Critiques pour l'événement La Résistible Ascension d'Arturo Ui
29 mai 2018
8/10
33
J'avais peur d'être complètement perdue face à ce monument qu'est Brecht mais j'ai été agréablement surprise.

La mise en scène est très astucieuse et réserve des surprises, en plus d'être didactique en ne laissant pas le spectateur livré à soi-même grâce à des petits panneaux qui font le lien entre la pièce et son lien avec son inspiration historique : la montée au pouvoir d'Hitler.

Quelques longueurs mais globalement j'ai vraiment apprécié !
21 mai 2018
9/10
32
La pièce explicite clairement dès le début le lien avec l'histoire de l'ascension d'Hitler au pouvoir. Les personnages sont grimés comme les personnages de l'histoire. La critique est clairement exprimée (on entend même un lien avec la politique française).
Modernisée, la farce est marquée.
Personnellement, j'ai eu quelques moments un peu longs dans l'histoire mais la modernité et la mise en scène rattrapent tout. J'ai personnellement adoré le jeu de Laurent Stocker.
Très belle mise en scène. Le décor est formidable. Les mouvements sont tant en hauteur avec la toile devant la scène que sur le plan incliné. Très belle modernisation
4 avr. 2018
8,5/10
42
Je ne connaissais pas j'en ai pris plein les oreilles... J'ai passé un excellent moment, même si à la fin j'étais sous le choc.
J'avais peur que mon mari s'ennuie : il a adoré. Je ne mets pas 9 seulement parce que j'ai besoin de légèreté.
28 févr. 2018
9,5/10
68
Quelle expérience incroyable hier soir à la Comédie Française !

Une parabole sur la montée du nazisme transposée dans le Chicago des années 30... Des gangsters grotesques, une lutte pour le monopole du marché du chou fleur ... l'horreur transposée dans le monde du commerce, n'en est que plus banale, et donc bien plus effrayante !
Le ridicule de ces clowns qui gesticulent est terrifiant ! Le comique engendre l'effroi ! Les amuseurs sont des meurtriers !

Personnage omni présent sur la scène, l'immense toile d'araignée capture, tels des insectes impuissants, tous les êtres qui gênent la résistible ascension d'Arturo Ui. Et ils sont nombreux !

Laurent Stocker est génial dans le rôle du dictateur, qui nous rappelle celui de Chaplin.
La scène où le vieux comédien alcoolique lui apprend à composer son personnage est un moment d'anthologie ....

Ainsi, Brecht nous montre qu'il suffit de pas grand chose pour que cette folie démarre, n'importe où, n'importe quand ...
SOUS LE MASQUE DU TRAGIQUE
« Le comique ne doit jamais aller sans l’horreur », c’est ce qu’écrit Brecht dans ses indications à la mise en scène de La résistible ascension d’Arturo Ui. Katharina Thalbach donne à cette phrase toute sa force. En effet, la pièce est une farce angoissante.

Une représentation populaire multiforme
Elle s’ouvre sur un bonimenteur (Bakary Sangaré) qui ressemble à un dresseur de fauves de cirque. Ce fauve de cirque n’est autre qu’Arturo Ui, magistralement interprété par Laurent Stocker. Celui-ci apparait pour la première fois sous un masque représentant Adolf Hitler. Tout est dit : Arturo Ui est bien Hitler, bien que comme l’écrit Brecht il ne soit pas « une imitation pure et simple » du personnage historique. Comme le précise la metteure en scène, Brecht « recommande de monter la pièce dans le style du Volkstheater (du théâtre populaire) ». Dans cette mise en scène, qui permet l’entrée du texte au répertoire du Français, nous assistons en effet à une représentation populaire multiforme, où se mêlent cirque, foire, cabaret, burlesque mais aussi tragique, et dans lequel les êtres les plus immondes viennent se donner en spectacle. 

« Les comédiens mettent leurs masques, tandis que le public enlève le sien », écrit Ariane Mnouchkine. Cette citation résonne avec le spectacle car, bien qu’ils ne portent pas réellement de masque, les comédiens ont un maquillage blanc  et épais (un peu à la Bob Wilson). Ce maquillage les rend presque méconnaissables. C’est sous cette apparence qu’ils jouent, et qu’Arturo Ui va séduire la ville de Chicago. Ne peut-on pas dire que les politiciens, quels qu’ils soient, portent un masque pour séduire la population ? D’ailleurs, le théâtre appartient à la vie d’un homme ou d’une femme politique, comme le montre « la scène du comédien », brillamment interprétée par Michel Vuillermoz. En effet, ce personnage (vieux et alcoolique) peut être considéré comme une caricature des comédiens de l’époque. Il vient donner une leçon à Arturo pour se comporter en public, leçon qui le rend ridicule à nos yeux, d’autant qu’il n’en perçoit pas le caractère grotesque. Cette réalité, en revanche, Gobbola (superbe Jérémy Lopez ), bras droit d’Arturo, s’en rend bien compte et assassine le comédien, un assassinat, nécessaire aux yeux de Gobbola, qui ne souhaite pas que le ridicule agisse au détriment d’Arturo.

La fonction morale du théâtre
Dans son discours final, Arturo Ui fait une liste des villes qu’il souhaite prendre dans sa toile. Dans la mise en scène de K. Thalbach, ce discours est interprété de telle façon que l’on puisse songer à la scène finale du Dictateur de Chaplin, dépouillée de ce que cette dernière conservait de profondément humain. 

Les nombreuses trappes présentes sur le plateau évoquent irrésistiblement des tombes. En effet Arturo ne manquera pas de décimer tout le Chicago qui s’oppose à lui. Par ailleurs, le plateau représente une carte de la ville, surplombée d’une immense toile d’araignée, qui sépare le public de la scène et avec laquelle K. Thalbach joue en la faisant basculer : les Chicagoans se retrouvent emprisonnés dans la toile tissée par Arturo, et le personnage éponyme s’amuse dans sa toile comme un enfant dans un parc.
On ne peut parler de cette création, sans évoquer Les Damnés mis en scène par Ivo Van Hove d’après le film de Visconti dans la même salle. En effet les deux pièces traitent du même sujet : la montée du nazisme. Alors que dans Les Damnés le sujet est évoqué de manière réaliste et sans apprêt, la pièce de Brecht, souligne ce que Brecht appelait la distanciation. Autrement dit, le théâtre n’est pas seulement un art qui vise à imiter le monde dans lequel on vit, mais il a bel et bien une visée morale. Le spectateur doit croire en ce qu’il voit : n’oubliez pas que vous êtes au théâtre mais pensez aussi à ce qui se passerait si vous n’étiez pas au théâtre. C’est le seul moyen, selon Brecht, pour que la catharsis opère. C’est bien ce procédé qui permet au théâtre d’avoir une fonction politico-sociale. Et, comme le précise le bonimenteur à la fin du spectacle, « agissez au lieu de bavarder » ! Ne laissez pas « la bête immonde » dominer le monde.
La distanciation brechtienne est également mise en lumière par des personnages qui, presque malgré eux, deviennent grotesques. Katharina Thalbach nous donne une sorte de comédie burlesque, ce qui accentue, en particulier au regard de l’actualité la plus récente, son caractère effrayant. 

Pour éveiller les consciences, l’art est donc, plus que jamais, nécessaire.
23 mai 2017
9/10
81
Excellent.
Le texte de Brecht, bien sûr, et son caractère Shakespearien, la mise en scène (géniale d'inventivité et de dynamisme), le jeu des acteurs (fabuleux L.Stocker !)
A voir absolument.

Encore une réussite de la Comédie Française, toujours dans l'audace et le choix de grands textes.
16 mai 2017
8,5/10
59
C’est la petite bête qui monte qui monte qui monte… Les doigts taquins se hissent irrésistiblement jusqu’au creux de notre cou où arrivent à leur paroxysme ces chatouilles tant attendues et redoutées… On se souvient de notre ambivalence d’enfant face aux chatouilles qui nous faisaient passer du plaisir au supplice. Cet Arturo est chatouilleur, horriblement détendant, redoutablement amusant, merveilleusement terrifiant.

Guili-guili-guili… Cette petite bête nous fait passer de l’humour au sarcasme, de l’adhésion au rejet, de la bêtise à l’intelligence, du grotesque à la poésie, de la joie au macabre… On est dans l’absurde et le rationnel, c’est une délicieuse imposture. On adhère, on s’englue, on se ment, on devient schizophrène, on adore – c’est le danger.

Brecht nous met en péril. On sombre sans l’avoir vu venir. La pièce dresse une analogie entre l’ascension d’Hitler et les gangs du Chicago des années 30 qui symbolisent le pouvoir du capitalisme naissant.

On oublie l’Histoire et notre brûlante actualité, pour se délecter comme un gamin devant Monsieur Loyal (Bakary Sangaré) le cousin du clown Krusty (irrésistible Serge Bagdassarian), l’acteur déchu et aviné (énorme Michel Vuillermoz), cette idiote de Dockdaisy (atomique Florence Viala) ces gangs de la pègre investis d’une mission de Blues Brothers (Eric Génovèse, Jérôme Pouly et Elliot Jenicot incarnent un terrifiant Joker tricéphale), un démoniaque Ernesto Roma (Thierry Hancisse), un hilarant duo « père & fils » (Bruno Raffaelli et Nicolas Lormeau) et ces hommes araignées dont la toile se referme sur nous. Le malaise s’installe… On ne voit plus la petite bête… mince… ne jamais perdre de vue le danger… on le savait pourtant…
Elle est où la petite bête? Ah ! Elle est là, timide, hésitante, désorientée… Pas si terrible en fait… Le voici, ce ridicule pantin capricieux et piètre orateur qui veut juste pouvoir se tenir debout et droit, qui veut simplement apprendre à marcher, à parler… Touchant de fragilité, si petit cet Arturo qu’on lui donnerait presque la main, qu’on lui remettrait sa mèche en ordre, qu’on lui cèderait la place. Gigantesque Laurent Stocker ! Ne point trop en dire, afin qu’à votre tour vous vous laissiez surprendre par la petite bête… Juste saluer son immense performance : il passe d’un état à l’autre avec la rapidité sidérante d’un personnage cartoonesque.

Il est pervers, ce théâtre qui nous fait oublier le mal et l’urgence.

Katharina Thalbach, épaulée par Ezio Toffolutti pour la scénographie et les costumes, porte à la perfection le parti pris du théâtre populaire recommandé par Brecht, terrain d’expression de son père à elle (Benno Besson). C’est du pur Shakespeare (Brecht y fait référence) dont nous oublions qu’au Globe il devait avant tout divertir un public inculte. C’est un jeu vif, efficace, fulgurant. Les acteurs sont magnifiques dans cet exercice.
Enfin le décor, le son, les effets, la musique, la lumière… Tout, absolument tout sert ce théâtre populaire ! Les références à la culture du peuple sont innombrables : Chaplin, Keaton, la BD (on se surprend à parcourir des planches de comics), le cirque, le pantomime, Pacman, les arts de la rue, les automates, le robot dont la voix s’enraye parce qu’il n’a plus de pile – ou serait-ce une allusion à l’obsolescence programmée à laquelle nous conduit la société de consommation ? C’est si délectable et divertissant qu’on en oublie l’ascension des mauvais et le filet qui nous emprisonne. La petite bête qui monte a tissé sa toile – de la dictature, de l’argent roi, de la mondialisation, de l’internet.

Le rideau ne s’était-il pourtant pas ouvert sur une vision hyper-réaliste d’Hitler, de Goering et d’Hindenburg ? Leurs trois visages plus vrais que nature étaient éclairants – signalisation du danger -… oups… On les avait oubliés ! On salue ici le travail de la géniale plasticienne Valérie Lesort-Hecq.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment avons-nous oublié le fascisme et ses armes de séduction pernicieuse ? Comment avons-nous pu fermer les yeux sur les laissés pour compte du capitalisme ? On s’est fait manipuler. On a même adoré ces jeux du cirque et leur abjecte cruauté hilarante. On est terrifié. On devrait fuir mais on y est terriblement attaché… irrésistible Arturo Ui.
12 mai 2017
8,5/10
26
Arturo Ui dans la salle Richelieu, je m'attendais à avoir le sang glacé à la fin de la pièce.

Avec La résistible ascension d'Arturo Ui, Bertolt Brecht transfigure la prise du pouvoir en Allemagne par Adolf Hitler. Sans éviter les sujets qui peuvent fâcher, a-t-il pris, le pouvoir, ou a-t-il été mis au pouvoir, et par quels intérêts. La pièce est presque entrainante, comme un spectacle de foire, on pourrait presque s'attacher à Ui, jusqu'à la scène finale, qui doit glacer le sang, attention la bête est encore vivante, le même ventre peut enfanter à nouveau.
J'ai trouvé que la mise en scène de Katharina Thalbach forçait trop ce trait du spectacle de foire, tombait dans la caricature, avec ses personnages au masque du Joker de Batman à la mode Tim Burton. Du coup on sait qu'il va perdre, le Joker perd toujours, qu'il se réincarnera à l'épisode suivant, pour perdre à nouveau. Et donc on passe à côté du message de méfiance de la scène finale.

Au delà, j'ai passé un excellent moment, la mise en scène est superbe, les acteurs sont grands chacun dans leur rôle, le dispositif scénique prend son ampleur dans l'espace immense de la scène (belle idée que ce filet - toile d'araignée, mais qui est vraiment à l'affut).
Mon vrai regret reste de n'avoir reçu qu'avec mon cerveau cette pièce que je crois tripale, dont j'attendais qu'elle me fige le sang.
4 avr. 2017
10/10
36
Ce spectacle est fascinant par son texte saccageur et son esthétisme saillant au moderniste affirmé. Il est servi par une troupe éblouissante de spontanéité et de vélocité. La Comédie-Française nous convie, une nouvelle fois, à une majestueuse réunion des talents.

Bertolt Brecht écrit en 1941 cette parabole ironique et efficace sur la montée du nazisme et l’ascension d’Hitler, dans la veine du théâtre politique qu’il marquera par sa contribution insolente et intransigeante.

Les étapes de cette ascension scandent la pièce sans jamais les exposer de manière didactique. Le spectacle d’abord où le récit farcesque prévaut. La brutalité de la violence telle qu'elle est montrée, à la fois simple et définitive, renforce cette sensation tragique et finalement burlesque d'une épopée cynique et cruelle. Un peu comme si nous observions des enfants jouer à la guerre... Sauf que ce n'est pas un jeu.

L’histoire est située ailleurs, dans une Amérique des gangs. Cette transposition permet de renforcer les messages dénonciateurs et implicites de Brecht en les filtrant par l’imaginaire nécessairement mobilisé pour faire les liens, comprendre et réfléchir à l’énormité de cette réalité ainsi distancée.

Sans faillir sur la véracité de la comparaison entre ces deux grand-guignolesques personnages, Arturo Ui et Hitler, l’amalgame entre hommes politiques et criminels prêtent à l’allusion, le ridicule de son apparence. Le rire des situations prend la place de la justification des actes sans jamais voler à la réalité historique. Le spectateur doit y réfléchir par lui-même. Cette ruse fait mouche, nous sommes touchés par cette cruauté immonde.

La distanciation voulue par Brecht, avec cette figure de style satirique qui lui appartient, se trouve admirablement mise en vie par la mise en scène de Katharina Thalbach. Les effets scéniques à la plastique soignée ; les exagérations de postures ; le clownesque des maquillages ; le décor machiavélique d’une toile d’araignée géante ; le jeu rapide, perfide et efficace des comédiens… Tout relève de la volonté manifeste de montrer sans démontrer pour piquer au vif le spectateur et le pousser plus loin encore dans son esprit-critique.

La fascination qui pousse au désir de devenir cette sorte de gourou, illustrée dans la pièce, n’est pas sans rapport avec la sublimation de l’image paternelle, de l’autorité protectrice et de la peur d’une masculinité insuffisamment virile. Les envolées hystériques d’Arturo Ui et le toucher répété de son sexe, comme pour en vérifier la présence et se rassurer sur son identité, ne sont sans doute pas sans valeurs significatives.

Si la protection a besoin de puissance, pourquoi le pouvoir aurait-il besoin de soumettre à la terreur ceux sur qui il s’exerce ? Ses abus comme la corruption, la violence ou le crime, seraient donc les voies nécessaires de l’accession au pouvoir suprême. Mais comment les dénoncer, les combattre et les bannir ?

Comment lutter contre ce danger latent, sournois et destructeur que représente cette recherche de domination, au nom de la force, des uns sur les autres ? Danger qui plane ou rampe aujourd'hui encore.

Le texte édifiant et la mise en scène à l’esthétique soignée, comme la magie du jeu de toute la troupe donnent une profondeur spectaculaire et chargée de sens à chaque moment, chaque réplique, chaque mouvement, chaque regard. Du très bel art. Du très grand théâtre.
4 avr. 2017
9,5/10
53
En commençant cette saison par « Les Damnés » et en poursuivant par cette « résistible ascension d'Arturo Ui », Eric Ruf et la Comédie française nous le martèlent : « Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas » !

Oui, il est des résistibles ascensions passées qu'il est nécessaire de ne jamais oublier, pour mieux repérer celles qui pourraient arriver ou qui sont en train de survenir...

C'est Bakari Sangaré qui surgit dès le lever du torchon.
En bonimenteur de cirque, armé de deux fouets, il nous annonce la couleur : nous allons voir ce qu'à l'époque ils n'ont pas voulu voir ou croire.

Derrière lui, une gigantesque toile d'araignée faite de gros câbles et qui monte jusqu'aux cintres va permettre une mise en scène parfois toute en verticalité. Un "quatrième mur arachnéen", en quelque sorte.
Elle ne quittera jamais le plateau, s'abaissant par moments à l'arrière, vers le pan incliné truffé de trappes représentant le plan de Chicago, qui recouvre toute la scène.

Une toile dans laquelle Ui va évoluer, en araignée malfaisante qu'il est.
Une toile qui va nous permettre principalement de réaliser le travail de distanciation : nous sommes dans un piège, tels de pauvres et impuissants insectes prêts à être capturés et dévorés.

Cette toile, c'est aussi d'un point de vue plus contemporain, une allégorie de tous nos vecteurs d'informations, de tous nos réseaux plus ou moins sociaux, tous ces moyens propices à l'asservissement, si l'on n'y prend pas garde.

Arturo Ui, c'est Laurent Stocker.
Immédiatement, la référence à son « modèle historique » est évidente : mèche à droite, moustache à la Chaplin, on sait à qui on a affaire.
(On ne rappellera jamais assez au passage que Chaplin et Hitler sont nés le même jour, le même mois et la même année... Troublant, non ? )

Le comédien est purement et simplement hallucinant en clown-pantin grotesque. Il fait rire mais il fait peur. Très peur. Certes, il m'a fait rire, mais il m'a surtout procuré bien des frissons dans le dos, à l'écouter hurler, vociférer, proférer ses imprécations monstrueuses.

La metteure en scène Katharina Thalbach n'y est pas allée avec le dos de la cuiller.
Elle a bien fait !

Ici, elle est en totale adéquation avec Brecht pour qui le bon théâtre populaire doit être toujours dans « le grand style ».
Le grand style est bien là, dans la vision de ce cirque macabre et funeste, dans la matérialisation de ce grand-guignol burlesque et pathétique, faits de drôlerie tragique et de triste rigolade. (Les amateurs d'oxymores se régalent, non?)

Ce qui caractérise cette mise en scène, c'est l'incroyable énergie qui se dégage.
Nous sommes vraiment secoués ! Ca n'arrête pas !
Deux heures et dix minutes de fureur, de déferlement d'images-chocs, de débauche de bruits, de sons... (A cet égard, il faut souligner le travail de Jean-Louis Ristord sur les voix, par moment amplifiées avec des effets numériques assez recherchés.)
Oui, nous en prenons plein figure, plein les yeux et les oreilles !

Les comédiens français, maquillés outrageusement, (il faut s'y reprendre à deux fois pour les reconnaître) s'en donnent à coeur joie.

Des moments très forts se dégagent, comme les discours du personnage principal, ses saluts hitlériens inaboutis ressemblant à des quenelles « dieudonnesques », la scène des Hindsborough père et fils, le petit manège des époux Dolfoot au son d'une boîte à musique, ou encore ce match de rugby avec l'urne funéraire de Herr Dolfoot.

Là encore, nous devons décoder tout ceci.

Mais il en est un, de ces moments, qui confine au grandiose.
Katharina Thalbach a mis la barre très haut avec la scène où Michel Vuillermoz, en comédien has-been, pouilleux, pédant et pompeux va coacher Ui.
Un très grand moment vraiment jouissif ! Le théâtre se moque du théâtre !

Je me dois également de souligner l'incroyable travail de Serge Bagdassarian, qui, tout en prothèses et en rajouts de latex le fait ressembler à une sorte de « Raymond Devos zombifié ».
Ses interventions, ses cris, ses outrances en tous genres provoquent bien des rires.

Quant à Thierry Hancisse, il m'a une nouvelle fois bluffé. Cette fois-ci, il nous prouve qu'il peut également jouer tout en faisant l'acrobate et en étant perché à cinq-six mètres de hauteur !
Impressionnant.

Bakary Sangaré reviendra pour l'épilogue. Curieusement, la phrase mythique de Brecht « Le ventre fécond....) est traduite différemment. Je vous laisse découvrir par vous-mêmes.

On l'aura compris, cette résistible ascension est à mes yeux une belle réussite.

Je serais professeur d'histoire dans un lycée, je sais où j'emmènerais mes élèves en sortie scolaire de fin d'année.

Une nouvelle fois, le théâtre nous permet de nous interroger, de nous positionner en tant que Citoyens.
Qu'aurions-nous fait ?

Aurions-nous compris le caractère résistible (littéralement « à qui l'on peut résister ») de cette ascension-là ?
Sommes-nous suffisamment armés pour justement résister aux prochaines ?
2 avr. 2017
10/10
27
Alors qu’on célèbre les 80 ans du Guernica de Picasso, et devant la découverte de l’immense texte qu’est Arturo Ui, une constatation s’impose : les périodes de très grandes crises produisent toujours de grands génies. Je connais mal Brecht, et ne l’ai vu monté qu’ici, à la Comédie-Française, il y a près de 6 ans maintenant. J’était plus jeune, trop jeune peut-être pour percevoir l’intensité de la dénonciation, la puissance des mots, et le pouvoir du théâtre qui s’incarnent à travers ses textes.

Évidemment. Monter Arturo Ui aujourd’hui, à un mois du premier tour des élections présidentielles, est une nécessité. Mettre en scène l’effrayante montée au pouvoir d’un homme (il faut comprendre ici l’être humain, et si Arturo s’était appelé Artura cela n’aurait rien changé à l’affaire, mais bien entendu je ne vise personne) au moyen des pires bassesses qui existent ne peut qu’entraîner une résonance amère avec la situation actuelle. J’aurais voulu que Brecht ne soit pas un classique, car sa capacité de parler au présent est absolument déroutante. Comment a-t-on pu oublier si vite des mécanismes qu’on connaît si bien et qu’on a tant haïs ? S’il vous plaît, n’oubliez pas d’aller voter les 23 avril et 7 mai prochains. Mais je m’égare.

J’avais peur des codes brechtiens. Je sais par ma courte expérience de la Commedia dell’arte que le théâtre de code n’est pas forcément ma tasse de thé. Je sais aussi que je peux me tromper et le reconnaître assez vite pour entrer dans une pièce qui me laissait perplexe en premier lieu. A travers La résistible ascension d’Arturo Ui, j’ai compris à quel point les codes étaient essentiels au théâtre de Brecht, à quel point la distanciation permettait la réflexion du spectateur, par son absence totale d’identification tout au long du spectacle. J’ai compris que le rire, nécessaire tout au long de la pièce pour pouvoir reprendre son souffle face à tant d’horreurs, était l’une des dernières échappatoires face à notre monde troublé.

Mais on ne rit pas toujours, dans ce spectacle. La mise en scène permet de mettre en valeur ce texte d’une force incroyable, en reprenant les codes du Volkstheater. Les personnages, grotesques, ridicules, se retrouvent dessinés si grossièrement qu’ils en deviennent des pantins. Ils ont si peu d’intériorité qu’il ne s’agit plus alors pour les acteurs de rechercher en eux pour construire les personnages, mais bien plus de baser la plupart du spectacle sur un millimétrage précis, des effets musicaux imparables, et une technique époustouflante. Si je recherche souvent l’âme au théâtre, il n’en est ici jamais question : il ne s’agit alors plus que de faire ressortir l’horreur, inhumaine et incompréhensible, des ces êtres qui sont pourtant présentés comme des êtres petits, bas, et sans grande importance à première vue.

Pour compléter son tableau sans faute, Katharina Talbach réunit une distribution impeccable, proposant des comédiens en très grande forme. On retrouve avec plaisir un Thierry Hancisse aux allures de Mackie de l’Opéra de Quat’sous, dont la voix, le port, l’habileté et l’intonation siéent si bien à Brecht. Il y a ces comédiens pour lesquels je manque de superlatifs, comme Serge Bagdassarian qui ne cesse de m’étonner et dont je sens une montée en puissance sur les derniers spectacles, où il semble s’épanouir de plus en plus dans de nouveaux types de rôles. Et comment ne pas trembler en le voyant chanter Ein Freund, ein guter Freund, lui qui nous proposait il y a quelques mois sa propre version d’Avoir un bon copain. Je pense aussi à Michel Vuillermoz, pour cette grande scène où il apparaît dans cet habit de comédien qui ne va pas sans me rappeler cet homme au long nez qui est un jour tombé de la Lune. Mais je devrais citer également Éric Génovèse aux allures repoussantes de Donald Trump, Bakary Sangaré qui ouvre et conclut le spectacle de manière remarquable, Bruno Raffaelli dont la puissance s’abaisse face à la cruauté. Seule Florence Viala semble encore se chercher dans cette distribution. Il faut dire qu’il est délicat de se faire une place de gentil parmi ces pourritures.

Il y a un duo que j’attendais tout particulièrement dans ce spectacle. Un duo composé de deux comédiens dont je ne parviens pas à percevoir les limites. Rien ne semble les arrêter, et l’un marche dans les traces de l’autre. Ceci dit, comme je suis persuadée qu’ils peuvent tout jouer, leurs traces sont aussi difficiles à cerner que leurs limites. Vous l’aurez compris, je parle ici de Jérémy Lopez et Laurent Stocker. Je ne m’étalerai pas ici avec des superlatifs qui ne suffiraient pas à décrire l’énergie, l’enivrement, et l’espoir qu’ils transmettent. Car malgré l’horreur qui se dégage de ce spectacle, les personnages sont résistibles, et c’est là tout l’intérêt de la pièce. Du plus jeune, je pense que le rire glacial, glaçant, et inquiétant résonnera longtemps en moi. Du plus ancien, c’est l’hystérie, la nervosité, et la peur, qui laisseront une trace indélébile dans mon esprit, et continuent de me donner la force de me battre. De résister. Ironiquement. Grâce à cet immense Arturo Ui.

Voilà une véritable claque théâtrale. Après La Règle du Jeu, je ne peux que m’incliner profondément devant la Comédie-Française qui me permet de découvrir des univers théâtraux extravagants, exceptionnels, et jusqu’alors inconnus.
2 avr. 2017
8,5/10
18
Au sommet du grand art

Comment raconter la montée au pouvoir d’Hitler ? Eh bien en transposant l'histoire à Chicago, au moment de la prohibition. Tout y est, gangsters, manipulation, corruption, violence, meurtre, pour faire le pendant avec la vraie histoire. Et pour toucher un très large public, en métamorphosant l’histoire en farce. Une belle parabole de Bertolt Brecht pour nous souvenir de comment un homme peut prendre l’ascendant sur les autres.

Katharina Thalbach a délibérément conservé le burlesque de la pièce de Bertolt Brecht. Une pure et grande commedia dell’arte avec grimage, délire, action (très périlleuse parfois), verve. C’est esthétiquement une réussite. Et les comédiens du Français ne sont pas en reste. Ils grimacent, glissent, grimpent, c’est époustouflant. Laurent Stocker, Arturo UI, est irrésistible avec sa mèche dans les yeux, ses problèmes de diction, sa moue d’enfant gâté. Thierry Hancisse a la pêche d’un jeune premier et tire sur tout ce qui bouge. Michel Vuillermoz joue à merveille les comédiens hasbeen. On ne voit pas le temps passé.

Mais cette pièce ne m’a pas touchée, interpellée. Elle aurait eu besoin d’un relooking, une mise à jour avec ce qui je passe actuellement en France ou dans le monde. Mais il est bon de rappeler cette page d'histoire peu glorieuse.

A voir avant d'aller voter.