31 déc. 2020
7/10
14
Nous sommes dans un appartement stylé. Un sac enrubanné est posé ostensiblement sur une sellette. Ce cadeau particulier va dynamiter la soirée. Sur une petite table, attendent une bouteille de champagne et deux flûtes. Un fauteuil de velours. Un cactus derrière une porte coulissante vitrée évoque un balcon.

Éric (Didier Caron) va fêter ses cinquante ans. Sabine (Bénédicte Bailby) son épouse dévouée a préparé une soirée en tout petit comité, car Éric n’aime pas les grands raouts. Gilles (Christophe Corsand), son meilleur ami — mais également son associé (et peut-être plus encore bientôt ...) — sera le seul à y être convié.

Ses filles Léa en Australie et Émilie aux États-Unis vont lui souhaiter une bonne soirée chacune à leur manière. On sent bien quelle est la préférée et de ce coté là le père n'est pas au bout de ses surprises.

Avant de passer à table pour déguster un bon coq au vin, Sabine et Gilles lui offrent ses cadeaux. Celui de son épouse le comble de joie… mais quand il déballe celui de Gilles le public découvre que c’est un livre (je ne vous en dirai pas plus) datant de 1923, un bel ouvrage dans lequel il est censé se retrouver mais qui provoque sa fureur.

Ce livre serait-il censé faire passer un message ?

Estomaqué, Eric lâche : Mais pourquoi m’offres-tu ça ?! avant de reconnaitre que C’est surtout le geste qui compte. Et justement, ce choix l'agace car il est justifié par le fait que depuis deux ans il est vu comme un gentil avec du caractère, en réalité un despote qui a horreur de la contradiction, quasiment un dictateur.

De déconvenues en révélations explosives, la soirée va alors s’avérer des moins paisibles …et le balcon sera souvent utile pour se réfugier quand l'atmosphère est à l'orage. Car Eric ne compose pas : il fait 100% la gueule.

Les surprises vont s'enchainer, preuve que Dickens avait raison d'affirmer : Chaque homme est pour son prochain un mystère et un secret. Sabine surprendra l'auditoire avec ses fantasmes. La jalousie marquera la conversation. Les jardins secrets seront saccagés et chacun se retrouvera à découvert à la fin de cette soirée très pimentée qui se terminera sur l'air de La mauvaise réputation de Georges Brassens.

A bien des égards j'ai pensé à la pièce Le prénom qui, avec moins de personnages, était elle aussi ponctuée de retournements de situations.

A l'approche des fêtes de Noël ce spectacle à l'humour décapant aura la vertu de mettre en garde les spectateurs contre les choix de cadeaux qui se veulent subtils autant que contre la manière d'annoncer de grandes nouvelles.
18 déc. 2020
8,5/10
19
“Incubo in cucina !”

Ciro Cesarano et Fabio Gorgolini, ont librement adapté “On ne sait comment” pièce peu connue de Pirandello. Le salon bourgeois devient une cuisine crasseuse, mais les thèmes de la folie, de l'adultère et de la trahison sont toujours bien là.

De nos jours, Nicola, patron d’un restaurant italien, est occupé par les préparatifs d’un repas de mariage. C’est une occasion bénie pour le tirer de la faillite. Mais pour cela il faut investir dans les chaises (qu’il empruntera au curé !), la vaisselle il n’y en a pas assez, les nappes sont tachées et devraient être changées, il faut absolument investir mais l’argent manque. Nicola se débrouillera pour obtenir ce qu’il lui faut. Les rentrées d’argent ? il faudrait déjà que le restaurant ait quelques clients… même ses employés vont dîner chez Mario le concurrent en face !

Ce qui préoccupe Nicola, c’est l’attitude de Roméo, le mari de Béatrice, une de ses cuisinières. Il aurait perdu la raison, jaloux il s’imagine que sa femme le trompe avec le patron, Nicola demande à Giorgio compagnon de Ginevra de le tirer de ce mauvais pas. Roméo fait irruption dans la cuisine, ses propos sont confus, mais il a un lourd secret qui le ronge depuis l’enfance.

C’est donc au milieu des casseroles, des plats plus ou moins bien préparés (je vous recommande la manière d’éplucher une pomme !), que le mot “fuite” prend plusieurs sens, la fuite en avant, la fuite des secrets et des mensonges, et aussi la fuite d’eau !
22 nov. 2020
8,5/10
23
Numéros de jonglages, envolées de gracieuses jeunes femmes dans les airs, numéros équestres, fildefériste impressionnante, tout ceci en musique, mais avec une cheffe d’orchestre déjantée et le portable collé à l’oreille (petit clin d’oeil à nos vilaines manies !).
On est éblouis par les numéros de voltige, de dressage, d’acrobaties. Le clou du spectacle, la pyramide humaine sur quatre chevaux au galop. Frissons garantis !
Du grand spectacle, adresse, beauté, élégance et humour.

Vivement qu’ils reprennent la piste, “les chevaux n’ont pas le chômage partiel”, il faut les soutenir dès que vous le pourrez !
S C
10 nov. 2020
7,5/10
19
Labiche est pour moi très supérieur à Feydeau, par son registre plus étendu et la subtilité avec laquelle il traite des relations humaines. On se moque d'eux, mais on s'identifie aussi à ce groupe d'amis qui part en goguette, chacun avec son idée derrière la tête, solidaires dans la mesure de leurs moyens, touchants et ridicules dans leurs mesquineries, leur honnêteté et leur confiance en leur prochain.

Labiche exige beaucoup de subtilité dans le jeu, pas d'outrance - tout est dans le texte! Ce n'est pas toujours compris par les comédiens qui tendent à le jouer comme du Feydeau.

Mais cette cagnotte est une agréable surprise : malgré quelques grimaces, cris et bouffonneries qui, plutôt que de souligner le propos, l'étouffent, l'action est rondement et plutôt finement menée par une troupe qui a manifestement du métier. Les parties musicales gagneraient à être un peu répétées mais sont bien insérées.

C'était le bon choix pour une dernière sortie avant reconfinement...
6 nov. 2020
8/10
15
Une séance toute particulière, nous avons assisté à la dernière représentation avant le baisser de rideau imposé pour le second confinement : c’est dire si la thématique de ce spectacle prenait là toute sa dimension et tout son sens; inutile de dire que le public mesurait toute l’importance de cette séquence théâtre, moment “volé”, moment intense, moment précieux partagé avec ce trio dans ce cocon du poche Montparnasse, cette salle qui pourrait être notre salon tant les comédiens évoluent au plus près…

Christophe Barbier nous livre son analyse, compile ses chroniques et les extraits de grandes œuvres (Œdipe Roi, Roméo et Juliette, L’Annonce faite à Marie, L’Etat de siège, Jeux de massacre) et conclut : Théâtre et épidémie sont de faux jumeaux : ils se ressemblent sans être identiques, mais peuvent difficilement se séparer. Fil conducteur, maître de cérémonie, chef d’orchestre, il met en scène ses deux complices, ses deux clowns , l’un blanc, l’autre noir, deux faux jumeaux qui se ressemblent sans être identiques où l’un n’est jamais loin de l’autre : deux marionnettes … ou pantins… rien n’est moins certain et les apparences pourraient s’avérer trompeuses.

Quand les mots et les emphases de la comédia del arte s’entrechoquent avec le “sum”de Didier Raoult, les balbutiements , atermoiements ou verlan d’ Olivier Véran ou encore les déclarations Edouard Philippe et Emmanuel Macron, ce trio “en marche ” devient équilibriste , embarquant son public dans la folle épopée d’un virus connu et méconnu, dévastateur et révélateur…

Les Théâtreux ne manqueront pas de relever toutes les références classiques, les “main stream” pourront bifer les anecdotes et chacun saura apprécier ce pèle mêle en trois actes.

Brinqueballés, chahutés, chamboulés, nous nous laissons prendre au jeu, tentons de trouver la sortie du labyrinthe…avec l’aide… ou la malice ou l’impertinence de ce trio qui n’hésite pas à nous faire emprunter des chemins de traverse et nous faire danser à contretemps…

Ce spectacle est placé sous le magistère d’Antonin Artaud : « Le théâtre, comme la peste, dénoue des conflits, il dégage des forces, il déclenche des possibilités, et si ces possibilités et ces forces sont noires, c’est la faute non de la peste ou du théâtre, mais de la vie. De même que la peste, le théâtre est fait pour vider collectivement des abcès. »- Des mots sur des maux… pour un virus qui nous contraint à ” ne penser COVID” qui nous sépare plutôt qu’aux “pleins” qui nous rapprochent .

Faut il relayer cette épidémie au rang des souvenirs ?