Après la pluie

Après la pluie
De Sergi Belbel
Mis en scène par Lilo Baur
Avec Nâzim Boudjenah
  • Nâzim Boudjenah
  • Clotilde de Bayser
  • Anna Cervinka
  • Sébastien Pouderoux
  • Comédie Française - Théâtre du Vieux-Colombier
  • 21, rue du Vieux Colombier
  • 75006 Paris
  • Saint-Sulpice (l.4)
Itinéraire
Billets de 13,00 à 33,00
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« Tout paraît petit vu d’ici ! » lance un des personnages.

Nous sommes sur la terrasse d’un gratte-ciel de quarante-neuf étages où se retrouvent en cachette, le temps d’une cigarette, les employés et directeurs d’une grande entreprise financière dans laquelle aucun fumeur déclaré ne saurait être toléré. On y accède par un ascenseur ou plus sûrement par des escaliers de service pour éviter d’être dénoncé.

On s’y retrouve furtivement et successivement à deux, trois ou quatre : le chef administratif et le programmeur informaticien, les secrétaires blonde, brune, rousse et châtain, la directrice exécutive et le coursier. Par hasard, affinités ou nécessité, les groupes se mêlent, les dialogues s’enchaînent, alternant propos badins, confidences intimes et délires existentiels, sur le ton de ces grandes comédies où les personnages sont au bord de la crise de nerfs... La chaleur étouffante – une sécheresse sévit depuis deux ans – et le ciel traversé d’hélicoptères ajoutent une dimension apocalyptique au burlesque de ce tableau post-moderne.

Après avoir monté Nikolaï Gogol, Marcel Aymé et Federico García Lorca avec la Troupe, Lilo Baur choisit un auteur contemporain espagnol, Sergi Belbel, dont elle aime l’art du dialogue qui offre un espace de jeu incroyable aux acteurs. En haut de cette tour, symbole de l’exercice du pouvoir, fantasme de la chute, la terrasse est une zone de retranchement au sein de l’interdit qu’elle imagine comme « un lieu de ventilation, un îlot d’émotions ».

 

Note rapide
Toutes les critiques
10 déc. 2017
3/10
10 0
Nous sommes au 49e étage d’un de ces buildings comme on en voit à La Défense et qui accueille une grande entreprise de finance. Pour s’échapper du boulot un instant, les employés montent dans cet endroit ouvert d’où on peut regarder le ciel, observer les gens, se demander combien de temps on mettrait pour tomber en bas. Ils viennent ici pour fumer, en cachette, puisqu’une loi récente interdit de fumer dans les lieux publics. Voilà.

J’ai la désagréable impression d’enchaîner les spectacles qui se veulent miroirs du quotidien et qui me déçoivent sur bien des niveaux. Je n’ai pas saisi l’intérêt profond de cette pièce. Le texte est misogyne et daté : j’ai eu beaucoup de mal à accrocher à ces secrétaires qui parlent chiffons et critiquent le pédé de l’entreprise pendant que la seule femme « d’affaire » est traitée en grande insensible et carrément qualifiée d’homme. Et je vous passe sur cette secrétaire qui entend des voix dans sa tête et se sent plutôt mal dans sa peau, dont le diagnostic est donné par une collège : « tu es mal baisée », et qui une fois « bien baisée » se sent comme une nouvelle femme ! Et oui, on en est là. Quant aux hommes, eux, ils rêvent de devenir « des femmes comme avant », c’est-à-dire des « radis ». Oui, oui, littéralement des radis.

Pourquoi monter ce texte ? Je m’interroge. J’ai tendance à mettre en avant des raisons politiques : après tout, ce texte est catalan, et la situation actuelle de l’Espagne étant ce qu’elle est, cela pouvait peut-être donner envie de redécouvrir des auteurs de cette nation. Alors oui, je suppose (et j’espère) que ce texte est écrit au second degré et que derrière ces personnages caricaturaux se cache une critique en bonne et due forme de cette société profondément misogyne qui a du mal à sortir de ses clichés. Peut-être aurait-on pu trouver une autre manière de faire passer le message ? 2h de caricature, de conversations frivoles, d’enchaînements de clichés, c’est long.

D’autant que je suis également restée insensible aux coupures brutales dans le texte, à ces parties poétiques ou étranges qui semblent sorties de nulle part, comme l’annonce abrupte de la stérilité d’une employée ou le brusque délire sur les oiseaux qui passent. J’ai manqué l’ironie, le message ou l’idée (bien) cachée derrière la partition. Et je passe le fait qu’après avoir passé le début du spectacle à me faire un torticolis pour apercevoir autre chose que des barres au milieu des visages des comédiens, j’ai fini par totalement m’affaler dans mon siège pour pouvoir apercevoir le tiers haut de leur corps en entier grâce à un nouvel angle de vu – certes, le décor est très beau, mais il aurait fallu songer aux premiers rangs, ou assumer et ne pas mettre en vente les quatre premiers rangs…

Et pourtant, comme toujours dans cette Maison, on ne peut pas reprocher grand chose aux comédiens. Enfin si, peut-être, on reprochera à Rebecca Marder un peu trop de récitation et pas assez d’incarnation. Mais le reste de la Troupe soutient ce texte autant qu’il le peut – et ça fait quand même plaisir de voir autant de femmes sur scène. Anna Cervinka est délicieuse – il faut dire que ces rôles de nunuches lui vont si bien ! Clothilde de Bayser, qu’on attendait moins dans ce type de rôle, remplit la mission en forçant un peu le trait – mais n’est-ce pas le texte qui veut ça ? Veronique Vella est en parfait décalage avec les deux comédiennes, elle apporte une douce humanité dans un rôle qui se voudrait poétique. Cécile Brune s’impose sans difficulté dans ce rôle de femme d’affaire aux « qualités masculines », mêlant à son autorité naturelle une touche de sensibilité bienvenue. Du côté des hommes, saluons les belles performances d’un Nâzim Boudjenah en pleine forme surfant tranquillement sur les clichés, de Alexandre Pavloff, torturé et assumant des propos bien trop catégoriques, et enfin Sebastien Pouderoux qui rejoint Véronique Vella sur son jeu en décalage, avec ses espèces d’envolées lunaires.
8 déc. 2017
1,5/10
11 0
Spectacle tout en longueur et sans aucun intérêt à la Comédie Française (salle Vieux Colombier).

En bref, des employés de bureau se retrouvent en cachette sur le rooftop de leur immeuble de travail pour fumer des cigarettes, ce qui est totalement interdit. Ils discutent, sur des platitudes au début puis se confient un peu plus en fin de pièce sur leur vie. Ils attendent la pluie, qui n'est pas tombée sur leur ville depuis plus de deux ans.

Ce que je n'ai pas aimé :
- la pièce sonne très faux : tant le texte que les personnages. Le texte tout d'abord, a aucun moment on ne croit à ces conversations de bureau. Les personnages s'insultent tous (ce qui n'arrive jamais dans l'univers ultra polissé de l'entreprise), n'ont aucun tabou, ou alors quand ils se livrent c'est dramatique (ce qui n'arrive jamais en entreprise non plus). A se demander si l'auteur a déjà travaillé en entreprise avant de vouloir prétentieusement en décrire les rapports de force. Les personnages sonnent faux aussi, dans leur crise, leur joie, leur peine...
- Manque total d'intéret de la pièce, alors que le sujet était intéressant
- La pièce est vulgaire : les paroles, les clichés, le jeu des comédiens

Les rares choses que j'ai apprécié tout de même :
- la vitesse de la propagation des rumeurs au travail
- la mise en scène : très belle salle du Vieux Colombier, avec une belle scène et de belles lumières

Vraie déception à la Comédie Francaise ! A tout ceux qui ont aimé, et qui ne sont pas d'accord avec ma critique, je suis dispo pour en discuter.
3 déc. 2017
6/10
16 0
Fumer fait de la fumée

La terrasse, au 49eme étage du siège d’une multinationale, est le théâtre singulier où tous les salariés, de la secrétaire au directeur, viennent pour fumer la cigarette prohibée. La pause clope est alors l’occasion de parler de tout et de rien, d’affaires de famille, de cœur, de cul, d’affaires tout court. Et la pluie qui ne vient pas déchaine un grain de folie dans ce microcosme.
« Secrétaire Blonde : Ah non ? Vous dîtes de ces choses. Ecoutez, maintenant, je vais être franche : un cadeau... un cadeau c'est... un cadeau, ça signifie... ça veut dire qu'entre celui qui le fait et celui qui le reçoit, celle qui le reçoit, je veux dire quand une personne offre quelque chose à une autre, et pire encore ou mieux, quand il lui offre quelque chose d'aussi personnel qu'une robe ..... .../... ...... je veux dire qu'entre celui qui dépense son argent et moi qui reçoit le cadeau, eh bien la chose la plus naturelle, c'est qu'entre eux ou entre lui et moi il y ait, comment dire, voilà que maintenant je ne trouve plus les mots, hi hi hi, ben quoi, je crois qu'il doit y avoir une relation un peu plus, un tout petit peu, comment dire, voyons, un peu plus étroite, je veux dire un peu plus comme ça quoi ? Beaucoup plus comme ça, beaucoup plus que ce qu'il peut y avoir entre une secrétaire, tout efficace et intelligente qu'elle est, et son chose, son chef, non ? Je veux dire... »

Sergi Belbel a écrit cette comédie acerbe et cocasse sur le monde de l’entreprise, il y a 25 ans, époque radieuse selon ses dires, pour dénoncer « la bassesse, la mesquinerie et la misère qui caractérisent les rapports entre les individus lorsqu’ils cohabitent au sein d’un même espace, d’une même entreprise anonyme à l’environnement dépersonnalisé ».

Lilo Baur par sa mise en scène a parfaitement su recréer cette atmosphère troublante et troublée, par les fumées des cigarettes, les errements des acteurs, le vertige du décor. Aucun comédien n’est à renvoyer non plus. Anna Cervinka en secrétaire blonde stupide mérite une fois de plus le titre de meilleure « employée » de l’année.

Par contre je n’ai pas pu rire aux éclats comme mon voisin car cette bassesse, cette apathie, je l’a subit actuellement et ne voit pas de pluie salvatrice à l’horizon.
9,5/10
19 0
Il s’en passe des choses sur cette terrasse d’une tour de 49 étages d’un établissement bancaire, le dernier jour de deux ans de sécheresse, quelques heures avant la pluie. Comme si ce lieu était celui des possibles, des essais et des erreurs, des fautes aussi.

Sergi Belbel, dramaturge catalan, crée cette pièce en 1993. Son écriture acérée, violente et incisive s’appuie sur la force révélatrice des expressions dites ou suggérées, effectuées ou évoquées. Ciblant ici le monde du travail dans une société post moderne et pré-apocalyptique, il dépeint des personnages aux présences outrées. Une véracité vivace touche à la poésie dans une théâtralité volontairement décalée, parfois choquante et souvent drôle.

Une ambiance glaçante dans un décor froid, d’un magnifique réalisme qui fait peur et qui semble pourtant si anodin à tous ces personnages qui au prétexte de venir fumer au grand air, viennent relâcher leurs tensions et libérer des pulsions de mort en attendant la pluie. La dérision et l’ironie s’en mêlent, bousculant notre regard, nos habitus et nos souvenirs.

Un lieu exsangue d’autorité formelle dans cet univers d'entreprise où tout est sous contrôle. La santé comme les relations des employé·e·s y sont codifiées. Un lieu qui semble hors du temps, hors des contraintes, dédié à la liberté volée. Celle de fumer comme dans ces anciens espaces fumeurs autorisés qui ne sont plus. Celle de se parler comme on veut et sans doute aussi, celle d’agir. Les protagonistes s’y retrouvent au hasard de leurs désirs ou pour se livrer à des confidences.

Des interdits transgressés, des aveux délivrés, des non-dits enfin dits, des tabous qui explosent, des bienséances aux transformations obscènes et des métaphores à la folie douce se bousculent contre des instants plausibles et des rêves qui s’envolent.

Nous rions, jaune souvent, des accents marqués et des situations fantasmagoriques à la démence revendiquée par leurs exagérations. La mise en scène et la scénographie composent un écrin merveilleux pour les jeux véritablement brillants d’une troupe en verve, nous ravissant d’éclats spectaculaires et savoureux et nous offrant à nouveau un très beau temps de théâtre.
1 déc. 2017
10/10
36 0
Voilà !
C'est ce qui s'appelle assister une nouvelle fois à une leçon de théâtre !
L'un de ces trop rares moments de grâce, durant lequel des comédiens et leur metteure en scène vous transportent, vous détachent du monde dans lequel vous vivez, et vous plongent dans un état proche de l'euphorie.

Sent-on bien combien j'ai adoré ce « Après la pluie » ?
Et pourtant, je suis non-fumeur !

Sur cette terrasse d'un immeuble de bureaux d'une hauteur de 170,5 …. euh non.... 171,5 mètres, vont se retrouver les membres du très secret CFP, le Club des Fumeurs Planqués.

Et ce, pour plusieurs raisons.

- Tous travaillent dans le même établissement financier.
- Tous viennent prendre le frais, depuis que sévit sur le pays depuis deux ans déjà une implacable sécheresse.
- Et puis surtout, tous viennent s'adonner en plus ou moins totale clandestinité au plaisir de l'herbe de Nicot, depuis que fumer a été totalement interdit.

Nous allons donc être plongés dans une chronique de la transgression de l'interdit.

Publiée en 1993, cette pièce du catalan Sergi Belbel n'a pas pris une ride.
D'une écriture acérée, appuyant là où ça fait mal, d'un regard on ne peut plus aiguisé, l'auteur va nous dépeindre par le biais de la bravade de l'interdiction de fumer les relations qui peuvent s'installer entre des collègues de boulot.

Des secrétaires, des cadres, un coursier, un informaticien, tous faisant partie du même microcosme viennent s'épancher tout près du ciel plombé, orageux, "proche de l'apocalypse", dit Lilo Baur la metteure en scène.
Elle a traité de bien belle façon tous ces moments, ces petites saynettes qui vont constituer cette heure et quarante cinq minutes. Nous sommes presque dans une écriture cinématographique, dans ce "huis clos en plein air"...

Tous les personnages se cachent les uns des autres, communiquent plus ou moins artificiellement. Les rapports de force qui sont là, les rapports de hiérarchie, de jalousie, toutes ces relations malsaines de travail vont déclencher les rires en cascade de la salle.

Car nous assistons bel et bien à une comédie. Une comédie très acide, certes, mais une comédie.

Une nouvelle fois, les comédiens français sur le plateau, et dans la merveilleuse scénographie d'Andrew D Edwards, (qui m'a fait penser au film Inception, de Christopher Nolan, des immeubles stylisés en plexiglas dans une ville qui perd son horizontalité pour se tordre verticalement), les huit comédiens sont époustouflants.

Pléonasme, me direz vous ? Certes.
Tous sont purement et simplement étonnants et enthousiasmants.

Ils nous entraînent là où personne ne les attendait. C'est l'un des grands mérites de Lilo Baur que de leur permettre d'aller là où elle les emmène.

Je n'en finirais pas de citer leurs grands moments.

Une nouvelle fois, Anna Cervinka m'a bluffé. En secrétaire (blonde...) apparemment nunuche, très limitée, mais sachant parfaitement mener sa barque, celle qui décrocha la saison passée un Molière est formidable. Elle déclenche énormément de rires avec ses intonations à la « Non mais Allô quoi... »

Quant à Cécile Brune, c'est un véritable bonheur que de l'entendre en directrice exécutive très revêche et très collet monté proférer de sa voix reconnaissable entre toutes des chapelets de grossièretés et autres injures.

Mais tous sont irréprochables. Une leçon, vous disais-je un peu plus haut !

Et après la pluie, me direz-vous ?
La sécheresse sera-t-elle un mauvais souvenir, les relations seront elles apaisées ?
L'interdiction de fumer sera-t-elle maintenue ?

Sergi Belbel nous l'affirme : « On peut nous interdire de fumer, mais on ne pourra jamais nous interdire d'aimer. Ni d'être. »

Oui, cette soirée relevait du Bonheur !
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Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor