Critiques pour l'événement Après la pluie
9,5/10
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Il s’en passe des choses sur cette terrasse d’une tour de 49 étages d’un établissement bancaire, le dernier jour de deux ans de sécheresse, quelques heures avant la pluie. Comme si ce lieu était celui des possibles, des essais et des erreurs, des fautes aussi.

Sergi Belbel, dramaturge catalan, crée cette pièce en 1993. Son écriture acérée, violente et incisive s’appuie sur la force révélatrice des expressions dites ou suggérées, effectuées ou évoquées. Ciblant ici le monde du travail dans une société post moderne et pré-apocalyptique, il dépeint des personnages aux présences outrées. Une véracité vivace touche à la poésie dans une théâtralité volontairement décalée, parfois choquante et souvent drôle.

Une ambiance glaçante dans un décor froid, d’un magnifique réalisme qui fait peur et qui semble pourtant si anodin à tous ces personnages qui au prétexte de venir fumer au grand air, viennent relâcher leurs tensions et libérer des pulsions de mort en attendant la pluie. La dérision et l’ironie s’en mêlent, bousculant notre regard, nos habitus et nos souvenirs.

Un lieu exsangue d’autorité formelle dans cet univers d'entreprise où tout est sous contrôle. La santé comme les relations des employé·e·s y sont codifiées. Un lieu qui semble hors du temps, hors des contraintes, dédié à la liberté volée. Celle de fumer comme dans ces anciens espaces fumeurs autorisés qui ne sont plus. Celle de se parler comme on veut et sans doute aussi, celle d’agir. Les protagonistes s’y retrouvent au hasard de leurs désirs ou pour se livrer à des confidences.

Des interdits transgressés, des aveux délivrés, des non-dits enfin dits, des tabous qui explosent, des bienséances aux transformations obscènes et des métaphores à la folie douce se bousculent contre des instants plausibles et des rêves qui s’envolent.

Nous rions, jaune souvent, des accents marqués et des situations fantasmagoriques à la démence revendiquée par leurs exagérations. La mise en scène et la scénographie composent un écrin merveilleux pour les jeux véritablement brillants d’une troupe en verve, nous ravissant d’éclats spectaculaires et savoureux et nous offrant à nouveau un très beau temps de théâtre.
1 déc. 2017
10/10
40 0
Voilà !
C'est ce qui s'appelle assister une nouvelle fois à une leçon de théâtre !
L'un de ces trop rares moments de grâce, durant lequel des comédiens et leur metteure en scène vous transportent, vous détachent du monde dans lequel vous vivez, et vous plongent dans un état proche de l'euphorie.

Sent-on bien combien j'ai adoré ce « Après la pluie » ?
Et pourtant, je suis non-fumeur !

Sur cette terrasse d'un immeuble de bureaux d'une hauteur de 170,5 …. euh non.... 171,5 mètres, vont se retrouver les membres du très secret CFP, le Club des Fumeurs Planqués.

Et ce, pour plusieurs raisons.

- Tous travaillent dans le même établissement financier.
- Tous viennent prendre le frais, depuis que sévit sur le pays depuis deux ans déjà une implacable sécheresse.
- Et puis surtout, tous viennent s'adonner en plus ou moins totale clandestinité au plaisir de l'herbe de Nicot, depuis que fumer a été totalement interdit.

Nous allons donc être plongés dans une chronique de la transgression de l'interdit.

Publiée en 1993, cette pièce du catalan Sergi Belbel n'a pas pris une ride.
D'une écriture acérée, appuyant là où ça fait mal, d'un regard on ne peut plus aiguisé, l'auteur va nous dépeindre par le biais de la bravade de l'interdiction de fumer les relations qui peuvent s'installer entre des collègues de boulot.

Des secrétaires, des cadres, un coursier, un informaticien, tous faisant partie du même microcosme viennent s'épancher tout près du ciel plombé, orageux, "proche de l'apocalypse", dit Lilo Baur la metteure en scène.
Elle a traité de bien belle façon tous ces moments, ces petites saynettes qui vont constituer cette heure et quarante cinq minutes. Nous sommes presque dans une écriture cinématographique, dans ce "huis clos en plein air"...

Tous les personnages se cachent les uns des autres, communiquent plus ou moins artificiellement. Les rapports de force qui sont là, les rapports de hiérarchie, de jalousie, toutes ces relations malsaines de travail vont déclencher les rires en cascade de la salle.

Car nous assistons bel et bien à une comédie. Une comédie très acide, certes, mais une comédie.

Une nouvelle fois, les comédiens français sur le plateau, et dans la merveilleuse scénographie d'Andrew D Edwards, (qui m'a fait penser au film Inception, de Christopher Nolan, des immeubles stylisés en plexiglas dans une ville qui perd son horizontalité pour se tordre verticalement), les huit comédiens sont époustouflants.

Pléonasme, me direz vous ? Certes.
Tous sont purement et simplement étonnants et enthousiasmants.

Ils nous entraînent là où personne ne les attendait. C'est l'un des grands mérites de Lilo Baur que de leur permettre d'aller là où elle les emmène.

Je n'en finirais pas de citer leurs grands moments.

Une nouvelle fois, Anna Cervinka m'a bluffé. En secrétaire (blonde...) apparemment nunuche, très limitée, mais sachant parfaitement mener sa barque, celle qui décrocha la saison passée un Molière est formidable. Elle déclenche énormément de rires avec ses intonations à la « Non mais Allô quoi... »

Quant à Cécile Brune, c'est un véritable bonheur que de l'entendre en directrice exécutive très revêche et très collet monté proférer de sa voix reconnaissable entre toutes des chapelets de grossièretés et autres injures.

Mais tous sont irréprochables. Une leçon, vous disais-je un peu plus haut !

Et après la pluie, me direz-vous ?
La sécheresse sera-t-elle un mauvais souvenir, les relations seront elles apaisées ?
L'interdiction de fumer sera-t-elle maintenue ?

Sergi Belbel nous l'affirme : « On peut nous interdire de fumer, mais on ne pourra jamais nous interdire d'aimer. Ni d'être. »

Oui, cette soirée relevait du Bonheur !