Critiques pour l'événement L'Hôtel du libre-échange
1 juin 2019
8/10
5 0
Né sous les plumes de Georges Feydeau et Maurice Desvallières, L’Hôtel du Libre Échange a rencontré un vif succès dès sa première représentation en 1894. Cent vingt cinq ans plus tard, cette pièce suscite toujours le même engouement auprès du public. Pour être plus juste, il serait plus correct de dire que tout le répertoire de Feydeau suscite le même engouement. Encore aujourd’hui, monter un Feydeau sur scène, c’est faire vivre un théâtre de qualité et assurément drôle.

Avant tout chose, Feydeau, c’est une mécanique. Une mécanique implacable entraînant tant les personnages que les spectateurs dans un tourbillon d’aventures. L’Hôtel du Libre Échange n’échappe pas à la règle bien évidemment. Le rythme est soutenu. La metteure en scène, Isabelle Nanty, fait d’ailleurs un parallèle intéressant entre l’accélération de l’intrigue et celle de la société sous l’effet de l’industrialisation. Belle comparaison. A noter qu’elle signe ici une mise en scène très réussie, plaçant l’œuvre dans son époque originelle, dans le plus pur respect de l’œuvre des auteurs. Cela donne à l’ensemble un côté terriblement plaisant.

Chez Feydeau, l’humain est au cœur de l’histoire. Une histoire tournant autour d’une intrigue fort simple, mais que les personnages vont se plaire (à dessein ou à leurs dépens) à complexifier. La force de l’auteur est également de parvenir à créer des personnages réels. Humains dans leurs sentiments, humains dans leurs envies, mais aussi tellement humains dans leurs lâchetés. Ils veulent être compris et aimé, mais craignent le regard de leurs congénères. Derrière la comédie se dissimule, entre les lignes, un regard acéré sur la société et les hommes.

Comme à l’accoutumée à la Comédie française, décors et costumes sont somptueux. A l’apparence grandiose des premiers répond la magnificence des seconds. On en prend plein les yeux.

Quant aux comédiens, ils font des merveilles sur scène. Le spectateur est happé et ne voit pas passer les deux heures vingt-cinq de spectacle. Petite mention personnelle pour Christian Hecq, dont je suis toujours aussi fan, et qui campe un Mathieu absolument désopilant.

Jusqu’au 25 juillet, la Comédie française propose une version particulièrement attrayante de L’Hôtel du Libre Échange. A voir absolument !
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14 avr. 2019
9,5/10
23 0
Un Vaudeville Haute Couture !

Particulièrement inspirée, Isabelle Nanty accomplit la prouesse de dépoussiérer le texte sans le dénaturer.
Le rythme échevelé ne baisse jamais, tout est réglé au millimètre, les trouvailles sont nombreuses et réjouissantes ... voilà donc un Feydeau qui ne fait pas vieillot !
Sous sa houlette, les comédiens du Français, excellents comme toujours se régalent et nous régalent.
En particulier Christian Hecq, impayable, inénarrable dans le rôle d'un avocat provincial et bègue ...
Les costumes, décors et musique sont eux aussi au rendez vous.

On pleure de rire tout du long, le burlesque et l'improbable deviennent évidents.
Il y a des échelles, des chapeaux, des esprits ... et bien entendu des portes qui claquent. Le tout dans un fouillis réjouissant et parfaitement maîtrisé.

Vive l'adultère !!!
20 juin 2017
8/10
67 0
Excellente version de ce Feydeau, pleine de rythme, avec des acteurs en verve, notamment Laurent Laffite et les toujours géniaux Christian Hecq et Michel Vuillermoz. Florence Viala et Anne Kessler sont drôlissimes.
Sans oublier Bruno Raffaelli, Pauline Clément, Bakay Sankaré, Alain Lenglet et les élèves de l'académie.

Mention particulière et coup de coeur personnel à Julien Frison, qui grandit de rôle en rôle et m'épate toujours plus.
Bravo à Isabelle Nanty et à l'équipe technique d'avoir su relever haut la main ce sacré défi après le fil à la patte de J. Deschamps.

Feydeau a finalement bien sa place Salle Richelieu !
28 mai 2017
9/10
64 0
Pinglet est architecte, hélas pour lui, son épouse Angélique est une virago, son ami et associé Paillardin, a quant à lui une charmante épouse, mais qu’il néglige, il n’est pas vraiment porté sur la chose, quoiqu’il aime la jolie Marcelle.

Pinglet, tout feu tout flemme envers la femme de son associé, lui propose de « sauter le pas » en allant dans un hôtel, on ne peut plus discret sis 220, rue de Provence « Hôtel du Libre-Échange », qui comme son nom l’indique accueille les gens mariés, ensemble ou séparément...

Mathieu un ami de province vient leur faire la surprise de loger chez eux, hélas pas seul, en compagnie de ses quatre grandes filles... ce qui n’arrange pas du tout les Pinglet pour une fois d’accord. Tout ce petit monde va se retrouver dans l’hôtel en question, se croiser, se perdre, se faire peur, etc.
Difficile de résumer une pièce de Feydeau ! il y a adultère, neveu pas fufute, femme de chambre délurée, hôtel peu recommandable, femme perdue et retrouvée, gamines qui jouent les fantômes, descente de police, quiproquos, tout est là ! Feydeau connaissait bien son monde, et le croquait bien.

Isabelle Nanty signe une délirante et amusante mise en scène, belle distribution, on rit du début à la fin des facéties des uns et des autres. Jouer Feydeau n’est pas aussi simple que l’on pense, et les Comédiens Français sont parfaits !
Un Feydeau des grands jours qui passe « le couple » à la moulinette. Nous rions de bon cœur, parfois au risque de pas entendre la suite, mais que c’est bon et que c’est drôle !

Nous redevenons des enfants et nous regardons avec un amusement délectable ces adultes singer leurs propres vies pour mieux nous en montrer le ridicule, le scabreux et le vain.

Georges Feydeau écrit avec Maurice Desvallières cette pièce créée en 1894 et signe un de ses derniers vaudevilles avant d’entreprendre les comédies de mœurs qui suivront. Nous avons là un art abouti du genre vaudevillesque où le mariage, l’adultère (et le commissaire !) vont exploser en éclats de pataquès et tournebouler les cervelles des personnages comme celles des spectateurs, tellement l’absurde fait rage.

L’argument est simple comme bonjour, ou presque. Madame Paillardin vient se plaindre de son mari chez madame Pinglet, sa voisine ; Il la délaisse, elle ne peut s'y résoudre. Monsieur Pinglet, qui a des vues sur madame Paillardin, lui conseille de faire cocu monsieur Paillardin, son voisin et ami. Mathieu, l'ami des Pinglet débarque avec filles et bagages mais ne peut demeurer chez Pinglet. Victoire, la bonne des Pinglet a des vues sur Maxime, le neveu de Paillardin, qu'elle dépucèlerait bien, mais bon.

Pour des raisons qu’il serait indécent de dévoiler ici et qu’il semble nécessaire de découvrir par soi-même, nous tairons pourquoi le deuxième acte voit débarquer tout ce petit monde, ou presque, à l'Hôtel du Libre-Échange. Ajoutons au tableau que Mathieu est bègue quand il pleut (si, si c’est important) et que le vilebrequin est dans cette pièce un instrument fort utile (ah oui, ça aussi, c’est important) …

Le regard de Feydeau ne baisse pas la garde. Il dépeint sans décrier, en ironisant sans juger, les mondanités machiavéliques et les basses velléités de ses contemporains, benoîts et satisfaits presque repus de leurs grossiers dérapages.

Il fait de l’abattage avec la bêtise humaine sans toutefois la tuer, comme s’il voulait en conserver un peu pour rendre le monde moins triste et toujours rieur.

Le marivaudage se lie d’amitié avec la conjugalité. Les normes sont bousculées et quand elles risquent de fléchir, Feydeau n’hésite pas à les relever, souvent in extremis, de traits hilarants et de situations grotesques dont le burlesque achevé semble déconnecté de la réalité. Cet humour-là dévaste tout sur son passage, au rythme effréné de sa fantaisie gourmande.

Les répliques cinglantes et les scènes incongrues offrent aux artistes toute l’étendue possible pour montrer leur talent. Et la troupe ne s’en prive pas ! Il faut voir les comédiens du Français croquer la pomme à pleine dents, tordre le cou au ridicule des personnages pour qu’ils paraissent présentables et risibles.

Ils jouent de nos émotions comme de leurs rôles et nous craquons. C’est bien simple, soit le public pouffe de rire voire éclate, soit il attend, le sourire aux lèvres, ce qui va arriver car tout peut arriver !

La distribution étincelle. Des scènes dantesques resteront dans nos souvenirs heureux de théâtre. Anne Kessler en digne épouse se liquéfiant et devenant folle à lier d’être prise dans un piège ; Florence Viala, succulente en femme insatisfaite qui s’éprend et se reprend d’un fugace égarement inassouvi ; Michel Vuillermoz, en horrible bourgeois sûr de lui qui devient peureux comme un hamster quand le piège se referme. Christian Hecq en ami truculent, inénarrable de drôlerie dès son arrivée ; Julien Frison réussissant à merveille la transformation du neveu coincé en jeune homme ragaillardi…

Stop ! Tous, ils sont tous brillants. Si cela continue, il faudra les empailler !

Les amoureux de Feydeau y trouveront leur compte. C'est un petit délice pour une grande soirée !
25 mai 2017
10/10
60 0
L'excellence !
Une nouvelle fois cette saison, une production du Français confine à l'excellence !

Cet Hôtel du Libre-Echange (220 rue de Provence), mis en scène par Isabelle Nanty qui dirige une troupe en état de grâce, cet Hôtel du Libre-Echange restera un moment très fort de cette année 16/17.

Ici, dans cette pièce, Feydeau (avec son collaborateur Maurice Desvallières), continue d'analyser en vrai sociologue qu'il est un sujet qui lui est on ne peut plus cher : le couple.

Le grand Georges va mettre ici en scène des fantasmes d'adultère, au moyen de situations plus délirantes, plus alambiquées les unes que les autres.

Grâce également à des quiproquos invraisemblables, sans oublier des dialogues hallucinants de cynisme.

Parfois, on est proche du désespoir le plus pathétique (aucune illusion à se faire, l'homme est décidément un étrange animal...), mais heureusement, l'humour féroce recadre tout.

Pour sa première mise en scène au Français, Isabelle Nanty s'empare de façon on ne peut plus convaincante des codes du vaudeville feydolien.
Rien ne manque, et surtout pas cette fameuse mécanique implacable et millimétrée qui déroule l'action.

Elle a su nous faire pleurer de rire (c'était en tout cas mon cas, je peux vous l'assurer) mais elle a su également parfaitement rendre compte de cette forme de désespérance évoquée plus haut.

Ses personnages qui se débattent dans l'inextricable, qui souffrent, qui travestissent comme ils peuvent la réalité m'ont enchanté, mais m'ont également ému. Il y a là une vraie ambivalence.

Bien entendu, pour mener à bien sa petite entreprise hôtelière, Melle Nanty a eu sous la main, je me répète, mais j'y suis bien obligé, une troupe en état de grâce.

Michel Vuillermoz en Pinglet, entrepreneur très entreprenant est véritablement formidable. Il m'a enthousiasmé dans son rôle de mari voulant tromper sa femme avec celle de son meilleur ami (Une Florence Viala elle aussi parfaite.).
Il est fourbe, bravache, cynique, machiavélique, et bien entendu pathétique. Sa palette de jeu est éblouissante !
(Sa rencontre « fortuite » avec un vilebrequin constitue un moment inoubliable !)

Une nouvelle fois, il est « marié » à Anne Kessler, comme dans Père de Strindberg, la saison passée.
Melle Kessler (qui termine avec un œil au beurre noir !) est elle aussi absolument éblouissante de drôlerie. Elle en est même vertigineuse, dans le dernier acte.

Ai-je besoin de préciser que Christian Hecq, en avocat bègue lorsqu'il pleut (si si, on frise le surréalisme...) est une nouvelle fois hallucinant ?
Son incroyable gestuelle, son débit, ses tics langagiers, visuels et corporels constituent un véritable réservoir de fou-rires.
(Mention spéciale à sa perruquière...)

Laurent Lafitte est quant à lui impayable en tenancier d'hôtel borgne, roulant des yeux comme des quinquets et exhibant ses fausses dents manquantes à qui mieux mieux !
Il intervient lors des changements de décor en poussant de fort belle manière la chansonnette.

Un (tout) petit regret cependant.
J'ai noté une petite baisse de régime au début de l'acte III.
Mais il faut dire que l'écriture est ici moins percutante, et que ce qui a précédé nous a fait devenir très exigeants ! Feydeau voulait sans doute que le public se repose un peu les zygomatiques...
Heureusement, la fin de la pièce retrouve rapidement cette virtuosité des deux premiers actes.

Il faut bien entendu mentionner la scénographie somptueuse de Christian Lacroix, ainsi que ses sublimes costumes.

Oui, c'est un véritable tourbillon de folie maîtrisée qui s'abat sur le plateau de la salle Richelieu.
Un signe qui ne trompe pas : dès le noir final, les spectateurs réagissent directement en rythmant leurs applaudissements à l'unisson.

Un état de grâce, vous dis-je !
21 mai 2017
8/10
26 0
Suite royale

Ce qui est surprenant dans ce Feydeau, c’est qu’il n’y a pas d’amant, ni de maitresse. Juste des couples en mal d’amour. La flamme du premier s’est éteinte, celle du second ne s’est jamais allumée. La tentation est donc grande d’aller voir ailleurs mais encore faut-il bien choisir cet ailleurs. Et ce n’est pas à L’hôtel du libre-échange qu’il faut aller pour trouver tranquillité et amour.
« Quel hôtel ! … je n’y retournerai pas »

C’est divertissant, joyeux, cocasse, comique. Michel Vuillermoz donne de la grandeur à son bourgeois, Laurent Lafitte de la laideur à son tenancier et Christian Hecq de l’éclat (de rire) à son provincial. Isabelle Nanty (mise en scène) et Christian Lacroix (scénographe) ont réussi leur collaboration. C’est enchanteur, classique et simple ce qui est appréciable dans un Feydeau où l’exagération m’insupporte.
« Quel hôtel ! … j’y retournerai ! »

Un peu de rire dans un monde en marche, cela ne peut faire que du bien.