Tristesses

Tristesses
Mis en scène par Anne-Cécile Vandalem
  • Théâtre de l'Odéon
  • place de l'Odéon
  • 75006 Paris
  • Odéon (l.4, l.10)
Itinéraire
Billets de 6,00 à 40,00
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Tristesses : si ce nom se dit ici au pluriel, c’est qu’il est à la fois celui d’une île scandinave, d’un suspense policier, d’un symptôme politique.

L’île est à peine imaginaire. Anne-Cécile Vandalem y a situé une fable pour notre temps. Martha Heiger, dirigeante du Parti du Réveil Populaire et favorite des prochaines élections, revient à Tristesses pour rapatrier le corps de sa mère sur le continent. Mais pourquoi Ida s’est-elle suicidée en se pendant au drapeau danois ?

Et que manigance réellement sa fille ?

 

Tristesses étant aussi un polar nordique, on n’en dévoilera pas plus ici, mais les maisons isolées sur la nuit du plateau sont le décor d’un drame où extérieurs en scène et intérieurs filmés alternent sur un rythme digne des meilleures séries. Enfin, Tristesses propose une réflexion sur la montée des populismes : selon Vandalem, “l’attristement des peuples” est aujourd’hui l’une des plus redoutables techniques de manipulation des esprits. Mais “les larmes”, ajoute-t-elle, “ont une puissance esthétique infinie”, indéterminable, et “les émotions peuvent être élan, moteur, énergie vive pour initier une prise de parole ou un acte”.

Cette énergie a conquis en 2016 le public du Festival d’Avignon : en exposant les mécanismes asservissants de la tristesse, l’artiste invite à ne pas leur succomber.

 

Note rapide
Toutes les critiques
22 mai 2018
8/10
29 0
Quelle histoire ! "Tristesses" se déroule sur l’île danoise du même nom où les 7 derniers habitants de l’île désertée après la fermeture des abattoirs, activité économique principale de l’île, découvrent l’une des leurs pendue au drapeau du Danemark. Différents bâtiments qui ressemblent à des abris jardins occupent l’espace scénique, imposants. Filmés, les acteurs disparaissent dans ces bâtiments et apparaissent à l’écran, créant ainsi des espaces démultipliés et des scènes de « dedans-dehors » qui s’enchaînent avec fluidité.

"Tristesses" est une pièce formidablement atypique : ce sont de petites gens glauques et insipides, pesant chacun son poids de secrets plus ou moins avouables. Il y a les jeunes adolescentes inquiétantes et tourmentées. Leur père, personnage truculent qui multiplie les vexations, sans pitié et pourvu d’un humour très borderline. Sa femme soumise et geignarde. Il y a le prêtre à la voix de castra, victimisé depuis l’enfance, utilisé puis corrompu et sa femme un peu benêt. Il y a le mari de la défunte, fondateur d’un parti populiste cynique et impitoyable malgré son âge. Sa fille, incarnée par la metteuse en scène Anne-Cécile Vandalem elle-même, froide et et calculatrice vient récupérer le corps de sa mère et sceller le destin de l’île.

C’est une saga où le familial et le politique se mêlent et s’influencent et où les affects sont mis à contribution des manoeuvres politiques. En effet, la chef du parti veut obtenir des habitants des signatures pour utiliser l’île comme bon lui semble. Ses sophismes dangereux sèment les graines des discours d’exclusion. Des logiques bien huilées, des mots lisses et qui sonnent acceptables pour dire le rejet fonts douter les habitants, ses proches. Elle utilise le patriotisme exacerbé comme raison de désigner des « nous » et des « eux », ligote l’amour de la patrie dos à dos aux valeurs de partage et d’accueil. Tout cela insidieusement, sournoisement, après tout elle est des leurs et vient de perdre sa mère… Le fruit pourrit peu à peu en mettant les habitants face à leur conscience. Cela finira forcément mal...

Les hommes fantômes grimés et le spectre de la mère sont les musiciens du spectacle : l’ambiance qu’ils créent est poisseuse, sordide et sombre. Beaucoup de vidéos avec des angles rapprochés, des cadres qui rappellent également les thrillers, les films d’horreur. Tous ces éléments sont étonnamment agencés et rendent le spectacle intriguant !

Pour une spectatrice souvent méfiante du théâtre contemporain qui s’entiche un peu trop de la vidéo et de la sonorisation, je dois bien avouer que Tristesses fût une grande surprise ! Fiction politique, ambiance de thriller, humour cinglant et personnages ringards et drôles malgré tout ... Je recommande vivement.

Je peux maintenant dire que j’ai vu mon premier thriller au théâtre !
21 mai 2018
3,5/10
33 0
Quelle tristesse sur l'ile Tristesse...

A la vue de certains retours, je m'attendais à un vrai thriller politique mais c'est loin d'être le cas ne serait ce que par la lenteur de la pièce. Le rythme est vraiment très lent ce qui a éteint mon intérêt pour la pièce.

Mais résumons les faits : Sur une petite île du Danemark, qui a connu des jours meilleurs (ils ne sont plus que 8 habitants sur Tristesse), un évènement dramatique s'est produit. Ida Heiger s'est suicidée en se pendant au drapeau national. Les habitants préviennent la fille d'Ida qui est la dirigeante d'un parti populiste qui a le vent en poupe et celle ci va venir sur Tristesse. Cette mort va être le déclencheur de règlements de compte et de révélations.

Niveau décor, nous sommes bien dans le nord de l'Europe puisque nous avons une enfilade de petits chalets typiques dont nous verrons l'intérieur grace à des caméras qui demeurent invisibles.

Franchement sur le papier, l'histoire s'annonçait interressante mais la mise en scène d'Anne-Cécile Vandalem plombe le rythme en plus d'utiliser des effets déjà vus. Les chanteuses sont vraiment bonnes mais par moment la musique et leur chant n'ont rien à faire dans cette pièce hormis ralentir l'intrigue. Les comédiens ne m'ont pas convaincu hormis les deux adolescentes Malene et Ellen.
19 mai 2018
8,5/10
26 0
Réconciliée avec la programmation de l’Odéon cette saison, j’ajoute des spectacles au fil de l’année, à mesure que ma confiance dans le travail Braunschweig en tant que directeur de ce théâtre grandit. Quand je lis le courriel annonçant l’avant-première du spectacle, ni une ni deux, je réserve. D’abord, parce que c’est une compagnie que je ne connais pas du tout et un spectacle qui m’intrigue, mais aussi car la proposition des avant-premières de l’Odéon me plaît énormément et mérite d’être soutenue : assister la veille ou l’avant-veille de la première au spectacle à moitié prix, c’est quand même chouette. Et pour un spectacle comme Tristesses, qui est en réalité une reprise puisque la création date du Festival In de l’an dernier, cela valait franchement le coup.

La pièce s’ouvre sur le suicide d’une des 8 dernières habitantes de l’île de Tristesses, au nord du Danemark. Le lieu autrefois prospère a vu ses habitants déserter avec la mort de ses abattoirs, qui constituait leur principale source de revenue. Martha Heiger, la fille de cette femme pendue au drapeau danois, et par ailleurs favorite des prochaines élections avec son parti du Réveil Populaire, vient chercher sa mère avec pour ambition de la ramener sur le continent, ce qui semble contraire à ses dernières volontés. L’arrivée de Martha sera le catalyseur de l’agonie de cette île, révélant tensions et manipulations jusqu’alors latentes.

J’avoue : j’ai triché. Moi qui ne lis jamais la bible avant un spectacle – connaître l’intention du metteur en scène détruit l’objectivité de la perception du spectateur – j’ai jeté sur le livret un petit gauche-droite juste avant le spectacle pour me faire une idée du sujet de la pièce. C’est peut-être grâce à cette première entrée en matière que je suis rentrée directement dans ce thriller politique qui m’a transportée sans problème jusqu’à son issue finale. Un beau morceau.

Bon alors, on ne va pas se mentir, la caméra au théâtre, on commence à avoir l’habitude. Elle est sortie à toutes les sauces mais elle n’a pas toujours un rôle clairement défini. Ici, simplement, si on enlève la caméra c’est un spectacle entièrement différent qui est joué. Il faut savoir que le décor est constitué de petites maisons fermées dont on ne voit pas l’intérieur. Et toute l’intelligence du dispositif réside en ce que le cameraman n’est jamais à vue des spectateurs – ou rarement, et quand il apparaît c’est pour de très belles raisons – et que tout ce qui est filmé se passe à l’intérieur des maisons.

Ainsi, ce qui se passe sur scène et ce qui se passe à l’écran sont deux événements véritablement complémentaires et il ne s’agit pas, comme dans Festen par exemple, de choisir de regarder l’un ou l’autre par préférence d’un gros plan ou d’un plan d’ensemble. Ce que j’ai trouvé très ingénieux, c’est que ce dispositif soulignait remarquablement la désertification de l’île : lorsque tout le monde est dans sa maison et que l’action est à l’écran, le plateau est bien triste. Oui, triste, c’est le mot.

Tristesses, c’est le nom de l’île, mais c’est aussi globalement l’état d’esprit général qui règne sur le plateau. Au-delà du texte venant vilipender la montée des populismes, l’atmosphère générale est sombre et les relations semblent toutes entachées par un secret passé. Aucune relation, d’ailleurs, ne semble égalitaire, et l’impact du pouvoir, la puissance du paraître, sont merveilleusement rendus par des dialogues et des comédiens dirigés au cordeau. Pour pallier cette lourde ambiance, Anne-Cécile Vandalem a su jongler avec des scènes plus potaches qui déclenchent un rire sonnant comme une issue de secours chez le spectateur. J’ai beaucoup aimé cette alternance de tension et de relâchement, et j’ai presque honte d’avoir ri à des blagues d’un niveau parfois douteux – mais dans ce spectacle, le spectateur est manipulé aussi facilement que les habitants de l’île…

Je découvre à l’instant, en faisant mes recherches sur les acteurs, que c’était l’autrice / metteuse en scène, Anne-Cécile Vandalem en personne, qui a joué ce personnage si désagréable qu’est Martha. J’ai trouvé son jeu d’une finesse et d’une acuité telles que je n’en reviens pas qu’elle signe également le texte et la mise en scène. Son personnage jure avec les autres par son caméléonisme – c’est un effet voulu et cela fonctionne très bien : là où chacun semble accentuer un trait de leur caractère, dans des jeux frôlant parfois la caricature, elle semble se transformer suivant les situations, montrant différentes facettes de son personnage – pour notre plus grande frayeur.
17 mai 2018
6/10
24 0
Un thriller au théâtre, on est pris au jeu mais l'histoire est très sombre, avec quelques longueurs sur la fin!

En bref, Anne-Cécile Vandalem a écrit et mis en scène une manipulation politique : un parti politique nationaliste au Danemark qui, pour se financer, corrompt un Pasteur de la petite ile de Tristesses, pour maquiller une faillite des abattoirs de l'ile, unique source de revenu des habitants. Les abattoirs ferment, l'ile reçoit alors des subventions de l'UE qui vont directement financer le parti politique. La fermeture des abattoirs entraîne un exode rural des habitants de Tristesses sur le continent. Lorsque la pièce démarre, il ne reste que 8 habitants sur l'ile, dont l'une s'est suicidée : pendue au drapeau du Danemark.

Ce qui est intéressant :
- on réalise que les habitants sont manipulés par des partis politiques agissant pour des intérêts privés. L'un des personnages s'en rend compte d'ailleurs et dit à propos de la dirigeante du parti "elle est trop forte pour moi, elle me met des images en tête et puis j'adhère"
- Anne-Cécile Vandalem définit la tristesses comme quelqu'un/quelque chose qui a du pouvoir sur nous "la pression d'un corps sur un autre, pour qui cette pression ne convient pas". Dans la pièce justement, chaque personnage exerce une pression sur un autre qui est pris au piège : Peterson sur sa femme et sur tous les habitants du village (il impose sa loi avec violence et non autorité), le Pasteur sur les enfants, Martha sur l'ensemble du village
- le décalage entre leur vie qui est sombre et leur conversation, surtout dans les moments les plus sombres de la pièce, lorsque la mort rode partout : sandwitch au beurre ou sandwitch au fromage ?
- le décalage tout court : l'histoire se passe au Danemark, pays ou s'après les statistiques, la population est la plus heureuse du monde

Superbe mise en scène :
- les caméras sont invisibles, et permettent de filmer en off les rapports entre les comédiens, dans leur maison
- les deux chanteuses, Ida et Helen ont des voix superbes, c'est poignant
- les musiciens sur scène : batteur, guitariste électrique et pianiste sont incroyable, ca ajoute une intensité quasiment insupportable par moment sur scène, un stress permanent

Sur le fond de la pièce :
- c'est une pièce qui fait trop peur pour dire que j'ai réellement aimé ; ma sensibilité a été inhibée par l'angoisse permanent
- je n'ai pas trop compris pourquoi les habitants refusaient de voter pour le projet de studio cinéma de l'ile
- je n'ai pas trop compris le parallèle entre l'histoire (la pression des uns sur les autres), et l'écho politique défendu par l'auteur (la montée du nationalisme)
- la fin est un peu longue : au moment du massacre final
- la violence est traitée avec de l'humour : Peterson fait rire avec ses injections qui sont très violentes envers sa femme et envers le pasteur, je n'ai pas aimé ce point de vue

Bon spectacle !
15 mai 2018
9/10
12 0
J'ai vu Tristesses au théâtre Firmin Gémier la Piscine (92) sans me douter qu'il était programmé quelque temps plus tard sur la scène de l'Odéon.

C'est bien la preuve que les scènes de la banlieue parisienne offre à leur public des spectacles qui n'ont rien à envier à ce qu'on peut voir dans la capitale.

Le décor est très surprenant, occupant l'entièreté du plateau, lequel est lui-même très vaste. On reconnait des maisons, un petit port de pêche qui doit se trouver quelque part dans un pays scandinave.

Un bourdonnement monte dans le silence. On s'interroge sur ce qui va se produire. La réponse s’affiche sous forme d'un télex sur l’écran qui est tendu en fond de scène, prévenant que l’histoire qui va suivre est entièrement vraie. Elle a commencé les 17 et 18 novembre 2016 sur l’île de Jutland au Danemark. 811 habitants y vivaient de l’élevage en 2005. Deux éleveurs se donnent la mort en 2008 quand ferment les abattoirs.

Mon esprit s’évade aussitôt quelques secondes vers la silhouette de Stéphane Audran drapée sous la grande cape de Karl Lagerfeld traversant la lande avec son panier. J’imagine les rustres qui bientôt seront sur scène. Au fond cette vision n’est pas si fausse.

Tristesses, ce nom s'écrit au pluriel, car il est à la fois celui d’une île scandinave, d’un suspense policier, et d’un symptôme politique. Toute ressemblance avec des faits ayant réellement existé n'est donc pas fortuite.

Les dialogues commencent par une conversation animée dans la famille du maire, passionné par un Trivial Pursuit. Qu’est-ce qui est symbole de paix ? La couronne de laurier, la colombe ou le rameau d’Olivier ? Sa gamine bafouille, hésite. La colombe bien sur !

On n’en entendra pas gazouiller sur l’île où bientôt la guerre ... des nerfs fera rage.

Pour le moment Bob l’éponge est le héros et on ne cherche pas midi à quatorze heures. Le père de famille enchaîne les questions en exigeant de plus en plus sèchement une réponse. On suit ces échanges musclés sur grand écran (deux vidéastes filment en direct les déplacements des comédiens que la régie sélectionnent et projettent) quand soudain notre œil est attiré par un rideau qui se soulève à la fenêtre d’une des maisonnettes. Seraient-elles habitées ?

On croyait assister à un court métrage. Nous réalisons que l’action s’est déroulée en direct (d’où l’équipement des visages en micro ... qui ceci dit dérangent, d’autant qu’à ce moment là le son est trop fort). On se sent un peu voyeur ... poussant le paradoxe du quatrième mur, effondré.

La fumée s’échappe d'une toiture. On devine que la vieille dame s’est pendue. Chantera-t-on l’hymne national à son enterrement ?

L’île est à peine imaginaire. Anne-Cécile Vandalem y a situé une fable pour notre temps. Elle interprète Martha Heiger, dirigeante du Parti du Réveil Populaire et favorite des prochaines élections, qui revient à Tristesses pour rapatrier le corps de sa mère sur le continent. Mais pourquoi Ida s’est-elle suicidée en se pendant au drapeau danois ? Et que manigance réellement sa fille ? Tristesses étant aussi un polar nordique, je n’en dévoilerai pas plus, mais les maisons isolées sur la nuit du plateau sont le décor d’un drame où extérieurs en scène et intérieurs filmés alternent sur un rythme digne des meilleures séries.

Tristesses propose aussi une réflexion sur la montée des populismes. Selon Vandalem, "l’attristement des peuples" est aujourd’hui l’une des plus redoutables techniques de manipulation des esprits. Mais "les larmes", ajoute-t-elle, "ont une puissance esthétique infinie", indéterminable, et "les émotions peuvent être élan, moteur, énergie vive pour initier une prise de parole ou un acte".

Comme le dit un des personnages : Dans la vie si t’es pas devant t’es derrière.

Certaines scènes sont intentionnellement surréalistes, interrogeant sur la capacité des morts à s'adresser aux vivants. La metteuse en scène fait chanter la mère, morte, avec une sublime voix de soprano. Bien entendu tout est en son direct. Et la musique, que ce soit la tonalité lancinante du violoncelle ou le pas trainant des musiciens, tient une place prépondérante dans le spectacle qui fut un des gros succès du dernier festival d'Avignon.

Même si certains passages sont très drôles, Tristesses est une de ces oeuvres qui font réfléchir, et qui dégagent une force phénoménale. Les personnages devront tous, un a un, renoncer : On n’a rien pour se battre. La relation de la tristesse et du pouvoir est pour l'auteure évidente. La plus grande arme politique actuelle est l’attristement des peuples, dont la culpabilité, la honte, la frustration, l’impuissance, la haine et la désespérance sont des dérivés.

Il s'achève avec mélancolie quand Ida (Françoise Vanhecke) termine en chantant La belle vie (immortalisée par Sacha Distel) :
Alors pense que moi je t'aime
Et quand tu auras compris
Réveille-toi
Je serai là
Pour toi.
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Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor