Probablement les Bahamas

Probablement les Bahamas
De Martin Crimp
Mis en scène par Anne-Marie Lazarini
  • Artistic Athévains
  • 45 bis, rue Richard-Lenoir
  • 75011 Paris
  • Voltaire (l.9)
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Pour Milly, qui rêve de voyages, de villa-piscine et savoure avec son mari Frank le calme de leur vie, le danger se situe à l'extérieur... à moins que la menace ne vienne de la jeunesse de leur fille au pair, une hollandaise, qui serait jolie si elle ne portait pas ces jupes affreuses fendues sur le côté ? 

A travers cette pièce de l'auteur anglais Martin Crimp, Anne-Marie Lazarini donne à entendre l'écriture drôle et mordante d'un théâtre d'aujourd'hui, qui pique avec ironie la belle assurance et la veule hypocrisie d'une Société du bien-être... so british, vraiment ? 

Dans cette "comédie de menace", quelque chose doucement remonte à la surface, qui fissure un bonheur un peu trop lisse et en soulève le vernis... 

 

Note rapide
7,4/10
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43%
4 critiques
Note de 8 à 10
57%
Toutes les critiques
19 mai 2018
8,5/10
13 0
Martin Crimp est un auteur contemporain que l’on a souvent comparé à Pinter : lui aussi prise les dialogues apparemment anodins, mais mystérieux, recelant des rapports de force et une menace latente. Dans Probablement les Bahamas, un vieux couple reçoit un invité (que nous ne verrons jamais que de dos, et qui ne dira pas un mot) ; la femme, Milly (Catherine Salviat), qui détient l’essentiel de la parole, lui expose leur petite vie : elle parle de leurs habitudes, mais aussi de leur fils marié (qui vient de faire un voyage aux Bahamas, à moins que ce ne soit aux Canaries) ainsi que de la jeune fille au pair hollandaise (Marijka) qui les aide dans leur vie quotidienne. Celle-ci est le quatrième personnage, qui aura un long monologue dans la dernière partie de la pièce.

Le contenu du dialogue est répétitif : Milly revient sur les mêmes faits, en les développant avec des détails différents, sur lesquels son mari Franck n’est pas d’accord. On montre des photos à l’invité, mais l’interprétation du moment qu’elles ont fixé diffère selon Milly, Frank ou Marijka. Au fil de ces paroles apparemment erratiques et redondantes, des tensions se font jour : peut-être que le bien-être apparent, le bonheur affiché dans ce charmant cottage masquent des fustrations, des haines, voire des épisodes effroyables (ou peut-être pas…). Ces personnages si ordinaires sont (peut-être) au bord de l’explosion.

Le spectateur n’est donc pas conduit à suivre une action, mais à recomposer et interpréter certains épisodes du passé, sans aucune certitude. Le dialogue demande une grande attention, mais il est mené de façon à ce qu’on ne lâche pas prise : on a envie de comprendre le rapport entre les personnages, de trouver des pistes d’interprétation. Il est certain que l’on a ici affaire à un auteur qui compose finement son texte : la progression est presque insensible, mais elle existe, et soutient l’intérêt.

Ce texte pourrait néanmoins être fade : il demande une mise en scène très précise, et des acteurs qui sachent faire passer mille choses sous des propos insignifiants et dans des silences. De ce point de vue, le pari est vraiment gagné. Anne-Marie Lazarini a d’abord choisi un décor qui attise chez le specteteur le démon de l’interprétation, indispensable pour que le texte ait son plein effet. Le décor représente une maison entière, dont on aurait seulement enlevé les murs : le jardin planté de roses, le séjour où Milly et Franck parlent à leur invité, la chambre conjugale et celle de la jeune fille au pair, la cuisine, la salle de bains. En même temps que se déroule la conversation, nous voyons Marijka se déplacer dans la maison, parfois c’est Milly ou Franck qui vont jusqu’à la cuisine ou la chambre… Cette extension de l’espace scénique n’est pas gratuite : forcément s’opèrent des relations entre ce que l’on entend et ce que l’on voit, qui sont source d’interprétation ou de question : si Franck va à la cuisine, est-ce seulement pour rincer son verre ou parce que Milly a dit quelque chose d’insupportable ? Pourquoi Marijka va-t-elle dans le jardin ? Ainsi l’esprit du spectateur est-il toujours en alerte : c’est une des choses qui m’ont le plus séduite dans le spectacle.

Mais l’atout majeur réside dans les acteurs. Leurs expressions, leurs voix sont les vecteurs principaux de l’irritant mystère du texte. Ils auraient pu forcer la note de la satire de la petite bourgeoisie crispée sur son confort (Crimp m’a semblé plus directement satirique que Pinter) mais cela aurait été réducteur : c’est la subtilité de leur jeu qui emporte l’admiration. Catherine Salviat est époustouflante : par une inflexion, un regard, elle démultiplie la force du texte. La variété des climats qu’elle instaure sur la scène est vraiment source de jubilation silencieuse pour le spectateur. Jacques Bondoux n’est pas en reste :la bonhomie de Franck est-elle faiblesse, résignation, violence rentrée ? Son jeu tout en finesse est une très belle composition. Heidi-Éva Clavier, l’actrice très singulière qui joue Marijka, ajoute sa note à la fois juste et déconcertante, à l’image du spectacle dans son ensemble.
22 avr. 2018
8,5/10
19 0
Probablement les Bahamas de Martin Crimp mis en scène par Anne-Marie Lazarini.
Comédie, drame, mystère, malaise, humour voici un joli cocktail merveilleusement bien interprété.
Dans un appartement confortable et bourgeois, un couple de retraités, raconte gentiment leur existence et leurs projets devant un visiteur passif. Les propos tenus sous le couvert de banalités dénotent rapidement un grand mal être.
Ils évoquent un cambriolage, la perte d’un bébé, une agression qui aurait pu être un viol…
D’autre part une jeune Hollandaise qu’ils hébergent contre quelques services, semble les troubler. Aurait-elle une relation extra conjugale avec leur fils ?

Il n’y a pas de réel dialogue entre eux, la discussion tourne en boucle, on ressent un grand désespoir et un vide profond. Ils se mentent à eux-mêmes pour ne pas voir la médiocrité de leur vie. Ce sont finalement de pauvres gens.

Sous l’apparence d’un couple heureux vivant aisément dans un appartement douillet, nous découvrons des personnages égoïstes, intolérants et se cachant la réalité de leur vie.

Catherien Salviat, Milly est magistrale elle captive notre attention et l’on boit ses paroles.
Jacques Bondoux, Frank nous amuse, écoute-t-il parfois sa femme ?
Heidi- Eva Clavier, Mariska nous intrigue et un certain mystère règne autour de son personnage.

Le décor et la mise en scène sont originaux et attrayants. Les cloisons de l’appartement sont juste des délimitations. Nous voyons donc toutes les pièces et nous sommes happées par l’espace et l’ambiance des lieux. Nous pouvons suivre les faits de chacun dans un même espace-temps.

Très bon moment de théâtre.
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2 déc. 2017
7/10
10 0
So british, itsn't it ? Le cottage de Milly et Franck, tous deux retraités dans une jolie maison avec jardin reçoivent quelqu'un pour le five o'clock tea. Qui est il ? Nous n'en saurons rien, il va rester assis tournant le dos au public, se contentant de rares interactions avec ses hotes.

Mily et Franck passent en revue leurs souvenirs et anecdoctes pour animer ce thé mais souvent ils radotent... Ils se débattent dans un best of de lieux communs, ils se démenent pour animer la conversation mais cette conversation va doucement mais surement déraper. C'est ce qui fait le charme de la pièce, ce petit coté burlesque dans un cadre tellement cosy. La mise en scène est originale.

Ce qui m'a un peu gênée c'est de faire apparaitre cette conversation comme banale alors que que l'effet aurait été plus réussi en jouant sur un effet clownesque ou prendre un ton bien plus cynique pour nos deux retraités.

Les deux retraités joués par Catherine Salviat et Jacques Bondout sont évidement excellents.
1 déc. 2017
9/10
35 0
Nous entrons dans la salle de l'Artistic-Théâtre-Athévains.
Un homme est déjà assis. Sur le plateau, de dos. Il fume.

Milly et Franck, deux retraités Grands-Bretons du sud, dans leur petit cottage, reçoivent.
L'invité, c'est cet homme, assis de dos, qui les écoute. Il ne dira rien.

Bien entendu, le mécanisme de la double-énonciation va fonctionner à plein régime. Ce sera à nous que s'adressera le couple, par le biais de cet invité : des conversations apparemment anodines, comme le désir de piscine de Milly, l'évocation des vacances d'amis, à Ténériffe ou aux Bahamas, ou le Doberman des voisins.

Pour autant, ils ne sont pas seuls.
Une jeune hollandaise vit avec eux depuis quelques mois, une étudiante logée en échange de travaux domestiques. Une jeune fille au pépère (et à la mémère), en quelque sorte...
Elle entend tout, et se tait. Dans un premier temps.

Bientôt, le registre de la langue va évoluer. Les mots « danger », « crainte », « peur » font leur apparition.
Le théâtre de Martin Crimp prend toute sa dimension.

Le théâtre de la menace.
Ce n'est pas pour rien qu'on considère Crimp comme l'héritier de Pinter.

La langue devient alors une arme sournoise mais ô combien efficace dans la bouche de Milly.
Elle a peur, elle vit de fantasmes complètement infondés, tout est menace pour elle, tout est sujet à lui faire éprouver une certaine terreur.

C'est ainsi qu'elle raconte ce qu'elle prend dans des actes anodins pour une agression, une tentative de viol, un braquage, sans oublier les dérives de la jeunesse à qui on laisse trop de liberté.

Le vrai sentiment de menace viendra là d'où on ne l'attend pas, raconté d'une manière glaçante par Marijka, un sentiment issu de ce qu'elle a vécu récemment, en totale opposition avec le babillage de la propriétaire.

Pour monter une telle pièce, avec un texte fait de tellement d'oppositions de registres, il fallait un metteur en scène et des comédiens vraiment habités par leur art.

Milly, c'est Catherine Salviat, la très grande Catherine, Sociétaire honoraire du Français.
Elle est cette femme de la middle-classe anglaise. Sa façon de balancer ses certitudes paranoïaques, sa manière de prendre à parti son partenaire de jeu, de s'adresser à l'invité, de papoter apparemment innocemment, tout ceci est totalement maîtrisé d'une manière phénoménale.
Elle nous fait sourire, également, à proférer avec autant d'aplomb ses élucubrations.
On se régale à l'écouter, à la regarder. Elle est parfaite. Comme d'habitude.

Frank, le mari, c'est un habitué des lieux, c'est Jacques Bondoux.
Il reçoit formidablement bien la parole de sa partenaire, en relançant juste subtilement quand il le faut. Il essaie de la tempérer cette parole, mais le comédien nous fait bien sentir son impuissance en la matière.
Une partition que je crois assez difficile.

Et puis il y a celle à qui je prédis une grande carrière depuis que je l'ai rencontrée en tant qu'élève-comédienne à la Comédie-Française, je veux parler de Heidi-Eva Clavier. (Ma prédiction est en train de se réaliser, et j'en suis ravi...)
Son interprétation de Marijka est un concentré de justesse, de nuances, de rigueur et de subtilité.
Elle m'a enthousiasmé par sa capacité à laisser planer une ombre sur son personnage et sur toute la pièce, par sa façon d'incarner le mouvement, la vie, la jeunesse, en opposition à ce qui règne dans le salon, à savoir l'immobilisme, la mort et la vieillesse des deux autres personnages.
Un très beau rôle, une magnifique interprétation.

Anne-Marie Lazarini, la metteure en scène a joué de manière on ne peut plus pertinente sur ces oppositions, linguistiques et physiques, aidée en cela par la très jolie scénographie de Dominique Bourde et François Cabanat.
Le challenge remporté haut la main était de négocier également ces oppositions dans les rapports des différents duos qui vont exister tout au long de cette heure et dix minutes.
De la très belle ouvrage ! Vraiment !

Bien entendu, cette pièce écrite en 1987 n'a pas pris une ride.
Combien en entend-on, et de plus en plus, et dans toutes les classes de la société, de ces conversations basées sur la peur imaginaire, le danger fantasmé, la menace on ne peut plus hypothétique, le tout relayé (généré ? ) par les médias d'infos aux angoissants génériques.

Hein, Franck ?
9/10
11 0
L’auteur contemporain Martin Crimp nourrit par ses textes le Théâtre post-dramatique et le Théâtre de l’absurde, utilisant volontiers la férocité distinguée de la dérision cruelle et de la satire sociale. Il sévit une nouvelle fois avec cette « pièce de conversation » qui peu à peu craquelle, délivrant un tableau subversif et drôle de la bonne bourgeoisie britannique, dérangée dans sa placide tranquillité.

Voilà que nous entrons, indiscrets et silencieux, dans la maison de Milly et Frank Taylor, ce couple de retraités « so british » s’il en est. Ils nous racontent les aventures insipides et horrifiantes d’humanité rongée, tirées de leur quotidien à la banalité outrageante tant elle est exemplaire, inquiétante même.

Enfin, dire qu’ils nous racontent serait suggérer une narration face au public. Or, il n’en est rien. C’est à un invité qu’ils parlent et quelques fois entre eux.

Un invité présent avant même que nous entrions. Comme si l’un d’entre nous serait venu plus tôt s’installer dans un fauteuil du salon des Taylor, celui qui est dos au public. Un invité immobile dans son silence que seuls quelques gestes viendront déranger.

Cet invité semble étrange, n’est-il pas ? Pas du tout inopportun, attendu sans doute, serait-il un familier, un voisin ou une connaissance ? … Un ami ? non, n’exagérons pas. Mais qui est-il enfin ?

Et si c’était le spectateur-type ?... Note pour plus tard : Réfléchir à cette entorse aux codes du théâtre. Serait-elle une nique supplémentaire de Crimp ou un hasard de coïncidence ? Il y a fragrance tout de même mais bon, avec Crimp tout est possible.

Mais revenons aux Taylor. Milly et Frank se parlent à eux-mêmes autant qu’à nous-mêmes assurément, au travers de leurs rêves de voyage improbables, de leurs souvenirs hachés et ressassés, de leur fils et leur bru qui ont fait, eux, de beaux voyages, à Tenerife ou probablement aux Bahamas… Et puis il y a Marijka, la jeune fille au pair. Elle est là, écoute, parle peu et dira toutefois comme un semblant de secret de la maison Taylor ou peut-être non, ce n’était rien.

Tout ce qui se dit semble vain, le passé évoqué plus souvent que les projets du présent remplissent les propos d’une petitesse inouïe où sourde la peur comme une menace. Peur de s’exposer au réel, de se dévoiler à l’autre ou de se découvrir à soi-même. Car en effet la menace, chez Crimp, s’exécute toujours. Dans les propos aux apparences anecdotiques et dans les situations anodines, les révélations se font fourbes et dépeignent la réalité ordinaire de la peur. Peur d’un couple vieillissant devant le risque qu’il traduit tout de suite en danger. De l’inconnu qui devient étrange. De l’étrange qui devient étranger et dangereux.

Il y a comme une ode à la banalité qui explose et fait jaillir de ses poncifs toute son hypocrisie. Son insolente âpreté qui frissonne derrière les répliques d’une incroyable vacuité. Les mots ricochent sur les phrases qui rebondissent et se répètent parfois, nous surprenant de leur temporalité irrespectueuse.

La mise en scène d’Anne-Marie Lazarini se veut sobre et fige dans l’espace scénographié avec une froide clarté, les comédien·ne·s, leur laissant le soin de s’occuper de leur invité et de nous-mêmes.

L’interprétation délicate de ces trois personnages singuliers est réussie. Jacques Bondoux, Heidi-Eva Clavier et Catherine Salviat, sociétaire honoraire de la Comédie-Française, nous entreprennent avec adresse dans cette conversation dont ils font ressortir l’acide et l’acerbe, nous la restituant ciselée d’un absurde résolument banal. Trois jeux différents et complémentaires qui nous déroutent. Du très beau travail.

Un texte dérangeant du théâtre de Martin Crimp. Un spectacle inattendu et savoureux, finement joué.
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Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor