Critiques pour l'événement Madame de la Carlière
9 sept. 2019
8/10
5
Une vindicte populaire du 18ème siècle causant la chute des deux personnages qui est présentée avec brio par deux comédiens de grand talent.

Il faut vite appréhender le style narratif utilisé au début de la représentation pour présenter les personnages, puis l'interprétation. Très beau texte et grand jeux d'acteurs de Caroline Silhol et d'Hervé Dubourjal.
7 sept. 2019
8,5/10
6
La saison du Lucernaire (qui fête ses 50 ans !) s'annonce déjà une réussite.

Dans la plus grande des trois salles, deux personnages, "Elle" et "Lui" interprétent et nous content l'histoire de "Madame de La Carlière". Ce sont Hervé Dubourjal (qui signe l'adaptation et la mise en scène) et Caroline Silhol : deux acteurs complices et talentueux.

Le thème est simple : il se résume dans le second titre donné par Diderot à son conte "De l'inconséquence du jugement public de nos actions particulières". Madame de La Carlière, malheureuse dans son premier mariage prend pour second mari le Chevalier Desroches à condition d'une fidélité sans faille. Lorsque celui-ci rompt l'engagement en entretenant une correspondance avec une ancienne amie, Madame de la Carlière jette son mari à la vindicte populaire et au scandale. La foule s'en donne alors à cœur joie: l'histoire est amplifiée, déformée, l'un et l'autre défendu ou fustigé sans que personne ne sache vraiment tout le fond de l'histoire. Placidité ou force ? Goût d'absolu et de droiture ou démesure dans la sanction ? Mari malheureux ou bien châtié ? Qui de nous pourrait juger sans iniquité ce qui se joue dans le cœur de chacun ?

Des mœurs, s'il on en juge honnêtement, pas si éloignées de nos propres inconséquences... Surtout au temps des réseaux sociaux et du tout connecté. Alors qui ?

Qui a raison et qui a tort, là n'est point la question mais jugeons moins vite en est assurément l'enseignement !

Les comédiens, sur une scène au décor simple mais évocateur d'une époque, se racontent l'histoire, se font la cour et s'interrogent en de petits apartés sur les mœurs de leurs pairs. Pas toujours d'accord, jamais vraiment fermés, ils font avec nous le chemin intellectuel à travers cette histoire. Cette adaptation vivante rend la pièce dynamique et rythmée. C'est un vrai bonheur de découvrir ce conte méconnu de Diderot dans la bouche de ces deux comédiens aguerris tant leur talent se savoure à chaque phrase de cet étrange et improbable conte.

Je recommande vivement cette pépite à qui aime le théâtre prompt à nous faire découvrir autrement des pans de notre littérature française. À voir et applaudir (et méditer un peu) !
3 sept. 2019
8/10
6
.....

Madame de La Carlière est éprise et accepte la demande en mariage du Chevalier, mais elle pose ses conditions, elle veut une absolue fidélité, s’il n’en est pas capable et bien soit, elle restera son amie. Bien entendu Desroche lui jure ses grands dieux, qu’il lui sera fidèle. Hélas, elle passe du temps avec leur fils, trop de temps et le Chevalier s’ennuie…

Elle veut se venger de l’ingrat et se sépare de lui, emportant leur enfant, hélas malgré les pleurs et le remords du Chevalier, elle ne reviendra pas sur sa décision, et finira par entraîner dans la mort, son jeune enfant, trop faible pour l’allaiter.

Nos deux amis, continuent le jeu, et parfois redeviennent des comédiens, elle lui faisant des remarques sur sa façon de dire un mot. Puis ils sont la foule, les cancans, les “pour” et les “contre” Madame de La Carlière. Jugements hâtifs, revirements de situation. voilà cette pauvre femme bien mal aimée et incomprise.

Caroline Silhol et Hervé Dubourjal nous offrent de beaux moments de théâtre, de beau texte, d’humour, une mise en scène poétique, créative.

Un moment de grâce au Lucernaire vous dis-je !
31 août 2019
8,5/10
5
Éloquent, captivant, harmonieux.
Madame de la Carlière est une jeune veuve riche de la haute société. Elle épouse en secondes noces le Chevalier Desroches qui fut l’investigateur de son malheur et de son tragique destin d’après la rumeur de ses proches et de la société.

En fond plateau un décor bucolique, côté jardin et côté cour des meubles recouverts de draps blancs.
Au son du violon entre en scène un couple en tenue de soirée virevoltant en valsant, les draps s’envolent et nous découvrons des costumes du 18eme dont ils se vêtiront en se remémorant l’histoire de Madame de La Carlière.

Au cours leur entretien, l’homme découvre des éléments de l’histoire non connus de lui et avoue que son jugement a été un peu hâtif et influencé par la rumeur publique qui a trainé le chevalier Desroches dans la boue.
– Ma foi, je vous avoue que j'ai jugé Desroches comme tout le monde.
– Et c'est ainsi que de bouche en bouche, un galant homme est traduit pour un plat homme, un homme d'esprit pour un sot…

Quelle est donc cette histoire ? Qui sont Madame de La Carliére et le chevalier Desroches ? Attention au commérage…
Ce texte est magnifique et très actuel à notre époque où les rumeurs néfastes sans fondement envahissent les réseaux sociaux.
Diderot écrit ce conte en 1772. « Madame de La Carlière » paraît dans la Correspondance Littéraire et fait partie d’un triptyque de contes moraux.
Publié en 1798 , il sera sous-titré « Inconséquence du jugement public de nos actions particulières. »

La mise en scène élégante et raffinée d’Hervé Dubourjal nous séduit.
Caroline Silhol et Hervé Dubourjal interprètent avec justesse et grand brio Madame de La Carlière, le chevalier Desroches mais aussi les divers personnages moralistes ou accusateurs de ce conte. C’est le théâtre dans le théâtre.
Un moment de théâtre qui ne peut vous laisser indifférents tant par la profondeur du texte que par le talent et le jeu des comédiens.
Bravo.
29 août 2019
9,5/10
25
Une leçon de théâtre !
Voilà à quoi nous avaient conviés pour cette première Caroline Silhol et Hervé Dubourjal.

Deux silhouettes pénètrent sur la scène du Lucernaire au son des violons vivaldiens remixés par Max Richter.
Elle et Lui.
Elle en robe de soirée contemporaine, lui en costume noir très actuel, chemise à col cassé.

Ils vont nous dévoiler en enlevant les draps qui les recouvrent des costumes du XVIIIème siècle, (une redingote, un domino), des fauteuils assortis...
Ils nous font découvrir également une sorte de décor peint représentant un paysage, à la Caspar David Friedrich.

Nous pensons immédiatement à une scène de théâtre à l'intérieur du théâtre, une mise en abîme, d'autant que quelques lames de parquet figurent comme une scène sur la scène.
Devant nous, des gens de théâtre, donc, assurément.

Les deux vont nous conter une histoire, où plutôt ce qui nous est présenté comme une histoire, mais qui ne repose en fait que sur la rumeur publique, sur la perception qu'ont ces deux là des amours enflammées puis tragiques de Mme de la Carlière et du Chevalier Desroches.

Voilà bien ce qui intéresse Diderot, l'auteur de ce texte publié en 1773, et republié en 1798 sous le titre De l'inconséquence du jugement public de nos actions particulières.
Ou comment une foule, une assemblée de personnes jugent sans réelle connaissance des faits, et surtout des causes qui font agir des personnages.

Hervé Dubourjal a adapté ce texte pour le transformer en pièce de théâtre.
Ses deux personnages n'ont jamais été aussi actuels. Entre fake news, magazine people, bruits de couloirs, rumeurs qui font et défont des réputations, voire des vies, ce conte est d'une brûlante actualité.

Cette adaptation est remarquable d'esprit et de subtilité.
Hervé Dubourjal nous confronte à ce qui est vrai, ce qui est faux, à la notion de vérité, et à la perception que nous en avons, de cette prétendue vérité.

Bien entendu, la mise en abîme dont je parlais un peu plus haut fonctionne à la perfection. Le théâtre est l'art de nous faire croire...

Du conte originel, il en a fait un remarquable échange entre deux personnages, tout en assurant lui-même la mise en scène.
Avec notamment un parti-pris épatant : Elle et Lui vont mêler la narration des faits (ou des supposés faits) et l'interprétation de Mme de la Carlière et du chevalier Desroches.

Le récit et le jeu des personnages-comédiens se mêlent, dans cette joute qui n'en est finalement pas une. Nous passons de l'un à l'autre des procédés littéraires sans la moindre peine. Nous ne sommes jamais perdus.

Il s'est permis quelques ajouts, que ce soient des emprunts à d'autres œuvres de Diderot, ou encore une citation-clin d'œil à Rousseau.

Elle, c'est Caroline Silhol. Lui, c'est l'adaptateur-metteur en scène en personne.
Comme ils sont fascinants, ces deux-là, à nous raconter et jouer cette « histoire » !

Deux grands comédiens, en pleine possession de leur art, nous captivent. J'étais littéralement suspendu à leurs dires et à leur jeu.
Impossible de les lâcher un seul instant, impossible de se détourner de ce qui se joue sur la scène. Ils interprètent de façon remarquable ces deux amants qui se séduisent à énoncer leur récit, et ce faisant, distillent une sorte de suspens amoureux et narratif croissants.

Ils nous captivent, et nous font rire, également.
Hervé Dubourjal a bien perçu la forme d'humour à froid qui parsème cette histoire.
Catherine Silhol nous expliquant qui d'un homme ou d'une femme ressent le plus de plaisir amoureux au moyen d'une métaphore très otologique (là encore, je vous laisse découvrir), ceci est une scène jubilatoire !

L'allusion à l'Encyclopédie est également très drôle et déclenche des rires entendus.

Je n'aurai garde d'oublier de mentionner les subtiles lumières d'Yves Angelo qui confèrent à cette entreprise artistique un très joli rendu visuel en totale adéquation avec le propos.
La scène finale étoilée (je n'en dis toujours pas plus), avec la musique me semble-t-il de Charles Ives, cette scène est très poétique.

Vous l'aurez compris, il faut vraiment aller voir ce remarquable spectacle.

Une leçon de théâtre, vous dis-je !