Critiques pour l'événement Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu
5 oct. 2018
8,5/10
15
Montesquieu dans une élégante robe de chambre, une bibliothèque bien fournie, on pourrait penser que c’est le paradis, mais il reçoit Machiavel nous voilà donc sûrement en Enfer…

Dialogue imaginaire, après les courtoisies d’usage, nos deux compères débattent de sujets aussi graves que la politique, la religion, la liberté, les droits de l’homme, enfin chacun a son opinion, et Machiavel n’est pas en reste pour démonter la machine.

Ces messieurs échangent sur la manière de diriger, de manipuler, de faire croire que la démocratie est là, bien présente, Machiavel est un véritable maître en la matière, ce qui a le don de faire sortir Montesquieu de ses gonds ! Que ce soit l’un ou l’autre, ils argumentent pour déstabiliser l’autre. Un vrai débat politique !

« Le Prince » de Machiavel doit être sur toutes les tables de chevet de nos politiques, « l’esprit des lois » bien rangé dans leur bibliothèque…

Le texte fait mouche, références actuelles, c’est à croire que rien ne changera, et que l’on restera toujours à la merci d’un pouvoir quel qu’il soit. De quoi se décourager des politiques. Joly a écrit ce texte pour fustiger la politique de Napoléon III, ce qui lui a valu le bannissement, il n’a pas mieux réussi son retour en République.

Marcel Bluwal a librement adapté et actualisé le roman de Maurice Joly. Le texte et la mise en scène servis par deux merveilleux comédiens, Pierre Santini et Hervé Briaux.
24 sept. 2018
9,5/10
42
1864 – Bruxelles.
Maurice Joly, avocat français très hostile à Napoléon III, polémiste habitué du scandale, fait paraître anonymement un pamphlet intitulé « Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu ».
Il sera vite démasqué.

2018 – Paris.
Marcel Bluwal, à l'invitation de Philippe Tesson, adapte ce texte et le monte sur le plateau du Poche-Montparnasse.

Que raconte donc ce dialogue-là, à l'époque censuré, puis redécouvert au tout début de notre Vème République ?
Il va s'agir pour l'auteur Joly de vilipender dans un premier temps la fausse démocratie instaurée par Napoléon III.
Mais pas seulement !

L'auteur dépeint Montesquieu en train d'essayer de pousser Machiavel dans ses retranchements (volontairement ou involontairement), pour que ce dernier nous livres ses « recettes » pour instaurer une société dictatoriale, fascisante, et dans laquelle, suprême et diabolique raffinement, le Prince sera tout ce qu'il y a de plus légalement élu par le peuple.

Une société ayant toute l'apparence d'une démocratie, mais étant en réalité une véritable dictature.
On s'en doute, ce texte (je le rappelle, publié en 1864) relève d'une incroyable prescience politique et sociétale.

Nous sont annoncés de manière on ne peut plus précise, tous les mécanismes qui ont porté au pouvoir tous les fascistes du vingtième siècle.

De plus, nous allons prendre en pleine figure par l'intermédiaire de ce discours, de véritables flashes d'actualité on ne peut plus brûlante.
Je ne prendrai qu'un exemple qui ne manquera de parler aux parisiens : Machiavel annonce qu'à l'avenir, la dérégulation des loyers devra faire en sorte de ne garder dans le centre des grandes villes que les « millionnaires »...
Suivez mon regard...

Marcel Bluwal a choisi et mis en scène deux immenses comédiens, en la personne de Pierre Santini et Hervé Briaux (qui m'avait enchanté ici même la saison passée dans le spectacle Tertullien), sans aucun décor qu'un fond blanc avec des centaines de livres esquissés, et du mobilier en matière plastique transparente.
Le texte et l'interprétation des deux acteurs seront amplement suffisants.

Hervé Briaux est Machiavel.
Il fait froid dans le dos de tous les spectateurs, à énoncer ses recettes et ses prédictions.
Il joue le cynisme avec une réelle délectation, une jubilation manifeste.
Il est souvent glaçant, faisant peur à la salle, par moments.

Pierre Santini est son contradicteur.
Lui aussi sera également parfait dans un registre « d'accoucheur » de cette parole machiavélique qui nous révulse.
Le public s'identifie totalement au comédien.
De sa voix reconnaissable entre toutes, il interpelle, questionne.

C'est lui qui aura le dernier mot, la dernière réplique, après avoir lancé un long regard lourd et accusateur à la salle.

Le duo fonctionne à la perfection, on sent bien la complicité des deux hommes. C'est un bonheur de les voir jouer !
Dès les premières répliques, nous saurons que nous allons assister à un grand moment de théâtre.

Je vous recommande donc vivement ce spectacle étonnant et fascinant.
Je suis ressorti troublé : je ne connaissais pas du tout ce texte, à l'instar du metteur en scène qui l'avoue dans sa note d'intention, et la façon dont il est donné et restitué force l'admiration.

C'est un spectacle qui devrait être montré dès le premier jour aux étudiants des nouvelles promotions à l'ENA, à Sciences-Po et dans toutes les écoles de journalisme !
9,5/10
8
... Une mise en scène adroite et précise. Deux comédiens brillants. Un spectacle fascinant que cette joute à la résonance incroyablement contemporaine. Je recommande vivement.
20 sept. 2018
8,5/10
48
Le poids des mots, le choc des propos.

Dans un enfer tout blanc, dont les livres par milliers constituent le seul décor, Machiavel, qui s'ennuie "à mourir", vient rendre visite à Montesquieu.

Les deux hommes commencent alors une joute verbale magistrale sur les grands principes du pouvoir.
S'opposent très vite l'humanisme et la démocratie de l'un au despotisme de l'autre.
Montesquieu garde foi en l'homme, Machiavel pas une seconde !

Ce qui interpelle dans ce texte, écrit en 1864, c'est sa puissance visionnaire.
Car ce dialogue aux enfers est d'une actualité incroyable !
Servi brillamment par deux grands comédiens, qui jamais ne tombent dans le piège d'en faire trop.

Alors c'est vrai qu'il faut parfois s'accrocher.
C'est vrai aussi qu'il faisait très chaud hier au Poche ... mais après tout, nous étions aux enfers !