Quai des brumes

Quai des brumes
De Jacques Prévert
  • Théâtre Essaïon
  • 6, rue Pierre-au-Lard
  • 75004 Paris
  • Rambuteau (l.11)
Itinéraire
Billets à 25,00
Evénement plus programmé pour le moment
Réservation de tickets

Jean, déserteur, arrive au Havre.

Près des docks, chez Panama, le bar le plus tranquille de la côte,  il fait la rencontre de Nelly. C'est le coup de foudre.

Sous l'emprise de Zabel, son effroyable tuteur, Nelly vit dans la peur. En ville, Lucien, un petit truand de quartier est à la recherche Maurice qui a disparu et Zabel sait quelque chose. Jean se retrouve pris au piège de ce terrible engrenage.

Une adaptation théâtrale inédite tirée du scénario original.

 

Note rapide
8,8/10
pour 5 notes et 5 critiques
0 critique
Note de 1 à 3
0%
0 critique
Note de 4 à 7
0%
5 critiques
Note de 8 à 10
100%
Toutes les critiques
19 janv. 2018
9/10
11 0
Oserais-je l’avouer ?

Passionnée que je suis de théâtre, j’ai en revanche de grandes lacunes en cinéma... J'ai découvert le quai des brumes au théâtre (mais je suis jeune encore jeune, alors… ça passe ?)! Oui, avant de venir, j’aurais été bien incapable de dire d’où venait la célèbre réplique « t’as d’beaux yeux tu sais ? » et la pièce m’a donnée l’irrésistible envie de voir le film, pour « comparer »… Et c’est un tour de force !

L’esprit du film est totalement respecté et tous les éléments y sont. Dans cette petite salle-cave du théâtre de l’Essaïon naît le monde de Jacques Prévert d’un claquement de doigts. Dans une mise en scène simple, dynamique et intelligente le décor nous fait changer de lieu en un rien, par "suggestion". A la manière des mises en scène des pièces d’A. Michalik (« le porteur d’histoire », « Edmond ») les espaces se transforment et les personnages restent en scène tour à tour acteurs et spectateurs.

Certains rôles sont taillés pour des acteurs qui font l’histoire du cinéma : ici, Jean Gabin, Michel Simon, Pierre Brasseur et Michèle Morgan. Certes, Fabrice Merlo n’a peut-être pas la gouaille et la force d’un Gabin ni Philippe Nicaud « le nez qui trognonne » de Michel Simon mais il y a sans hésiter la fraîcheur et l’innocence intactes de Nelly, la pleutrerie de Lucien et la perversité du méchant tuteur dans cette distribution.

Les dialogues repris sont à peine modifiés et la magie de la transposition opère car la dramaturgie du film est admirablement respectée. Bien sûr, le théâtre ne montre pas de paysages, ne s’attache à aucun arrière-plan et des scènes sont coupées. Mais le théâtre est fait pour suggérer et celui-ci le fait bien. Le bon théâtre a cela de plus par rapport au cinéma qu’il centre l’action sur la parole et laisse l’imagination faire le reste. En ne décrivant rien puisqu’il parle et en éliminant le superflu, le théâtre fait du spectateur un « acteur » impliqué puisque son imagination est stimulée !

En définitive, cela fait du bien de voir qu'aujourd’hui encore, un film peut être transposé et retranscrit avec brio sous une autre forme. Sans dénaturer l’original ni paraître une pâle copie empruntée à un classique (petit clin d’œil appuyé pour « la Règle du Jeu » à la Comédie Française), ce quai des brumes est un pari réussi ! Avec de l’intelligence, les metteurs en scène peuvent tout – même dans des petites salles et avec de petits moyens !
21 nov. 2017
8,5/10
7 0
Pierre Mac Orlan écrit « Le quai des brumes » en 1927, en 1938 Marcel Carné et Jacques Prévert se sont emparés de l’histoire, l’ont réadaptée, ce n’est plus « le lapin agile » ni Montmartre, mais le Havre. L’histoire de Nelly et Jean n’a plus grand-chose à voir avec les héros du roman. Pierre Mac Orlan a pourtant été très satisfait de l’adaptation cinéma.

Quelle en est l’histoire ? Jean a déserté, il arrive au Havre, il veut fuir et s’embarquer par le prochain navire, il n’a pas le sou, mais le ventre vide, il entre dans un bar tenu par Panama, qui a bien compris à qui il avait affaire, grand cœur, il offre sans rien demander, un verre et de quoi diner à Jean.

Dans ce bar, il y a aussi un jeune peintre, un habitué, et puis il y a Lucien petite gouape, qui veut semer la terreur et jouer les gros bras. Il en est pour ses frais avec Zabel, inquiétant tuteur de la jolie Nelly.

Jean et Nelly c’est le coup de foudre, et bien sûr les « beaux yeux » et le baiser offert... l’amour et les rires avant les larmes.

Philippe Nicaud a choisi de réadapter au théâtre le film mythique de Carné et les magnifiques dialogues de Prévert. L’ambiance du port, du bar, la musique, les personnages bien campés, véracité des comédiens, poésie, tout y est pour nous plonger dans le climat de Prévert. Une découverte pour ceux qui n’ont jamais vu le film, ni lu le livre, et une belle réussite pour les autres.
22 oct. 2017
9/10
4 0
"T'as de beaux yeux, tu sais ?"

Dès le début du spectacle, Philippe Nicaud nous embarque dans un camion fait de deux phares et deux sièges face public, bruit de moteur, et action. Tout au long des différentes scènes, qui se succéderont avec une fluidité magique à un rythme endiablé, les comédiens nous tiendront en haleine, à travers la brume des sentiments diffus et la lumière de l'amour et nous mènerons jusqu'à quai.

Quelle belle idée a eu le metteur en scène de porter au théâtre ce texte superbe de poésie et d'intensité dramatique. Le film est une icône du cinéma français. Un peu d'iconoclasme ne fait pas de mal. Surtout lorsqu'il s'agit de rendre à la poésie et à la beauté des personnages leur vérité nue sur les planches.
C'était une gageure, croyait-on, tant on est marqué à vie par l'image de Gabin embrassant Morgan. Non, c'était indispensable. Et on est surpris d'apprendre que l'adaptation pour le théâtre n'avait jamais été pensée depuis 80 ans. Sans doute, le film était placé si haut dans notre imaginaire collectif, que nul n'avait cru pouvoir rendre au théâtre la même émotion. C'était un tort.

Les dialogues et le scénario de Prévert, adaptés du roman de Mac Orlan, se prêtent parfaitement à l'art scénique. Surtout quand ils sont servis comme ici par une mise en scène serrée et concise, et par une équipe de comédiens engagés.

La force de la mise en scène, c'est d'avoir pensé les changements de décor par de simples déplacements de grandes structures en bois, matériau noble qui évoque déjà le bateau, la mer; et par des changements d'éclairage. Tout est là, sous nos yeux. Et pourtant on est transporté tour à tour, du quai au bouge de Panama, du cloaque où vit Zabel à la rue, de la fête foraine où les amants vivent l'insouciance légère de leur amour naissant, à l'hôtel où leurs corps se mêleront pour l'éternité.

Mais la scénographie ne suffirait pas à nous embarquer sur les quais du Havre, si la distribution et la direction d'acteurs n'étaient pas au rendez-vous. Sara Viot, d'abord, qui reprend le rôle de Nelly avec intensité et une simplicité rare. Elle donne au personnage de cette femme paumée qui revient à la vie, ranimée par la flamme de la passion, toute l'émotion attendue. On vibre avec elle, on suit avec délice l'évolution de son personnage, de morte-vivante hantant les quais vers la vie la plus absolue d'une femme épanouie qui a trouvé avec son homme un sens à sa vie. C'est sans doute sa performance qui est la plus accomplie.
Idriss, ensuite, dans un Zabel, parrain possessif plus hideux que nature. Il faut beaucoup de générosité à un comédien pour camper un personnage de monstre, et c'est cette générosité qui transparaît à chaque goutte de sueur dégoûtante du personnage sortie par les pores du comédien admirable.
Philippe Nicaud, qui incarne à merveille Panama, ce patron de bistrot exotique échoué dans une ville brumeuse. Ne lui parlez pas de brouillard ! L'évocation du mot fait resurgir de ses tripes tout un passé enfoui avec soin. Ce Panama fait tourner les personnages dans son bar et sur le quai, il voit défiler avec bonheur ces pantins dans un tourbillon qui l'enivre. Il déshabille l'un pour habiller l'autre, et joue au marionnettiste. Pas étonnant que le metteur en scène ait souhaité prendre cette position d'où il peut surveiller les comédiens avec la distance de l'homme blasé et la proximité du compagnon de beuverie.
Sylvestre Bourdeau, pour son rôle de peintre-poète. "Personne n'aime les tableaux, mais tout le monde aime les artistes". En effet, on aime cet artiste désoeuvré, immédiatement attachant, qui vient installer la tonalité tragique avant même que le drame ne se noue. Son suicide déguisé en voyage vers les flots, est particulièrement émouvant, et très bien rendu scéniquement, qui rappelle celui du dadaïste Jacques Vaché dans Par delà les marronniers. Moins convaincant dans le rôle de Lucien, le jeune dévoré de jalousie, il s'en sort honorablement par son énergie.
Last but not least, Fabrice Merlot, qui incarne Jean sans s'encombrer de Jean Gabin. Excellent dans ce rôle de soldat blessé à mort par l'atrocité de la guerre, survivant en sursis permanent dans sa désertion qui est plus une désertion de la vie et du monde qu'une désertion de l'armée. Son amertume et sa noirceur sont rendues à merveille. Au point qu'il est presque spectateur de l'amour qu'il vit pourtant avec Nelly. Jusqu'au bout, il n'y croit pas, il n'y croit plus. Il n'en croit pas ses yeux à lui, de voir ses yeux à elle, des yeux d'ange alors qu'il n'est pas encore tout à fait mort. Il n'en revient pas et pourtant son coeur brûlé peut battre encore. Mais il sait qu'il est condamné et que cette passion sera aussi éphémère qu'un feu de paille, que des flonflons de fête foraine. Magnifique prestation. Pourtant, on rêverait d'un Jean plus émerveillé, plus animé par la joie lorsqu'il tient dans ses bras cette fée. Mais c'est le choix du comédien d'avoir préféré l'incapacité à incarner le bonheur. Respectons-le dans son humilité.

Un spectacle fort et émouvant donc. A voir absolument, pour tous les amoureux de la poésie, et pour ceux qui l'ignorent encore. Pour tous, donc.
21 oct. 2017
8,5/10
41 0
1927.
Pierre Mac Orlan publie son roman « Le quai des brumes ».

1938.
Marcel Carné réalise le film éponyme, sur un scénario de Jacques Prévert, tiré du roman.

Le cinéma s'empare dans la plus pure veine du réalisme poétique de cette tragédie.
Prévert signe probablement les deux répliques les plus célèbres du cinéma français :

« - T'as d'beaux yeux, tu sais...
- Embrasse-moi... »

Depuis 1938, personne n'avait eu l'idée d'adapter ce scénario sur un plateau de théâtre.
Pourtant, ce drame est intemporel, les dialogues sont déjà écrits, les personnages sont on ne peut plus typés et on ne peut plus intéressants.

Peur de s'attaquer à ce chef-d'oeuvre ? Peut-être.
Philippe Nicaud, lui, a osé.
Et il a très bien fait.

La scène voûtée de pierre du Théâtre Essaion se prête tout particulièrement à cette adaptation.
Nous sommes accueillis dans cette salle aux pierres apparentes, deux projecteurs bleus en contre, des caisses et des éléments de bois, un tonneau, et surtout une brume à couper au couteau.

Les comédiens sont déjà en place.

Nous irons au Havre en camion.
Oui oui... Grâce à une scénographie et la mise-en-scène des plus judicieuses de Philippe Nicaud, les décors seront changés à vue plusieurs fois dans cette pièce.
Les comédiens font eux-mêmes le boulot.
Le camion, donc : trois caisses, deux petits projecteurs face aux spectateurs, et le voici, le Berliet...
Au fil de l'action, nous nous rendrons dans un bar, dans une chambre d'hôtel, et bien entendu, sur le quai.

Autre vraie trouvaille, les déplacements des comédiens, leur placement, le jeu avec la profondeur du plateau, les éclairages serrés sur les acteurs, les bruitages, tout ceci évoque immanquablement le langage et la grammaire cinématographiques.
Une vraie réussite formelle.

Fabrice Merlo sera Jean, Sara Viot incarnera Nelly.
Bien entendu, il aurait été impensable de vouloir imiter Jean Gabin et Michèle Morgan.
Ici, le couple fonctionne parfaitement.

Merlo est tout en puissance désespérée, c'est un animal aux abois, constamment sur ses gardes.
On est vraiment en face d'un homme qui a perdu ses illusions, qui est revenu de beaucoup de choses.
Il nous offre une très belle composition.

Sara Viot elle aussi réussit à donner à son personnage une vraie densité, une vraie profondeur, une vraie crédibilité.
Elle est cette jeune femme paumée, vivant sous la coupe et dans la terreur de Zabel, son tuteur.

Bien entendu, le public attend de pied ferme les deux répliques citées ci-dessus.

Nous ne sommes pas déçus, bien au contraire. Ca fonctionne !

Philippe Nicaud et Sylvestre Bourdeau joueront plusieurs personnages et Idris Hamida incarnera le tuteur.
Se démarquant lui aussi de Michel Simon, il parvient à imposer sa version de ce type malsain au possible.

Il faut bien entendu mentionner Pamphile Chambon, à l'accordéon, qui se charge d'accompagner en musique les personnages.
Le choix du piano à bretelles est évidemment des plus judicieux, cet instrument populaire étant parfait pour cet univers portuaire et brumeux.

On aura bien compris que pour le quarantième anniversaire de la disparition de Prévert, Philippe Nicaud rend un vrai hommage à cet homme de mots.

Pourtant, sur le papier, rien n'était gagné d'avance. J'étais même, je dois l'avouer, un peu sceptique.
Eh bien non, qu'on se rassure, le pari est gagné haut la main !

J'ai vraiment eu le sentiment hier soir de redécouvrir cette histoire dramatique, cette tragédie moderne et pourtant tellement universelle.
8,5/10
3 0
Quand Jacques Prévert raconte une histoire et que le théâtre s’en empare, la poésie court sur les paroles et les scènes, le réalisme romantique les colorent et le miracle survient.

Temps suspendus, moments crus ou intimes, rebondissements dramatiques. La tension se répand, notre écoute veille et nos yeux guettent les personnages immobiles, les regards qui s’échangent, les mots qui transpercent le brouillard des situations. La peur, la colère ou la violence surgissent et s’installent. L’amour plane, se pose et s’en va.

Jean et Nelly se rencontrent, tous deux fuyant leurs vies, tous deux espérant leur part de bonheur. Le milieu où ils se retrouvent, les gens qui les entourent et sans doute une bonne dose de malchance vont dessiner leur destin. L’intensité des moments heureux passés ensemble suffira-t-elle à déjouer leur malheur ?

L’adaptation de Philippe Nicaud respecte le tissage et l’esprit du scénario original de Prévert, les répliques douces et lascives des amoureux comme celles cocasses, cinglantes ou cruelles des autres personnages bien trempés.

Les accessoires et les lumières font le décor. La musique de l’accordéon joué en direct, un peu trop fort au risque de surpasser l’attention sur les jeux, participe de l’atmosphère dramatique à la manière des chansons réalistes populaires des années 1930. La mise en scène centre l’attention sur les émotions et favorise un climat trouble, tout en retenue.

Les comédiens sont vifs et engagés dans leur interprétation. Ils racontent cette histoire avec la crédibilité qui convient à leurs personnages. Elle et ils font ressortir toute la croustillance âpre et le velouté éphémère de ces âmes perdues, amoureuses ou désireuses d’amour, déçues ou éperdues de vie. Vaincues par le drame.

Un spectacle audacieux et réussi qui oscille entre réalisme et onirisme.
Votre critique endiablée
Nos visiteurs sont impatients de vous lire ! Si vous êtes l'auteur, le metteur en scène, un acteur ou un proche de l'équipe de la pièce, écrivez plutôt votre avis sur les sites de vente de billets. Ils seront ravis de le mettre en avant.
Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor