Maladie de la jeunesse

Maladie de la jeunesse
De Ferdinand Bruckner
Mis en scène par Philippe Baronnet
  • Théâtre de la Tempête
  • Route du Champ-de-Manœuvre
  • 75012 Paris
  • Château de vincennes (l.1)
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Quelle jeunesse ?

Celle de l’après Première Guerre mondiale, en Autriche, vers 1923 ; Quelle maladie ? Le désarroi d’une génération plongée dans le grand vide moral, social, intellectuel, politique, créé par la défaite, l’échec de la révolution spartakiste, les défaillances de la République de Weimar, le cynisme affairiste… En ami de Horváth, Bruckner, dans ses “pièces actuelles”, défend un théâtre quasi documentaire qui traite des problèmes du temps. Dans une pension de Vienne cohabitent des étudiants en médecine. Marie s’apprête à fêter son doctorat ; elle aime Petrell, qui aime Irène… Désirée a quitté Freder qui manipule Lucie en attendant que Marie lui cède… Ce chassé-croisé des désirs, pour superficiel qu’il paraisse, n’en traduit pas moins une désorientation profonde.

 

A mi-temps entre le Traité de Versailles (1919) et – ce que l’on ne peut encore savoir – l’avènement d’Hitler au pouvoir, les personnages se lancent d’étranges défis et se livrent à une vertigineuse joute d’esprit. Compromission, embourgeoisement, abandon des idéaux, tentation du néant : la jeunesse chez Bruckner se débat dans un monde en ruines. Cette pièce de 1926, au dialogue tendu, à la forme sèche mais séduisante, étonnamment moderne, n’a rien perdu de son acuité voire de son actualité.

 

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La critique de Phane (rédac' AuBalcon) : Une atmosphère joyeuse, gouailleuse, est installée dans la salle avant même que le public soit rentré : les jeunes comédiens jouent, crient, se moquent et se donnent des gages. Cela continue pendant le début de la pièce, où on en apprend plus sur les personnages, sur leurs situations, sur leurs amitiés. Quelques uns reçoivent leur doctorat de médecine, et se préparent à le fêter, d’autres tombent amoureux, ou encore travaillent d’arrache pieds pour devenir « meilleur » que les autres. Freder et ces manipulations, ou la tromperie de certains amants jouent quelques fois les troubles fête mais rien encore de véritablement gênant pour les personnages, et pour les spectateurs. Le tout reste bien enfantin, semble-t-il.

Puis Marie, la protagoniste de la pièce, accroche avec brutalité sa rivale au pied de son lit par les cheveux. Désirée pense au suicide. Lucie se prostitue.
Avec l’atmosphère et les situations, le décor se dégrade peu à peu et devient un bric-à-brac bohème dans lequel les étudiants se réfugient en fumant et en buvant. On parle de la jeunesse malade, de l’embourgeoisement, et beaucoup de la mort. On a l’impression d’être en fin de vie. Le dernier cri de Marie « Tue-moi » devient presque celui du spectateur qui veut que cela s’arrête, que le tourbillon infernal prenne fin, et que tout redevienne « normal ».

Dire que la pièce est terriblement actuelle serait un peu cliché, néanmoins les sentiments de la jeunesse sont atemporels, comme on peut le constater avec ce drame enfantin du début du XXème siècle. On croit à l’incompréhension, aux faux-espoirs ou aux grandes ambitions de ces personnages, joués par des comédiens qui les incarnent à merveille. Ils sont beaux, la mise en scène, bien que simple, est tout aussi belle.
Les corps des comédiens sont, je trouve, très bien utilisés : Désirée danse, se tortille, roule, pique des crises tandis que Marie reste très droite hormis quelques fois lorsqu’elle disjoncte émotionnellement et se plie, et se tord en tous sens. Freder agit comme un loup, il est souvent penché, parfois dans une attitude nonchalante, et il se déplace sans bruit, tandis que Alt est très droit. Irène est rigide et fait beaucoup de bruit mais son incroyable chevelure subjugue lorsqu’elle est relâchée. Chaque corps est un personnage à part entier, même sans les paroles ou les émotions des personnages.

Malaise et voyeurisme du public mêlés à la gaité insouciante et aux dissimulations des personnage : curieux mélange. Mais on rit jusqu’aux derniers moments de la représentation, pourtant en total décalage avec le reste.

Je suis restée fascinée, autant par la pièce, que par la troupe, que par la mise en scène et les performances des comédiens.

Note rapide
7,8/10
pour 4 notes et 3 critiques
0 critique
Note de 1 à 3
0%
1 critique
Note de 4 à 7
25%
2 critiques
Note de 8 à 10
75%
Toutes les critiques
20 févr. 2016
6,5/10
54 0
Philippe Baronnet monte la première pièce de Ferdinand Bruckner, Maladie de la jeunesse, au Théâtre de la Tempête.
Les spectateurs en sont pas encore tous entrés que les comédiens, déjà sur scène, commencent à se disputer dans un chahut très représentatif de ce que peuvent faire quatre jeunes femmes et trois hommes un peu excités, la plupart étudiants en médecine.

Nous sommes dans une chambre dont le lit fait office de coulisses. Certains s'amusent. D'autres sont assez violemment chahutés, les rôles pouvant d'ailleurs s'inverser car tous ces jeunes gens testent leurs limites comme celles des autres. Ils devraient se réjouir d'avoir terminé leurs études mais ils sont déjà désabusés, aigris.
La salle s'assombrit. Marie s’apprête malgré tout à fêter son doctorat. Et puis elle aime Petrell, qui aime Irène… Désirée a quitté Freder qui manipule Lucie en attendant que Marie lui cède… Ce chassé-croisé des désirs, pour superficiel qu’il paraisse, n’en traduit pas moins une désorientation profonde.

Nous sommes en Autriche, vers 1923, peu après la Première Guerre mondiale, un peu avant l’avènement d’Hitler (mais cela ne se sait pas encore). Les personnages se lancent d’étranges défis et se livrent à une vertigineuse joute d’esprit. Compromission, embourgeoisement, abandon des idéaux, tentation du néant : la jeunesse chez Bruckner se débat dans un monde en ruines.

Car comme on l'entend dans la pièce : il ne suffit pas de survivre aux épreuves initiales de la jeunesse (celle-ci) devient une maladie.
Les rapports de forces sont constants et la question qui sous-tend la pièce est celle du sens que l'on désire donner à sa vie. L'usage de costumes qui ne sont pas datés rend les dialogues encore plus incisifs et l'envie est forte de les confronter à ce que peut ressentir la jeunesse contemporaine.
Damia chante avec son timbre si particulier : j'ai perdu ma jeunesse en perdant ton amour / pour chasser ma détresse il faudrait ton retour. Cette chanson créée en 1935 est la seule indication permettant de repérer la période si on ne connait pas l'oeuvre de Bruckner.

A la fin, et malgré le drame qui vient de se dérouler, ils dînent joyeusement sur la scène après avoir repris leur jeu de devinette du début. La parenthèse se referme. Comme si après l'orage la vie reprenait son cours.

Les étudiants sont devenus de jeunes adultes. Ils mettent le couvert, puis s'attablent sans plus se préoccuper des spectateurs, parlant entre eux à voix basse, nous plaçant presque en position de voyeurs. Est-ce leur réponse à la question de l'auteur : s’embourgeoiser ou se tuer ?
10/10
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Quelle aventure que ce spectacle ! Comme sur un grand paquebot imaginaire, j’y ai fait un voyage agité, aux mouvements parfois doux mais souvent violents de vagues fâchées, hautes ou creuses et aux rares moments d’accalmie.

Ferdinand Bruckner, de son écriture sombre et clinquante à la fois, presque ciselée, nous raconte les histoires croisées, jamais comblées, de jeunes étudiants en médecine vivant dans une sorte de cohabitation. Leurs attentes, leurs idéaux, leurs désirs, leurs essais et leurs erreurs qui fondent le grandissement, forment le lit de la pièce. Nous assistons à leurs plaisirs de vivre une jeunesse débridée, finalement confortable puis progressivement à leurs dévoilements respectifs, repoussant les limites de la pensée, de la souffrance et jouant avec la vie comme avec la mort.

C’est tendu comme ambiance ! Même si l’insouciance présente par touches, fait sourire et rire, comme autant de bouffées d’oxygène dont nous aurions besoin pour respirer et poursuivre.

La mise en scène de Philippe Baronnet ne fait jamais couler le paquebot, c’est heureux ! Pas de simagrées mais des postures précises, pas de mouvements inutiles ni de jeux alourdis, toujours justes dans la joie ou la détresse. La violence est présente évidement, sans sombrer dans l’exagération. Il y a comme un paradoxe ou plutôt un contrepoint entre la sobriété efficace de l’ensemble et les états souvent paroxystiques des personnages. La puissance des effets n’en ressort que plus fortement. Elle interpelle notre imaginaire. Nous comprenons ce qui se passe tout en ressentant les émotions en même temps.

Tous les comédiens sont captivants. Leurs jeux brillent d’adresse et de sincérité. Ils nous accompagnent de bout en bout dans la jeunesse mouvementée de leurs personnages avec enthousiasme et précision.

Très beau voyage rempli de réflexions, de sensations et de souvenirs. On en revient secoué mais content de l’avoir fait !

Du bel art que ce spectacle !
27 janv. 2016
9/10
95 0
D’abord il y a Marie, et Désirée. Et puis il y a Alt, Petrell, Freder, et ensuite Lucie, Irène. Ils sont étudiants en médecine. Ils sont tous sur scène quand le public s’installe. Ils jouent, s’interpellent, s’amusent. C’est un capharnaüm de jeunesse que ce jeu-là. Un tourbillon fait d’ivresse et d’insouciance. De cynisme aussi, parce que la scène se déroule en Allemagne dans les années 20. Jeunesse insouciante et en même temps déjà pleine de cicatrices, séquelles de cette première guerre qu’ils ont vécue enfants et a brisé leurs rêves. Leur force, pour survivre dans un monde qui se relève à peine, c’est la provocation, l’esbroufe, le rejet des compromissions, le nihilisme.

Durant toute la pièce, ils vont jouer entre eux, se déjouer d’eux même, s’aimer, se trahir, se détester. Il y a lui qui aime elle mais elle ne l’aime pas parce qu’elle en aime une autre. Et cette autre en aime un autre. Le temps passe et les unions se font et se défont. Les idéaux ne sont plus, il y a ceux qui croient encore en quelque chose, ou rêvent de croire encore en quelque chose, et ceux qui savent que ça ne sert à rien, ceux qui ont renoncé.

Les comédiens sont brillants, notamment Marion Trémontels, toujours juste, la lumineuse Aure Rodembour ou Clémentine Allain, toute en nuances. Ils forment un bel ensemble, une équipe où tous jouent en parfaite osmose. C’est une qualité que j’avais déjà remarquée dans Bobby Fisher vit à Pasadena chez Philippe Baronnet : cette capacité à tisser entre ses comédiens un fil invisible qui les relie les uns aux autres, cette facilité qu’il a à faire ressortir le meilleur en eux, à les aider à devenir leurs personnages, les imbriquer, les souder et créer une équipe où chacun a sa place, chacun met les autres en valeur et est mis en valeur. Et cette direction leur permet assurément, tout en étant parfaitement guidés, de se laisser aller, de s’abandonner à leurs personnages. J’aime décidément beaucoup cette liberté et cet abandon que Philippe Baronnet leur inspire et leur offre. La mise en scène est sobre (un lit peut servir également de loges) et en même temps calculée, millimétrée. Quelques ralentis, accélérés, retours en arrière permettent de souligner certains passages, de les rendre encore plus brûlants. Un gramophone, quelques tenues typiques des années folles, le serment d’Hippocrate qui sera prêté dans sa version d’origine situent l’époque, tandis que les costumes contemporains permettent enfin d’ancrer la pièce dans une intemporalité certaine, tout comme la dernière scène, à la fois glaçante et terriblement juste : on grandit, on vit, la vie continue.

Cette maladie de la jeunesse, elle est récurrente, elle sera toujours là, elle ne se guérit pas, d’après Bruckner, car grandir c’est « sʼembourgeoiser ou se tuer ». Certains grandiront. S’embourgeoiseront, peut-être. Auront des enfants. Qui seront malades à leur tour. Puis qui grandiront…
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Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor