Critiques pour l'événement Père
11 sept. 2016
8/10
34
C’est peu dire que cette première mise en scène d’Arnaud Desplechin était attendue. Ce cinéaste surdoué est l’auteur de dix longs métrages dont le fameux Comment je me suis disputée… (ma vie sexuelle) qui fait partie de mes films coups de coeur. J’étais assez impatiente de découvrir son Père de Strindberg, même si ce dernier ne fait pas partie de mes auteurs préférés. J’attendais ce rendez-vous privilégié, d’autant que je suis – vous l’aurez compris – une « aficionada » de la Comédie-Française… Pari réussi, à mon sens : la mise en scène tout en sobriété fait ressortir avec une justesse incroyable le drame qui s’établit entre ce couple.

Car la pièce de Strindberg nous parle de la paternité, certes, mais d’abord et surtout d’un couple en crise. Un couple incarné par deux comédiens exceptionnels qu’on a plaisir à voir partager la scène. Anne Kessler, toute petite, toute frêle, est tellement émouvante en femme prête à tout pour garder son enfant. Elle est mère avant d’être femme et en tant que mère elle nous touche forcément, malgré sa violence et sa dureté. Face à elle, Michel Vuillermoz est ce père peu à peu rongé par le doute et la folie, lorsqu’il se demande si Bertha est réellement sa fille. Mais peut-on réellement parler de folie? C’est toute la question à laquelle Arnaud Desplechin n’a pas voulu répondre, laissant au spectateur le choix d’arbitrer. Difficile d’assister à ce combat entre un homme et une femme qui se déchirent, se blessent, s’injurient, se malmènent, se choquent, s’invectivent, se maltraitent, se maudissent. Et qui s’aiment, malgré tout. Car il y a toujours de l’amour dans ce couple.
9,5/10
83
Les comédiens du Français ont encore frappé. Et fort !

Belle et prenante intensité que ce « père » ! Cette pièce sombre d’August Strindberg dissèque les ressorts de la folie, de ses sourdes prémisses à son éclatement.

L’histoire de cet homme, de ce mari, de ce père, est passée aux cribles de l’amour, de ses dangers, de ses détresses. Une écriture dense parsème la pièce de situations dramatiques terrifiantes, de répliques bouleversantes, sans aucune chance de réchapper sa fin tragique.

La scénographie comme les décors sont de facture classique avec un rien de grandiose pour servir la solitude de ces âmes déchirées, de ces personnages perdus. La mise en scène d’Arnaud Desplechin, étonnamment sage, traite les jeux et les situations façon thriller (ambiance sonore, lumières, touchers des corps).

La distribution nous offre un grand moment de théâtre, avec les couleurs apportées par chacun, avec les émotions proposées dans les jeux. Tout est vrai même si rien n’est véritable. C’est vraiment superbement et harmonieusement joué.

Incontournable.
20 sept. 2015
8,5/10
198
Un "Père" et gagne !

Pour un coup d'essai, Arnaud Desplechin nous livre un coup de maître !

Sa première mise en scène, son "Père" de Strindberg, est une admirable et vraie réussite.

Le cinéaste a bien compris l'écrivain suédois : il faut beaucoup beaucoup beaucoup s'aimer ou être aimé pour se haïr tellement !
Car, dans ce combat violent entre un homme une femme, cristalisé autour de la question de la paternité, le metteur en scène a su montrer l'amour tout en faisant ressortir dans chacun des camps les motivations qui poussent à la tragique compétition entre les deux moitiés de ce terrible couple.

Desplechin va à l'essentiel et sa vision scénographique est imparable : oui, il s'agit bien d'une guerre des sexes, qui va conduire le capitaine et mari à la déchéance, à la folie.
Le couple Michel Vuillermoz - Anne Kessler est à cet égard épatant : elle et lui ont su, sans larmoyer ni hurler, pousser les arguments respectifs de leurs personnages.
Lui est admirable dans sa façon de jouer la plongée en enfer et la folie paranoïaque de ce mari militaire ; elle, parvient à nous communiquer la souffrance de son personnage et la volonté pour l'épouse de conquérir sa liberté.
Parfois même, Vuillermoz nous fait rire tellement il parvient à distiller l'énormité de ses arguments mysogines : mais ces rires cessent aussitôt que reprend l'âpre et inéluctable combat.

Il faut souligner les très belles et très douces lumières de Dominique Bruguière qui contribuent à renforcer l'atmosphère oppressante de ce drame.
Tout comme la musique et le son signés Philippe Cachia : de très longs accords dissonnants planent doucement durant pratiquement toute la pièce, conférant là-aussi une réelle impression de malaise.

Bon d'accord, pour son tour de chauffe sur le circuit théâtral, Desplechin pilote les acteurs-Formule 1 du Français !
Mais je crois qu'il peut se rassurer : je gage que cette première mise en scène sur les planches sera suivie de bien d'autres !