Critiques pour l'événement Les témoins
23 sept. 2019
8,5/10
18
Nous ne pourrons pas dire que nous n'étions pas prévenus !

Yann Reuzeau a décidé de continuer à nous plonger dans une politique fiction engagée et assumée en tant que telle ! Comme il a bien fait !

Avec Les Témoins, il prolonge en quelque sorte une précédente création, Chute d'une Nation, dans laquelle il montrait l'accession au pouvoir d'un président de la République d'extrême-droite.
Aujourd'hui, ce président-là est aux manettes.
Et tout va très vite s'enchaîner...

L'auteur va nous faire vivre par le biais d'un épatant prisme les méthodes fascistes, les dérives anti-républicaines du nouveau pouvoir en place.

Ce prisme, c'est la rédaction d'un journal, Les Témoins, un organe de presse reconnu, indépendant des groupes financiers et publicitaires.
Un journal dont la ligne éditoriale tente d'être la plus objective possible, et qui refuse toute prise de position, toute orientation. (Juste une petite question : est-ce réellement possible, sans tomber dans le syndrome « cinquante lignes pour Hitler, cinquante lignes pour les juifs » ? Parfois, souvent, il faut se positionner.... Le débat est ouvert...)

Sera-t-il possible pour les journalistes de cette rédaction intègre de garder cette ligne éditoriale-là ?
Pourront-ils préserver leur éthique sans que leur journal devienne un organe partisan ?
Comment survivre professionnellement de façon intègre avec la suspension probable des subventions à la presse et sans rentrées publicitaires ?
C'est à cette question que nous allons être confrontés durant les deux heures que dure ce spectacle.

Yann Reuzeau a passé du temps à la rédaction de Libé. Il a pu côtoyer cette instance au cours de laquelle se décide le contenu du journal. Il a donc pu témoigner du fonctionnement, et surtout de la façon démocratique (ou non...) qu'ont les membres de la conf' de s'exprimer, de pousser en avant leurs arguments...

A cet égard, tous les comédiens sont parfaits.
Ils vont de façon très subtile incarner des positionnements personnels face à l'arrivée de la peste brune au pouvoir, ainsi que les tensions associées.

Tout ceci va se mêler aux enquêtes en cours, et ce qui devait arriver arrive.
Intimidations en tous genres, perquisitions, violences par le pouvoir en place.

Bien entendu, et c'est la force d'une entreprise dramaturgique réussie, les principes de distanciation, d'identification et de catharsis vont fonctionner ici pleinement. Résonne en chacun des spectateurs des interrogations fondamentales : « comment me positionnerais-je moi, comment réagirais-je, que serais-je prêt à supporter, à quel moment dénoncerais-je cet insupportable-là ? »

L'auteur est son propre metteur en scène.
La scénographie, très réussie est basée sur la progression du chaos. Le chaos politique et le chaos à la rédaction...
La destructuration du décor fonctionne très bien. Je n'en dis pas plus...

Trois espaces de jeu sont utilisés. La salle de conférence de rédaction avec une importante table se trouve au centre du plateau.
Au mur, un écran, qui va reproduire la une électronique des Témoins.
Il faut mentionner le très beau travail graphique de Mathieu Morelle qui a conçu une charte et une interface complète.

A cour et à jardin, des espaces restreints, dans lequel les actions « hors-journal » se déroulent.

Six comédiens incarnent donc ces journalistes. Mais pas que.
D'autres personnages, que je vous laisse découvrir, interviennent tout au long de ces deux heures. Nous ne sommes jamais perdus.
Tous sont totalement justes et crédibles.
C'est un vrai bonheur de les voir interpréter ces rôles tendus, profonds, graves, parfois violents.

Voici donc un très beau moment de théâtre.
Une fiction.
Que personnellement, je ne souhaite pas voir, mais alors pas du tout, se réaliser.
Le théâtre de Yann Reuzeau nous confronte de façon implacable à nos peurs sociétales.
Oui, je me répète : nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ce qui pourrait arriver !
9/10
3
Le feuilleton théâtrale "La chute d'une nation" qui racontait une campagne électorale qui voyait l'élection surprise d'un président d'extrême droite avait enthousiasmé le public il y a quelques années. Yann Reuzeau nous propose la suite, vu du côté du monde du journalisme. Quelle liberté d'expression dans un pays où le nouveau président se méfie des médias ? Passionnant.

Au soir de l'élection présidentielle qui a porté l'extrême droite au pouvoir c'est le choc au sein de la rédaction de "Les Témoins", média en ligne qui prône un journalisme d'investigation indépendant. Eric, rédacteur en chef, est en état de sidération que renforce la dépression qu'il subit depuis des semaines. Anna évoque la peur de devenir paranoïaque face à ce nouveau pouvoir qui n'a pas caché sa méfiance vis-à-vis de la presse. Romain est absent. Ses collègues craignent pour sa sécurité alors que des émeutes urbaines éclatent et que l'on a lancé le macabre décompte des blessés et des morts. Hassan est dans l'expectative tandis que Catherine, cofondatrice du journal se demande quelle attitude adopter pour continuer à exister dans ce nouveau paysage politique sans perdre l'intégrité et l'éthique qui sont la ligne de la rédaction.

Inutile d'avoir vu "La chute d'une nation" pour se laisser entraîner dans les interrogations de "Les Témoins". L'écriture dynamique de Yann Reuzeau nous interpelle sur la liberté de la presse, les compromissions avec le pouvoir. Il s'interroge sur ce que pourrait être l'information dans une société qui sombre dans la dictature. Politique fiction, analyse des dérives d'un système : sommes-nous totalement dans la fiction ? Sommes-nous assez vigilants ? Pouvons-nous rester indifférents ? A l'heure des fake-news, de la prolifération des réseaux sociaux, de l'information 24h/24h quels sont nos garde-fous ?

La scénographie place le cœur de l'action au sein du comité de rédaction du média. Des lignes au sol et en fond de scène délimitent cet espace de réflexion, de discussion, tout en enfermant cette rédaction qui est plongée dans la tourmente et qui se désagrège comme les individus qui l'occupent. Ce centre laisse sur les deux côtés de l'espace pour les scènes extérieures. La mise en scène dynamique permet de passer avec fluidité d'une scène à l'autre, dans un schéma qui fait penser au montage de séries télé. Un écran en fond de scène est utilisé avec intelligence, miroir de la page internet du site des Témoins, déroulant en direct le fil d'une actualité mouvante, inquiétante.

La mise en scène, couplée à cette scénographie, nous entraîne dans un récit captivant, haletant, parfois sidérant. Les comédiens et comédiennes qui pour la plupart faisaient déjà partie de l'aventure de "La chute d'une nation" captent notre attention, nous touchent par leur questionnement, leurs doutes, leurs dilemmes, leurs batailles intérieures, leur cheminement intellectuel. On espère qu'il y aura une suite !

En bref : "Les Témoins" nous questionne sur la liberté de la presse et son rapport avec le pouvoir. En nous plongeant dans le chaos d'une élection électorale à l'issue aussi inattendue que déroutante Yann Rézeau nous présente une fiction politique criante de vérité. Même si vous n'avez pas vu "Chute d'une nation" ne passez pas à côté de ce spectacle fascinant.

C’est la première pièce quej’ai vue depuis la rentrée et je dois dire qu’elle m’a beaucoup marqué. Votre critique restitue bien ce qui a été proposé et pourquoi.

1
Dimanche 20 octobre 2019
21 sept. 2019
9/10
4
In a Galaxy far far away….

Non, je me trompe d’échelle de distance, dans un pays pas si éloigné du notre physiquement et temporellement, l’extrême droite arrive au pouvoir. Aussitôt, à la rédaction du journal Les Témoins, on sent que les choses vont changer : la liberté de la presse est menacée….

Yann Reuzeau livre ici la suite attendue de ‘Chute d’une nation’ et pourtant cet opus peut être découvert sans avoir vu les précédents.

Disons-le de suite, cette pièce est glaçante et à plus d’une titre : elle me semble terriblement réaliste et toutes les dérives qui se produisent ont un petit gout angoissant car elles semblent réalisables.

La mise en tension est immédiate grâce à un texte très bien écrit qui ne tombe pas dans la caricature, ni même dans les clichés.

J’ai beaucoup aimé le plateau divisé en plusieurs espaces : la salle de rédaction et son ambiance électrique d’une part, et la une du site du journal et les articles en construction des journalistes apparaissant sur un écran d’autre part.

La salle de presse, véritable champ de bataille et terrain d’affrontements des différentes factions qui s’opposent, au point que le décor en pâtira au fur et à mesure.(J’ai adoré cette idée)

Sophie Vonlanthen campe Catherine la rédactrice en chef adjointe qui tente de conserver l’unité de son équipe avec une force impressionnante, elle est troublante d’humanité. Elle est entourée d’une équipe de comédiens de choc, chacun jouant plusieurs rôles. Mention spéciale pour Frédérique Lazarini. Mais l’ensemble des comédiens sont superbes.