Critiques pour l'événement Les Beaux
Il y a 10 heures
8/10
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J'veux du cuir : pas du peep show, du vécu.
J'veux des gros seins, des gros culs.
J'veux du cuir,
Sade et Shade et Suzy Q....

C’est sur ces paroles chaudes, la voix suave de Souchon résonnant dans ma tête, que sonne Sophie. Je ne la supporte pas. Avec Gentiane, ma femme, nous avons 2 baby-sitters : Léa et Sophie.
Autant Léa est plutôt discrète, douce. Autant, Sophie est bête. No life, no pote, no future ! Elle tient la jambe pour des platitudes débiles « Ah vous avez fait un clafoutis ? j’adore les cerises, et puis c’est pas cher et c’est bon pour la santé, hihi ! »
Je l’évite. Elle parle trop, déjà. Je laisse Gentiane opérer. Dernières recommandations, baiser aux minots, sourire chaleureux et assuré de père serein : « Passez une bonne soirée Sophie ».

La porte est derrière nous, libres pour quelques heures. Enfin.
Heureux, légers, c’est notre moment qui commence. Ce soir, nous allons au théâtre, voir « Les Beaux ». Le taxi est cool, le quartier aussi. Une bière en terrasse plus tard, nous sommes sur nos fauteuils, chauds, enthousiastes. Attaque, Jean-Jacques !

Et bien, mes aïeux ! Servis !
Mon garçon, si tu veux une petite soirée tranquille, genre moment simple, un peu tendre, un coin de romance, une bougie mielleuse qui suinte. Ne va pas voir ça. Tu vas dans ton vidéo club le plus proche et tu me chopes « coup de foudre à Nothing Hill » (avec un d, pas un t, gros dégueulasse !)
Parce que Les Beaux, tu vas te faire secouer. Ça va vite, ça chahute, ça tente de rallumer les synapses à tous les étages. Au départ, l’histoire n’est pas franchement originale : un couple a oublié de s’aimer, coincé entre une lassitude programmée et une enfant éreintante. Sur le papier, pas dingo, on imagine Tatiana pleurant de fatigue, simulant pendant les coïts du week-end avec son mari transformé en connard auto-centré, auto-suffisant, auto-mate….

He bien Walou ! C’est attaqué sous un angle très différent : Barbie et Ken, le couple parfait. La pièce démarre ainsi, un peu mièvre. Ils sont superbes, le vernis toujours nickel, l’appétit au beau fixe, le verbe jovial, la convivialité débordante.
Et puis Barbie et Ken disparaissent soudainement. Ils n’étaient vivants que dans l’imaginaire de leur fille. La réalité est bien plus rock, plus trash. Les personnages sont denses, entiers, intransigeants. Et c’est le postulat le plus réjouissant de cette pièce. C’est cela qui permet toute l’intensité qui suit. Leurs échanges sont chauds. Ils ne s’aiment plus vraiment, se supportent difficilement. Dans tous les sens de ces deux verbes. Ils n’aiment plus l’autre, mais ne s’aiment pas plus personnellement, dépourvus d’estime pour ce qu’ils deviennent. Et ne supporte plus l’autre, autant que l’image d’eux-mêmes que celui-ci leur renvoie.
Ils morflent et en sont profondément conscients. Ils veulent vivre, encore. Ils veulent baiser, danser, boire, se droguer. Ils veulent hurler. Ils ont le sentiment que la vie est juste, qu’elle s’acharne sur eux, leur faisant payer cette beauté, cette réussite permanente jusque-là : « est-ce que les personnes cool et belles au lycée ont une espérance de vie qui se limite à 50 ans ? »

En somme, une bonne grosse claque, intelligente et généreuse. Une claque aussi loufoque que réaliste, franchement drôle. Une claque qu’on a envie de renouveler car habités par ce sentiment de n’en retenir qu’une trop petite partie.
Nous rentrons tranquillement, légers, de notre évasion, certains d’avoir été les cools du lycée, mais pas à ce point-là, pas comme ces couples iconiques des bals de promo américain. Nous sommes tendres, enlacés dans ce taxi. Envie d’un Gin-Tonic et d’une baise un peu bestiale.

J’accroche mon manteau et sursaute, saisi par sa voie niaise et nasillarde : « Alors, comment c’était cette pièce ? Une amie à moi - dont les parents faisaient du théâtre étant jeunes - me dit souvent que ça fait plus vrai que le cinéma… je la crois volontiers. De toute façon, elle a souvent raison. A l’école, tous les profs le disaient que Naomie avait juste… »
Je l’avais oubliée. C’était l’une des nombreuses réussites de cette pièce… J’arrive près du réfrigérateur. Citron, Glace, Gin, et Tonic. Je sers 2 grands verres, seul dans mon esprit, heureux de prolonger notre soirée. Ils sont frais, ils sont beaux. Je veux du cuir.
- Sophie ?
- Oui Monsieur ?
- Ta gueule !
13 sept. 2019
10/10
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L’auteure Léonore Confino allait déjà très loin dans l’analyse de l’aliénation de la vie en couple, dans « Ring » où l’amour était vu comme un combat de boxe dont l’homme et la femme finissaient tous les deux ko.

Elle va encore au-delà dans « Les Beaux » où la vision de l’harmonie amoureuse d’une maman Barbie et d’un papa Ken fantasmés par une petite fille laisse cède rapidement la place à une lutte entre deux bêtes féroces, une femme et un homme qui se griffent le cœur, lacèrent leurs rêves, se lèchent et se dévorent.
C’est un magnifique texte, très finement ciselé et qui dit des choses d'une vérité à en détourner le regard sur la vie de couple, et de parents, sur des enfants tellement gâtés par la vie dans leur jeunesse qu'une fois celle-ci passée ils n'ont aucune arme pour affronter la vie.

La mise en scène de Côme de Bellescize est subtile et puissante. Et les deux acteurs sont exceptionnels : Emmanuel Noblet saisissant jusqu’au vertige de violence et de frustrations trop longtemps contenue ; Élodie Navarre d’une vérité bouleversante dans le rôle d’une femme perdue entre son rôle d’épouse et de mère, une femme que la solitude et la haine de soi entraînent au bord du gouffre, inoubliable.
C’est un spectacle, effrayant, exutoire, perturbant, incisif, mais aussi souvent très drôle.

Je vous le recommande chaudement (mais attention si vous y allez en couple, la discussion qui suivra sera à vos riques et périls).
12 sept. 2019
10/10
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Dans « Les beaux », on retrouve tout le talent d’écriture de Léonore Confino.

La pièce est très intelligemment construite sur le procédé de mise en abyme qui a fait ses preuves au théâtre. La tension ne cesse de monter tout au long du spectacle et on comprend vite que le jeu un peu niais de l’enfant avec ses poupées cache une réalité violente et une vraie cruauté. Quand les poupées deviennent des êtres de chair et d’os, ils ne sont plus manipulés par une petite fille mais par toute la société qui les a poussés à devenir de véritables monstres.

La mise en scène de Côme de Bellescize et le talent des deux interprètes servent particulièrement bien le texte et savent rendre cette montée en tension et cette animalité latente.

Un beau spectacle que ces « beaux » !