Critiques pour l'événement Le Faiseur de Théâtre (Déjazet)
19 févr. 2019
9/10
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Un théâtre en province, c'est là que doit être représentée la comédie de Bruscon, auteur, comédien, metteur en scène. Comme troupe, sa famille, sa femme qui tousse sans arrêt, elle est malade il n'en croit rien, il y a aussi leurs enfants, Ferruccio (en hommage à Busoni) et Sarah. De toutes façons, Bruscon a un ego surdimensionné, il n'a aucune empathie, engueule tout le monde, méprisant envers le personnel.

C'est bien simple, le plus grand comédien du monde c'est lui, lui, et lui !

La salle ne lui convient pas, les lumières non plus, ne parlons pas des affiches qu'il fait retirer, sauf un portrait d'Adolf qui peut servir sa pièce sur les dictateurs. Mais surtout il ne supporte pas les lumières des blocs de secours, il faut demander au capitaine des pompiers la permission d'éteindre ces blocs.

Tout est matière à râler, la poussière, l'humidité, et surtout jouer devant des ignares, car bien entendu ils ne comprendront pas la finesse de son texte !

Voilà une comédie grinçante sur le monde du théâtre, elle est menée de main de maître par André Marcon, grand comédien et ça c'est vrai !
4 févr. 2019
8,5/10
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Un véritable coup de gueule de Thomas Bernhard dans sa pièce « Le faiseur de théâtre », mise en scène avec ingéniosité par Christophe Perton, pour la liberté de création, lui qui a gardé au plus profond de sa personne les stigmates du nazisme, en Autriche où il est né en 1931.

En quelques mots la famille Bruscon, composée de la mère, de la fille, du fils et du chef de famille aux différents qualificatifs comme tyran, despote, le Jules César de ses rôles, à la folie démoniaque, arrive dans une petite ville de moins de 300 habitants au nom imprononçable de Utzbach, et surtout pour Bruscon impossible à mémoriser, pour y produire son œuvre « La roue de l’histoire » ou comme il aime à le préciser sa « comédie de l’humanité », pour cela il est accueilli par un hôtelier subjugué par tant de férocité et sa fille. Une odyssée reliant au fil des interventions les grands maîtres de l’histoire de Churchill à Marie Curie en passant par Napoléon et bien sûr Hitler.
Mais ce jour là tout va de travers, avec une mauvaise foi incommensurable, lui qui trouve toujours un bouc émissaire à ses malheurs ne supporte pas les tableaux accrochés aux murs (dont le portrait d’Hitler), la poussière, l’humidité qui règnent dans cette salle et surtout, surtout, il doit impérativement pourvoir faire le noir complet à la fin de sa pièce afin que celle-ci prenne toute sa puissance, sa vérité : il va falloir convaincre le capitaine des pompiers afin qu’il accepte…

Et c’est le début d’une interminable logorrhée, presque donnée sur une seule respiration, mais comme ce Bruscon joué par André Marcon parle bien, un marathonien de la scène. Un jeu qui pourrait laisser penser à une improvisation « maîtrisée » mais qui en fait n’est pas une, tellement son rôle est bien écrit.
Une master class avant l’heure que tout apprenti comédien, tout élève de conservatoire, devraient venir écouter dans ce beau théâtre Déjazet, pour l’occasion au décor de miroir : le théâtre dans le théâtre, la comédie dans la comédie. Un superbe travail de scénographie de Christophe Perton et Barbara Creutz qui nous interroge sur quelle est notre place dans cette comédie, dans ce, le théâtre de la vie. Un décor tout en harmonie mis en relief par les lumières de Pablo Simonet accompagné des costumes de Barbara Creutz et de la musique d’Emmanuel Jessua.

Nous assistons à la chute d’un homme rempli de désespoir entouré d’une famille soumise. On se demande sans cesse, au cours de ce périple, comment font-ils pour accepter une telle tyrannie ?
Une mère résignée depuis bien longtemps mais qui tousse en forme de rempart, qui accepte sans broncher les remarques dégradantes de son mari, Barbara Creutz joue ce rôle tout en finesse.
Une fille que l’on a envie de secouer, de lui dire de partir, qui accepte par amour, par abnégation, toutes les réprimandes de son père au regard sadique, jouée tout en justesse par Agathe L’Huillier aux yeux émerveillés de petite fille.

Un fils qui supporte les reproches de son père en s’évadant grâce à la musique qu’il cale sur ses oreilles, faisant ainsi un écran devant son père : le champion de la misanthropie, joué tout en souplesse par Jules Pelissier, un maître des cabrioles.
Les enfants qui sont le rayon de soleil dans cette bien lugubre épopée.
Mais il y aussi l’hôtelier qui supporte avec un détachement surprenant la tyrannie de ce despote, jamais satisfait, joué tout en couleur par Eric Caruso. Cet hôtelier accompagné par sa fille très discrète jouée par Manuela Beltran.

Et pour animer cette dramaturgie qui me fait penser un a film de Jacques Tati inversé, il fallait un metteur en scène de choix, qui comprenne toute le finesse du texte de Thomas Bernhard, c’est le cas de Christophe Perton, qui a mis exergue l’essence de ce texte sans se perdre dans la caricature : un faiseur de théâtre qui est incontournable en cette rentrée théâtrale.
23 janv. 2019
8,5/10
3 0
Thomas Bernhard nous conte l’histoire de Bruscon, comédien d’état. Bruscon doit donner une représentation de sa création à Utzbach dans une auberge villageoise.
Utzbach est un petit village perdu au fin fond de la campagne autrichienne.
La salle de spectacle est délabrée et poussiéreuse. Les meubles sont vétustes, la crasse règne.
Bruscon s’offusque, il est odieux, détestable avec l’aubergiste.

Sur les murs s’étalent les tableaux hideux.
*Vous êtes tous des Hitler.
Dira-t-il. En apercevant les multiples portraits d’Hitler.

Comment peut-il jouer son œuvre « La roue de l’histoire », lui le grand dramaturge qui se compare à Shakespeare, Tchekhov… Dans de telles conditions.
*Quoi ? Ici ? Dans cette atmosphère confinée ?

Ses uniques comédiens sont sa femme, sa fille et son fils. Il est tyrannique, castrateur, toujours dans la remontrance, imbus de lui-même et d’une misogynie effrayante avec son épouse.
*Quand elle parle, on remarque que son père était maçon.
*Faire du théâtre avec une femme est une catastrophe.
Dans un long monologue, il dévoile ses colères, son amertume, il critique la société, le théâtre qu’il dit détester… pourtant il ne peut s’en passer depuis son enfance… C’est avant tout un comédien. Mais comment jouer dans un tel contexte. Amour ou Haine ?
Ce texte est magnifique, il est plein de désillusions, d’abominations, de désespoir, d’agressivité, d’emportements mais aussi d’humour noir.
André Marcon, César du meilleur acteur dans un second rôle pour Marguerite en 2016, nous transporte avec grand brio dans cette tragi- comédie. Il nous hypnotise durant son long monologue. Il est extraordinaire.
Jules Pélissier, Agathe L’Huillier, Barbara Creutz jouent avec grand talent des comédiens sans talent tremblant sous le regard Bruscon.
Jules Pélissier est époustouflant, il nous émeut par sa gestuelle plus forte que les mots.

La mise en scène de Christophe Perton et de Barbara Creutz est astucieuse et nous interpelle, sur le plateau nous avons la réplique du théâtre, comme dans un miroir … le théâtre dans le théâtre.
Où sommes-nous ? Sur scène ? Dans la salle ? C’est énigmatique, magique.
Très beau texte et très beau moment de théâtre.
22 janv. 2019
8,5/10
3 0
C’est étrange mais je n’ai vu que peu de fois André Marcon et pourtant j’ai tout de suite voulu découvrir ce nouveau spectacle, simplement sur son nom. Je ne suis pas une fan de Thomas Bernhard, du peu que j’en connais du moins, mais j’avais renoué avec le Déjazet lors de son précédent spectacle et le spectacle m’attirait. Après tout, cela pourrait me permettre de mieux connaître ce Bernhard qui jusqu’alors m’avait laissée de marbre, et de découvrir un nouveau metteur en scène, Christophe Perton. Pas de suspens supplémentaire, donc, et rendez-vous fut pris pour la deuxième de ce spectacle.

Bruscon, le grand comédien Bruscon, l’incroyable dramaturge Bruscon, l’inoubliable metteur en scène Bruscon (on pourrait rajouter a entraîné sa famille dans une aventure théâtrale plutôt sinistre. Ils se retrouvent en effet dans un patelin autrichien – dont le nom m’échappe présentement – pour y jouer la pièce que le père de famille a écrite et qui lui fait dire, sans aucune modestie, parlant de son propre travail : « Shakespeare… Goethe… Bruscon ». Dans un théâtre à l’abandon, les voilà qui répètent le spectacle qui se jouera le soir devant quelques deux cents personnes.

Je gardais un assez mauvais souvenir des mes rencontres avec Bernhard et me voilà agréablement surprise. Le texte, dont la partition revient aux 3/4 à André Marcon, ne se ressent pas comme un long monologue. On saluera évidemment la performance de l’acteur, qui parvient à toujours réinventer les situations et évite ainsi tout sentiment de répétition. Mais, en cause également, un texte qui n’hésite pas à se moquer de lui-même et à donner tantôt dans le cynisme, tantôt dans la provocation, de sorte qu’on rit à plusieurs reprises devant cette situation pourtant désespérée.

On saluera également une mise en scène permettant au texte de s’écouler sans jamais s’essouffler. Le travail de Christophe Perton est sans accroc : dans ce magnifique décor de théâtre, l’ennui n’a pas sa place. Il jongle habilement avec des créations sonores en totale rupture avec l’atmosphère et une utilisation intelligente de l’espace pour accentuer progressivement une tension qu’il n’a pas de mal à créer. Mais c’est aussi dans sa direction d’acteur qu’il excelle, permettant au reste de la troupe d’exister malgré un premier rôle fleuve. Chaque personnage est très bien dessiné, comme un caractère absent de la palette de jeu de Bruscon. Je pense notamment au personnage incarné par Jules Pélissier, tout en grâce et en souplesse, dont les déplacements sont un régal pour les yeux et qui semble exprimer avec son corps ce que sa bouche ne parvient à décrire. Comme une opposition exacte à son père, Bruscon, qui passe une partie de la pièce assis.

Il fallait un monstre pour incarner le tyrannique et parfois pitoyable Bruscon. Un monstre littéralement d’abord, parce que son personnage en est un : les répétitions avec chaque membre de la famille témoignent de son absolue rigueur et d’un sens du perfectionnisme au bord de la folie. Au-delà de ses critiques constantes, Bruscon est misogyne, détestable, effrayant. Mais il fallait aussi un monstre, sacré celui-ci, pour nous rendre ce personnage complexe, attachant, dernier symbole de la vie dans un cadre en ruine. Au-delà de son caractère abject, de sa détestation du monde, de son égocentrisme affirmé, il nous montre un homme qui ne lâche jamais rien. Cette détermination, qui jure avec l’ensemble de la pièce, est certes risible sur certains points, mais on ne peut nier qu’il s’en dégage une certaine puissance. Ce Bruscon-là, aussi exécrable soit-il, laisse une certaine impression !
10/10
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... Nous sommes ailleurs, le temps de ce spectacle, aux tréfonds du théâtre, là où l’essentiel est joué, où le pire comme le meilleur est représenté. Un moment de théâtre unique et mémorable, joué avec excellence. Incontournable.
15 janv. 2019
10/10
46 0
Vous pensiez avoir déjà rencontré un théâtreux tout à la fois mégalomane, mythomane, misogyne, égoïste, misanthrope ?
Vous vous dites que des comme ça, on en connaît tous ?

Oubliez !
Oui, vous pouvez oublier toutes vos certitudes en la matière.
Des comme Bruscon, il n'y en a qu'un : Bruscon lui-même, le Comédien d'Etat, du Théâtre d'Etat, l'auteur de « La roue de l'histoire », de son propre avis la Comédie de toutes les comédies.

Thomas Bernhard, en écrivant cette pièce qui date de 1984, s'en est donné à cœur joie à nous présenter cet artiste un rien déséquilibré (qui a crié « Pléonasme ! » ?) et qui se retrouve à jouer sa pièce, avec sa famille, dans le trou du c... du monde, à savoir la petite commune imaginaire de Utzbach.

Il arrive dans une salle poussiéreuse. Il nous balance d'emblée à la figure les défauts exposés ci-dessus. Rien ne lui va, rien ne lui convient. Il râle, vitupère, apostrophe, il est odieux, engueule tous ceux qui croisent son chemin.

Il est obsédé par les lumières de secours que le capitaine local des pompiers devra faire éteindre à la fin de son spectacle.

Bien entendu, Thomas Bernhard, à son habitude, porte haut et fort ses propres récriminations et tout ce qu'il a à ressasser, posant inlassablement un regard au vitriol sur nos misérables et tragicomiques petites vies.

Durant deux heures, ce Bruscon va faire jaillir une logorrhée merveilleuse de mauvaise foi, d'animosité, de rancœur et de colère intérieure.

Pour incarner un tel personnage qui durant tout ce temps dit un texte énorme, dense, rempli de chausse-trappes et d'humour noir, avec peu de « repères temporels », il faut un exceptionnel comédien. Je pèse l'épithète et l'assume.

Andre Marcon est cet exceptionnel comédien-là.
Ce qu'il fait sur le plateau du Déjazet dépasse l'entendement. Mais comment peut-on dire un tel texte et de cette admirable façon ! Il est phénoménal !

Dans un formidable écrin, un superbe et étonnant prolongement de la salle du Déjazet, (mêmes couleurs, mêmes fauteuils, mêmes petites lampes, mêmes fines colonnes), il m'a complètement sidéré.

Bien entendu, au delà de la performance à proprement parler, André Marcon excelle à interpréter la folie de cet homme. On rit beaucoup, on est horrifiés par les monstruosités proférées (« Faire du théâtre avec une femme est une catastrophe !»).

Et puis surtout, son glissement dramaturgique durant ces cent vingt minutes est admirable. La quête de l'absolu est prétexte à une grande histoire d'amour et de haine du théâtre. La fin sera magnifique.

La mise en scène subtile de Christophe Perton prolonge donc le Déjazet, mais permet un troublant effet miroir qui abolit la frontière scénographique, et plonge les spectateurs au cœur de la folie de ce singulier homme de théâtre.
Salle et plateau peuvent s'inverser. C'est très inspiré, très malin et très beau.

Les excellents comédiens qui donnent la réplique à M. Marcon nous posent tous habilement la même question : mais comment cette famille peut elle supporter ce tyran monstrueux ?

Tous interprètent des comédiens ternes, sans talent, terrorisés par le pater-familias, le suivant bon gré mal gré dans ses délirantes tribulations.

J'ai beaucoup aimé la prestation de Jules Pelissier, qui joue le fils, acteur très médiocre, souffre-douleur du pater-familias... Lui aussi est très bon.

C'est une très grande leçon de théâtre qui nous est donnée. Une véritable claque !
Il faut absolument assister à ce spectacle incontournable de cet hiver.

ce soir !!

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Mardi 15 janvier 2019