Critiques pour l'événement L'Avare (Lazarini)
7 déc. 2017
8,5/10
14
L’argent ne fait pas le bonheur. C’était vrai du temps de Molière et ça l’est encore. Pour preuve les costumes sont contemporains et le décor en est la démonstration flagrante. Il est à l’image de la sécheresse de cœur d’Harpagon qui, à l’automne de sa vie, n’accorde d’importance qu’à son argent au détriment de tout et de tous.

Rien d’étonnant à ce que le jardin soit à l’abandon derrière deux palissades. Novembre a desséché les buissons et décoloré les têtes des hortensias. Les feuilles sont tombées en un épais tapis. Une bêche à peine rouillée git dans un coin. La ruche est au repos. Rarement un décor aura été pensé avec autant de justesse. La crise est proche. D’ailleurs l’orage éclate tandis que le public le voit l’Avare cacher sa précieuse cassette, là sous nos yeux.

Pourtant le vieil homme se sent encore la fougue d’espérer convoler. Les jeunes gens aussi, pour peu qu’on lui lâche la bride. La famille Lazarini nous propose de redécouvrir le texte de Molière en y voyant les prémices d’un marivaudage assez canaille. C’est peut être que le père, Henri, a pris le parti d’Harpagon tandis que sa fille, Frédérique, est au service de la jeunesse.

Il fut le dramaturge de la pièce. Elle signe la mise en scène. Et elle joue une Frosine joliment intrigante. Tous deux avaient l’habitude de travailler ensemble et on peut imaginer la peine de Frédérique de savoir que cette collaboration est la dernière puisque son père nous a quittés l’été dernier.

Nous sommes en automne mais il reste quelques beaux jours à profiter ... Après la pluie, le beau temps. La pièce s’achève dans la joie et la bonne humeur. Chacun avec sa chacune, dans l’ordre des choses. Après avoir surmonté une crise de paranoïa, somme toute légitime parce qu’il n’y a rien de pire pour un avare que de s’être fait dépouiller, Harpagon s’étonne de voir tant de gens assemblés (le public) qui rit de bon cœur devant une famille, non pas recomposée, mais reconstituée.

La fête peut avoir lieu. Des guirlandes éclairent un jardin qui prend une allure romantique. On ressort du théâtre le cœur léger.

Sous couvert de dénoncer un péché capital, ici l’avarice, Molière s’attaque surtout à l’hypocrisie comme il l’a fait dans de nombreuses pièces, mais cette fois sous sa traduction la plus manifeste, à savoir le mensonge. Cette pièce a été créée sur la scène du Palais-Royal le 9 septembre 1668. Il lui avait alors donné ce mot de Mensonge comme sous-titre, ce que j’ignorais et qui fait écho pour moi à la dernière comédie baroque de Corneille, représentée en 1644 au théâtre du Marais ... Le Menteur, que j'ai vu dans la mise en scène très contemporaine de Julia Vidit, et dont je vous parlerai bientôt.

Les choix de dramaturgie soulignent tous les moments où ce travers se manifeste. Ce sont les flatteries prononcées pour gagner les hommes. C’est aussi le conseil de faire semblant pour mieux arriver à ses fins. C’est l’inclinaison consistant à plaider le faux pour savoir le vrai. On remarque vite que tout le monde triche, se surveille, cherche à manipuler. Le pauvre Maitre Jacques qui tente de rétablir la vérité abandonne : Peste soit la sincérité, c'est un mauvais métier. Désormais j'y renonce, et je ne veux plus dire vrai. (Acte III scène 2)

Le même homme, dans la scène finale, est désabusé : Hélas ! Comment faut-il donc faire ? On me donne des coups de bâton pour dire vrai ; et on me veut pendre pour mentir. (Acte V scène 6)

Harpagon est interprété par Emmanuel Dechartre, que l’on ne présente plus puisqu’outre un excellent comédien il est aussi le directeur du Théâtre 14. Jean-Jacques Cordival est un autre visage familier des spectateurs qui s’adressent à lui pour recevoir le sésame qui leur permet d’entrer au théâtre. Il est tour à tour Dame Claude, le Commissaire et Maitre Simon, pour notre plus grand plaisir.

Tous les comédiens sont à louer. Ils contribuent à rendre cet Avare fort réjouissant. Et comme preuve de la générosité de l’équipe, ils sacrifient leur Réveillon du 31 décembre pour le passer en compagnie du public. C'est une riche idée.
28 nov. 2017
8/10
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Un jardin pas très accueillant, et pourtant nous sommes au cœur de l’été, l’orage gronde. Une ruche sur le côté, sécheresse des plantes et des fleurs, une guirlande d’ampoules qui hésitent à éclairer, deux jeunes amoureux surgissent, Valère et Elise la fille de la maison. Nous sommes en ... quelle époque ? ma foi, Molière s’arrange de tout, c’est donc une transposition moderne.

Dans le jardin, une trappe s’ouvre, et un diablotin en sort, heureux, les yeux pétillants, c’est notre Harpagon !

Tout autour de lui, le personnel s’agite, ses grands enfants ont peur de lui, mais l’union fait la force et Elise parlera la première enfin, elle tente, car leur père, leur dévoile son intention de se marier avec ... la jolie Marianne, promise de Cléante, mais ça il ne le sait pas encore !

Et puis il y a l’intrigante Frosine, qui pour gagner les faveurs de l’avare serait prête à ... tout ! Heureusement, le valet de Cléante, La Flèche sera là pour aider tout ce petit monde.

Qui ne connait cette comédie, mais c’est toujours un plaisir, de retrouver les personnages, si bien interprétés par Emmanuel Dechartre, qui incarne avec drôlerie et malice Harpagon, Guillaume Bienvenu est un Valère convaincant, le quiproquo de la cassette est irrésistible, quant à Cédric Colas il a su donner un nouveau regard sur le personnage du fils. Les demoiselles Charlotte Durand-Raucher et Katia Miran font preuve de personnalité. Comment oublier Michel Baladi qui rend sympathique malgré tout Me Jacques, et son compère Didier Lesour un La Flèche fourbe et malin à souhait.

La mise en scène regorge de gags, Dame Claude (Jean-Jacques Cordival irrésistible) qui s’émerveille d’un rien, très complice avec Elise, Frédérique Lazarini redoutable Frosine, et l’arrivée bluffante de Denis Laustriat.

D’ailleurs, vous serez surpris en arrivant au guichet, Dame Claude vous donnera vos billets, à moins que ce ne soit Me Simon ou alors le Commissaire...
19 nov. 2017
10/10
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Superbe mise en scène ! Qui fait re-découvrir la célèbre pièce avec délice. La mise en scène pleine d'invention et de vie est signée Frédérique Lazarini. La pièce se passe dans un jardin à l'abandon qui réserve bien des surprises. Les acteurs très talentueux y sont dirigés magistralement. C'est magnifique. Un Avare en or !
18 nov. 2017
9,5/10
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C'est un somptueux décor qui attend les spectateurs pénétrant dans la salle du Théâtre 14.
Un jardin.
Mais un jardin en automne, peu entretenu, où traînent des outils rouillés, un jardin aux arbres dénudés, aux fleurs fanées. Les feuilles mortes jonchent le plateau.
Pour un peu, on sentirait le parfum de la terre mouillée, la senteur de l'humus en décomposition.

Alors, évidemment, une fois le noir tombé, il ne faut pas s'étonner de voir une trappe se soulever et d'apercevoir Harpagon s'extirper avec un air chafouin, à la fois méfiant et ravi, de la cachette dans laquelle il vient d'enterrer son trésor, sa fameuse cassette.

Frédérique Lazarini, la metteure et scène et le dramaturge Henri Lazarini nous proposent une version très organique, viscérale, du chef d'oeuvre de Molière.
Ici, les personnages seront ancrés dans la terre, en permanence dans une dimension matérielle.
Nous serons vraiment dans du concret, dans du palpable, les passions seront tangibles, exacerbées au possible.

Nous, nous saurons où se trouve le trésor, sous la terre, nous serons donc des complices, personne ne pourra prétendre que nous ne savions pas.
Plus tard, nous assisterons également au vol de cette cassette. L'acte sera montré, ce qui n'est pas si courant que cela.

Une évidence va très rapidement se dégager : c'est la remarquable qualité et la très belle homogénéité de la troupe. Que de talents réunis au mètre carré !

C'est le patron des lieux en personne, Emmanuel Dechartre, qui sera cet Harpagon-là.
En habits très contemporains, avec une espèce de cape informe, il est un avare d'une très grande force. Il incarne cet homme affublé de ce terrible défaut avec une grande et palpable jouissance.
C'est avec un regard quasiment concupiscent envers son or qu'il sortira de sa trappe.
Il joue avec une grande précision et une grande justesse ce personnage ici très ambivalent, avec de multiples facettes.
Sa composition est grandiose. Bien entendu, il se donnera des airs de « petite chose » chétive, soi-disant ne possédant rien, mais il excellera également en tyran familial, régentant la maisonnée d'une main de fer.

Le comédien est épatant en menteur, en dissimulateur, en prêcheur de faux pour savoir le vrai.

Le reste de la distribution est à cette image d'excellence.
Les scènes à deux personnages sont particulièrement réussies, les confrontations, les têtes à têtes sont autant de grands moments. Tous les duos fonctionnent parfaitement.

Le premier de ces duos nous montre un Didier Lesour campant un valet La flèche très réussi.
Les deux comédiens sont alors tous les deux remarquables : cette célébrissime scène est ici très originale, et très intelligemment traitée. De belles trouvailles dramaturgiques l'émaillent.

Cédric Colas est un Cléante tout à fait convaincant.
En costume-cravate, il incarnera tout à fait l'exaspération et le désespoir d'un fils confronté à un père tyrannique.

Guillaume Bienvenu m'a quant à lui enthousiasmé ! Quel excellent Valère !
Quelle présence, quel charisme ! Charlotte Durand-Rocher, son Elise et lui forment un couple à la fois charmant et obstiné. Ces deux-là savent ce qu'ils veulent.
Le comédien est très crédible en amoureux transi obligé lui aussi de mentir, de contrefaire, de jouer double-jeu face au pater familias.

Frédérique Lazarini a mis en avant le rôle de Maître Jacques.
C'est Michel Baladi (que j'avais adoré en salopette blanche à grosses fleurs multicolores dans « un petit jeu sans conséquence") qui s'y colle.
Il est irrésistible de drôlerie. Quelle vis comica ! Ses regards, ses mimiques, sa démarche déchaînent les rires.

Katia Miran est une Marianne toute en fraîcheur, en douceur, et en même temps campant un personnage fort et déterminé. Là aussi une très belle interprétation !

On l'aura compris, tous ces ingrédients ont contribué à me faire passer une magnifique soirée.
Je n'étais pas le seul à la trouver magnifique cette soirée-là, à constater les yeux brillants de plaisir des plus ou moins jeunes têtes plus ou moins blondes à la sortie du théâtre 14 !
Un avare dont il ne faut surtout pas faire l'économie !