Critiques pour l'événement Histoire du soldat
13 févr. 2018
8/10
24
L'activité du Théâtre de Poche est intense dans les deux salles. Sans compter le bar où on peut se rassasier à moindre frais. Les réjouissances commencent avant l'heure. Je me promets régulièrement de tirer un coup de chapeau aux ouvreuses. Je le fais ce soir en citant Clémence.

Vous la reconnaîtrez facilement, il suffit de penser à Julia Roberts. Et surtout à sa gentillesse et à sa manière toute personnelle de lancer le spectacle. Une parole bien choisie, une formulation différente à chaque fois pour nous rappeler efficacement de mettre nos téléphones en mode avion. Et surtout ce mot disant qu'on fait bien d’être là, chez des amis.

Je connais L'histoire du soldat aménagée à partir d'un conte populaire russe d’Afanassiev par Ramuz en 1918 sur une musique de Stravinsky. J'avais adoré la mise en scène qu'Omar Porras en avait faite et son parti pris de l'ancrer dans le fantastique. La version mise en scène par Stéphan Druet fut un succès la saison dernière au Poche. Je me suis donc décidée à venir le voir. Mon avis est partagé.

Les sept musiciens, le chef d'orchestre et le soldat entrent à jardin par la porte des décors et font une arrivée pimpante. Ce début donne le rythme. La toile de fond peinte par Laurence Bost permet de suggérer une campagne sans prendre de place sur l'étroit plateau.

Le parti pris retenu par Stéphan Druet est ancré dans le conte, que je connais bien, avec un récitant (Claude Aufaure), installé sobrement à cour près d'une table, qui scande les mots en les faisant sonner comme une litanie et qui maintient le spectateur à distance, une toile de fonds simple évocatrice d’un ciel d’automne au-dessus d’une campagne marquée par les privations que toutes les guerres imposent à une population.

Les costumes conçus par Michel Dussarat sont réalistes et élégants. La couleur écarlate est bien celle que les soldats portait à cette période de la Première Guerre mondiale. Mais ils sont si éclatants de propreté qu’on ne croit pas un instant que ce pauvre garçon revient de guerre. On pourra estimer que je pinaille mais ça me dérange de voir ses bottes briller comme si elles avaient appartenu à un porte drapeau défilant à la gloire de la patrie. Le doute n’est pas possible. On nous raconte un rêve ... ou un cauchemar.

Quoiqu'il en soit Joseph revient pour une permission de quinze jours dans son village. Il les mérite mais avant d’y parvenir il lui faut marcher, marcher, en tenant le rythme du pas cadencé. Il faut faire un effort d’imagination pour le voir épuisé au bord d’un ruisseau. Sans doute va-t-il s’y assoupir. A moins qu’un malaise ne l’y fasse choir et lui fasse voir une nuée de papillons poursuivis par un étrange personnage (Licinio Da Silva) un peu clownesque, le diable personnifié, mais si policé, si baratineur, qu’on se laisserait nous aussi manipuler.

Le diable, puisque c’est lui, ne veut qu’une chose, le petit violon de Joseph qu’il va chercher à se faire donner. Ça ne marche pas. Il tente de l’acheter contre monnaie sonnante et trébuchante, sans davantage de succès, mais l’échange convainc le jeune homme ... parce qu’il a faim, soif, besoin de repos. Il accepte le petit détour, puisque c'est dans la perspective de devenir riche pour toujours, comme le lui promet ce livre qui "dit les choses avant le temps".

Il va rogner sur son crédit de congé, perdre deux jours et au matin du troisième il s’envole dans une calèche qui le transporte dans les airs. Qui connaît l’univers fantastique des contes d’initiation appréciera cette référence comme plus tard la rencontre avec une Dame blanche.

On a compris depuis longtemps que Joseph ne s’est pas réveillé de son malaise au bord de l’eau. La vie ne s’est pas arrêtée au village où tous ceux qu’il connaît poursuivent leurs activités sans lui accorder la moindre importance.

Son ancienne fiancée est mariée et a déjà deux enfants, bougre de brigand. Seul le diable l’attend. Le récitant, formidable, lit dans les pensées de Joseph qu’il anticipe, permettant au spectateur d'entrer dans le cerveau du soldat et de partager sa perception (erronée) de la réalité.

Nous sommes un soir de mai. Acceptons d’entendre les chants des merles (comme dans le Temps des cerises). On veille, on fait son petit métier, les mots dansent une musique. Le diable est encore là, plus démon que jamais. Son costume noir est maintenant rouge vif. Il ouvre le sac à dos du soldat et en extirpe le petit violon, qui bien sûr ne produit plus un son, et un portait, ... qui est celui de sa belle d’autrefois. La rage de Joseph est violente. le violon désormais muet est fracassé, le livre déchiré.

Les musiciens reprennent la marche militaire. Le chef d’orchestre dirige musiciens et récitant. Le vieil homme a des sanglots dans la voix en nous rappelant que le petit soldat a beaucoup marché. Il est sa conscience, tentant de le mettre en garde. Mais Joseph se voit (toujours) en gagnant et se lance dans une partie de cartes superbement mimée que le diable finit par emporter. Tout va par trois. Toujours. Les musiciens, compatissants, soupirent.

Le récitant prête cette fois sa voix à la jeune femme : raconte moi un peu de toi. On voit Joseph et sa fiancée main dans la main comme des mariés. Elle danse une chorégraphie hybride avec des pas classiques et des gestes appartenant au répertoire très contemporain initié par Magguy Marin qu plait beaucoup au public.

On n’a pas le droit de tout avoir, c’est défendu. La princesse disparaît, dans une lumière rouge, emportée à jardin par le diable par cette même porte d’où le soldat était entré sur scène.

On ne peut pas à la fois être qui on est et qui on était. La révolte est inutile. Fin de la musique, fin de l’histoire.

Si j'écrivais que mon avis était partagé c'est parce que la scénographie hésite entre réalisme et suggestion. Paradoxalement c’est le personnage le plus imaginaire, le diable, qui a sur scène la plus forte présence. Certains moments sont très réussis. D'autres sont maladroits. Ainsi même si la danseuse est une professionnelle accomplie l’anachronisme de la chorégraphie ne passe pas davantage que si le violon devenait soudain une guitare électrique. J'ai été aussi gênée de découvrir un instrument qui est un jouet. Et le soldat pourrait porter un bandeau qui évoquerait une blessure à la tête. Il est difficile de croire qu'il revient de guerre.

C'est néanmoins un spectacle très intéressant qui soulève beaucoup de questions sur le contexte historique, la vie de ces hommes ravie par le pouvoir politique (le diable) en échange de promesses d'honneur, de gloire, de patriotisme. Les musiciens sont davantage que des interprètes. Ils sont aussi comédiens.

Quant à la morale du conte, que l'on ne peut évidemment pas reprocher au metteur en scène, on peut regretter le propos qui est très restrictif pour le peuple qui n'aurait pas le droit de tout avoir. Sinon, sur le plan de la forme le spectacle s'adresse aussi bien aux adultes qu'aux enfants.
10 juil. 2017
8,5/10
43
A l’affiche du théâtre de Poche Montparnasse, une belle pièce : Histoire du soldat.
De quoi s’agit-il ? Pour faire simple et bref, Histoire du soldat c’est l’histoire … d’un soldat. CQFD.

Avec ça, vous me direz certainement que vous n’êtes guère plus avancé. Ce n’est pas faux. Mais en même temps, j’avais prévenu : simple et bref.

Bon, néanmoins, si l’histoire vous intrigue (et non pas l’inverse, car l’intrigue vous histoire, cela ne veut strictement rien dire), vous pouvez toujours consulter l’excellent résumé de la pièce réalisé avec soin par les brillants concepteurs de ce merveilleux site Internet (oui, il faut toujours rester poli avec ceux qui vous publient :-) ). Je vous laisse le temps d’aller lire donc ... C’est fait ?

Bien, alors revenons-en à notre sujet. Histoire du soldat est un mimodrame (d’après le dossier de presse), c’est-à-dire qu’il s’agit d’une œuvre dramatique représentée en pantomime (merci Larousse).

Du mime ? Ne serait-ce pas un peu désuet ?
Non, car ce n’est pas seulement du mime. C’est une vraie pièce ou plutôt une fable ou un conte. Oui, c’est ça, un conte. Un conte qui bien qu’écrit en 1918 revêt une modernité déconcertante …

Plantons le décor : une table, deux chaises et un fond de scène peint. Voilà. C’est sobre. Mais, cette sobriété met encore plus en avant le talent des comédiens et des musiciens. Et là chapeau, c’est magistral.

Grande originalité de cette pièce : elle est narrée. Dans le rôle du narrateur : Claude Aufaure. Autant le dire tout de suite, il est impressionnant et propose un jeu au phrasé absolument impeccable. Fabian Wolfrom campe le soldat. A la fois candide et séducteur, il s’impose (et en impose) dans ce rôle. Quant à Licinio da Silva, il excelle en diable et sert des pitreries qui tranchent avec le sérieux de ses compagnons de jeu.

Quant à la musique ? Elle n’est pas un simple « bouche trou » (comme on peut le voir parfois), mais vient littéralement habiller le texte et sublimer les performances des comédiens. Et parce que tout conte mérite son moment de douceur, la danseuse, Aurélie Loussouarn, vient donner, avec poésie, vie aux notes de Stravinsky.

Un conte atypique dans lequel on pourra y lire bien des choses : une belle histoire pour certains, une critique de la société pour d’autres. Une chose est sûre cependant, à la sortie, chacun aura été enthousiasmé par l’histoire de ce soldat.
1 juillet, 21h, Paris.

On entre dans la salle du Théâtre de poche Montparnasse. Pas de rideau, on voit donc la scénographie … assez simple : Une table, 2 chaises coté cour et en fond de scène une chaise pupitre pour les musiciens.

La lumière du plateau s’allume, le narrateur/lecteur (Claude Aufaure) est sur le plateau assis à la table, il écrit. Entrent les musiciens et le soldat (Fabian Wolfrom). Il a une permission (malheureusement il ne va pas à Nantes ;) ). Il va enfin pouvoir retrouver sa fiancée mais sur son chemin il croise le diable (Licinio Da Silva). Ce dernier va lui proposer un livre qui prédit l’avenir contre son violon. Après quelques hésitations le soldat, Joseph, accepte le marché. Il ne sait évidemment pas qu’il vient de signer son malheur. Et oui, ce pauvre soldat va choisir l’argent contre son violon, son art, ce qui le permet d’apporter un peu de gaité dans sa vie.
Nous pouvons voir le diable comme une figure/ allégorie de la société dans laquelle nous vivons qui pousse à la consommation, où l’argent est primordial. Tous passe donc après. Le soldat serai donc un pion qui se laisse guider par la masse, sans penser que peut être autre chose lui serai plus bénéfique et le rendrai plus heureux que l’argent … Et donc, le narrateur, qui essaye de le ramener dans le droit chemin, une voix intérieure, la voix de la raison dont Joseph semble à tout prix vouloir se débarrasser.

Le soldat, après avoir réussi quelques temps à se défaire du diable. Lorsque ce dernier revient le chercher, rien, ni personne ne pourra empêcher Joseph de suivre le diable.

En effet, à la fin ils disparaissent tous deux d’où était arrivé pour la première fois le soldat.

Dès le début le soldat était donc entré dans une spirale de laquelle il ne pouvait jamais vraiment sortir !
22 juin 2017
9,5/10
51
Un délice !
Le Poche-Montparnasse nous propose un pur délice à la fois faustien, dramaturgique et musical.
Oui, cette histoire du soldat est purement et simplement délicieuse.

Un conte fantastique porteur de bien des significations et autres métaphores.

Un soldat, capote bleu horizon, pantalon garance, rentre chez lui en permission, un petit violon sous le bras.
Chemin faisant, le Diable en personne lui propose un marché : en échange de ce violon, allégorie de l'âme du troufion, Méphisto lui donnera un livre capable de prédire l'avenir.

Notre soldat devra faire face à bien des péripéties pour arriver dans un royaume dans lequel la princesse est souffrante. Arrivera ce qui doit arriver, ce que je vous laisse découvrir par vous même.

Voilà la trame de ce conte fantastique qu'ont adapté l'auteur Charles-Ferdinand Ramuz et le compositeur Igor Stravinsky, exilé en Suisse, en 1918.

On s'en doute, la pièce initialement destinée à être jouée en tournée ambulante dans les villages les plus reculés, cette pièce est prétexte à décrire le contexte historique de l'époque : le soldat est une pauvre victime de guerre, le diable est l'armée ennemie, le livre qui va prédire l'avenir est le symbole du matérialisme rampant, et peut-être du capitalisme naissant.

On aura compris également que nous sommes dans une métaphore très actuelle : sont mis en évidence les rapports entre l'art et l'argent, l'art contre l'argent, l'art en dépit de l'argent, j'en passe et des pires...

Un lecteur nous narre cette fable : c'est le malicieux Claude Aufaure qui s'y colle.
C'est un pur plaisir de l'entendre nous faire découvrir les tenants et les aboutissants de cette histoire, de sa voix reconnaissable entre mille et de ses yeux pétillants.

Il excelle en narrateur-confident de ce soldat.

Un soldat interprété de belle façon par Fabian Wolfrom. Une partition tout en nuances : il doit faire montre de candeur, d'ingénuité, mais aussi de passion et de rouerie. Le comédien est parfait.

Dans le rôle du Diable, un comédien que les habitués du Poche connaissent bien : Licinio Da Silva.
Je n'irai pas par quatre chemins : il est excellent !
Machiavélique, méphistophélique, le comédien ne ménage pas sa peine. Dans de très beaux costumes rouges et noirs, que l'on doit à Michel Dussarat, il irradie le plateau de sa faconde et de sa vis comica. On ne peut rester de marbre devant sa drôlerie, sa folie, ses gestes et ses postures scéniques.

Bien entendu, il fallait sur scène des musicien(ne)s pour interpréter la partition de Stravinsky.
Ce sont les musiciens de l'orchestre-atelier Ostinato qui s'y collent, dirigés ce soir-là par Olivier Dejours. Eux aussi sont costumés en piou-pious plus ou moins poilus.

Autant le dire tout suite, leur partition atteint des sommets de virtuosité et de technicité.
Des traits de clarinette, de cornet ou de basson sont époustouflants. Les membres de l'orchestre sont eux aussi excellents.
Pour autant, la musique caractéristique du compositeur d'origine russe ne tire jamais la couverture à soi, et colle parfaitement à la trame narrative de la fable.

Le rôle muet de la princesse est joliment dansé par une ballerine qui surgit de la salle. Elle mériterait plus d'espace, mais comment donc pousser les murs du Poche ?

Le metteur en scène Stephan Druet n'a pas cherché à surajouter des effets inutiles. Ici, c'est une sobriété de très bon aloi qui règne.
Il a parfaitement réussi à faire cohabiter comédiens et musiciens. L'osmose est tangible. Chacun sait ce qu'il a à faire et le fait bien.

Cette Histoire du Soldat est une véritable pépite. Un moment de vrai bonheur théâtral et musical.
Une bien belle réussite !
28 mai 2017
8,5/10
69
Quel plaisir de retrouver ce petit théâtre de Poche que je n’avais pas visité depuis novembre dernier !

En cette jolie fin de mai, c’est bien en avance que je me rends dans la cour du théâtre. Je croise alors un charmant garçon – la soirée s’annonçait agréable. Vous devinerez mon ravissement lorsque je me suis rendue compte quelques instants plus tard que le charmant garçon en question se trouvait être le soldat dont l’histoire nous était contée, et qu’il avait plus d’une corde à son arc puisqu’il s’est avéré, comme le reste de la distribution, tout à fait à sa place sur scène.

L’Histoire du soldat est une fable mettant en scène un lecteur, qui prend les traits du narrateur de l’histoire, qui vient conter l’histoire survenue entre Le Soldat et Le Diable. Le Soldat a en effet vendu son âme au Diable un jour qu’il l’avait croisé sur la route, en lui échangeant son violon contre un livre. Trop heureux, le Diable propose au jeune homme de s’arrêter un instant chez lui, ce qu’il accepte, mais les 3 jours qu’il pensait passer en sa compagnie sont en réalité 3 ans. Ignoré de tous à son retour au village, le Soldat se sert alors du livre magique pour devenir immensément riche, mais il se rendra vite compte que ce n’est pas dans la richesse que se trouve le bonheur…

Ma réflexion au sortir de la salle fut la suivante : je crois que si je n’avais pas su que la pièce était suisse, j’aurais pu le deviner tant elle était rythmée à la manière de leurs montres bien-aimée. Mais ce n’est pas son seul côté exotique : je trouve par exemple qu’outre l’aspect envoûtant qu’on peut directement lier à la forme « conte », cette pièce prend son temps, mais sans se regarder le nombril, bien plutôt avec une certaine élégance. C’est un petit bijou dans son style : les alternances entre les parties jouées et les parties musicales sont très bien coordonnées et tout à fait complémentaires. En effet, malgré mon appréhension à l’idée de me retrouver à écouter du Stravinsky toute la soirée, je dois bien reconnaître que les morceaux reflètent bien la tonalité du conte qui nous est joué.

Les comédiens portent cette étrange pièce avec brio, secondés par des lumières édifiant aisément les différentes atmosphères du spectacle : c’est pour le captivant Claude Aufaure que j’ai réservé pour ce spectacle, et bien évidemment c’est une nouvelle réussite pour l’acteur qui, de sa voix enveloppante, nous conte cette histoire en faisant monter chez nous un intérêt grandissant. A ses côtés, le charmant jeune homme de la cour du Poche, Fabian Wolfrom, est un Soldat naïf avec un enthousiasme juvénile parfaitement dosé. Licinio Da Silva, enfin, a trouvé la composition parfaite pour son diable piquant, espiègle et frétillant, sans jamais tomber dans la caricature.

Une merveille du genre.
21 mai 2017
8,5/10
15
Joseph a livré son âme au diable en personne, il n’aura de cesse de le retrouver, jusqu’aux portes du château du roi, où il parviendra à guérir la princesse. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

La musique de Stravinsky est brillamment interprétée par les musiciens de l’orchestre-Atelier Ostinato, vêtus comme les soldats, ils interviennent parfois dans l’histoire.

Claude Aufaure est le Lecteur, il a le phrasé et le rythme impeccable, Licinio Da Silva, diablotin se transforme à merveille en vieille femme ou chasseur de papillons, Fabian Wolfrom est le Soldat, charmeur, désabusé, et la jolie Aurélie Loussouarn est un moment de grâce et de douceur.

Mise en scène inventive de Stéphan Druet, cadencée par la chorégraphie de Sebastiàn Galeota, les lumières jouant sur la peinture murale de Laurence Bost au rythme des scènes.

Charles-Ferdinand Ramuz écrivit ce mimodrame en 1917, il s’était lié d’amitié avec le grand compositeur russe Igor Stravinsky, réfugié en Suisse pendant la Grande Guerre, et ce dernier composa la musique.
Un merveilleux spectacle poétique et lyrique à ne pas manquer !

Stéphan Druet et Sebastiàn Galeota sont à l'affiche d'une autre pièce que je recommande "Renata" à la Comédie Bastille.
Ce spectacle est un délice musical et poétique rare. Il réussit cette alliance iconoclaste entre l’âpreté des sons, l’éclat des envolées instrumentales de Stravinsky et la parole lyrique voire métapoétique de « l’extrêmement particulier » de Ramuz.

Couleurs surréalistes et jeux envoutants s’entremêlent pour nous conter cette Histoire du soldat comme un voyage riche en péripéties symboliques où le combat faustien entre la vie et la mort se rejoue une nouvelle fois.

Ce mimodrame est créé en 1918 dans une suisse calme et accueillante où la rencontre d’Igor Stavinsky avec le poète vaudois Charles Ferdinand Ramuz a permis ce chef-d’œuvre de pièce musicale à l’antiromantique crissant et criant, d’une beauté franche et directe. Conçu pour être joué par un théâtre forain ambulant, il donne à voir et entendre un spectacle d’un genre nouveau qui contribuera à la naissance du théâtre musical au 20ème siècle.

Cette pièce réunit trois binômes (marquant l’aigu et le grave) d’instruments de l’orchestre symphonique (cordes, bois, cuivres) et les percussions. Trois comédiens utilisant parfois le « sprechgesang » (voix parlée et rythmée non chantée, écrite sur la partition), une danseuse et un chef d’orchestre complètent la distribution... Non ! Il n’y a pas de « bateau à voiles » ! Le réalisme poétique de Prévert n’a pas encore été inventé…

Le soldat Joseph, en permission, vend son violon, représentant son âme, au diable contre un livre magique qui prédit l’avenir. Il doit combattre la duperie diabolique, la veulerie démoniaque et la folie de l’argent venin pour tenter de trouver dans l’amour d’une princesse, une part de bonheur. L’histoire dit s’il réussit ou pas sa quête mais c’est à la fin du spectacle, il faut attendre de le voir pour savoir, car il faut le voir !...

Il y a comme une sensation de pureté dans cette partition de Stravinsky que ces huit musiciens nous font très bien partager. Précision et clarté des attaques, justesse des tenues et des accords dont les dissonances parsemées aiguisent avec adresse les situations tendues, évaporées jouées ou dansées. L’ensemble musique/texte/sprechgesang/danse nous enveloppe et nous emporte dans une forme poétique où les images et les sons se conjuguent pour que les scansions et les émotions prédominent. Les couleurs explosent au rythme des sons qui surgissent. Les sensations nous envahissent.

La mise en scène de Stéphan Druet semble privilégier la simplicité dans la représentation de l'histoire dont la dimension visuelle s’harmonise pleinement au texte et à la partition, laissant à la richesse de la musique le soin de faire son œuvre, d’entreprendre le spectateur, de le charmer et l’étourdir. Les effets musicaux rendus par les doubles voire les triples jeux de textes en parallèle sont bienvenus dans cet univers proche de l’onirique.

Les sept musiciens et le chef de l’orchestre-atelier Ostinato sont remarquables d’aisance, de virtuosité et de fluidité.

Les comédiens sont superbes. Claude Aufaure est un éblouissant récitant au jeu subtil, plein de charme et de classe. Licinio Da Silva, le parfait mauvais diable qu’on aime à haïr comme il convient. Fabian Wolfrom, crédible en soldat qui sait nous séduire pour le plaindre sans pouvoir l’aider.

La danseuse Aurélie Loussouarn nous ravit de son expressivité, nous offrant une pause de velours farouche dans l’histoire.

Un spectacle pour les joies de la découverte ou des retrouvailles d’un chef-d’œuvre trop peu souvent joué. Un pur régal. Un grand plaisir. Je recommande vivement.