Critiques pour l'événement Certaines n'avaient jamais vu la mer
2 mars 2020
9/10
1
Qu’il est vite anéanti le rêve américain de ces jeunes japonaises envoyées se marier de l’autre côté de l’océan!
Les maris ne correspondent en rien aux beaux jeunes hommes des photos envoyées, la violence remplacera bien souvent tout romantisme.
Il faudra travailler dur, pour parvenir à se faire, semble-t-il, une petite place dans la société américaine. Semble-t-il. Non. Chacun à sa place.

Et quand arrive Pearl Harbor, c’est l’anéantissement total de tous les rêves…


Pour montrer l’universalité du destin pas de premier rôle, mais comme un chœur de jeunes femmes, tandis qu’à l’opposé Natalie Dessay représente la société américaine.

Une mise en scène très visuelle, des tableaux forts, soignés, bref, une très belle soirée tant sur le plan historique de cet aspect peu connu de l’histoire américaine que pour la scénographie !
28 janv. 2019
10/10
7
Des jeunes femmes, japonaises des campagnes, traditionnelles, vendues par leurs parents et envoyées en bonne geishas à des compatriotes japonais exilés en Amérique, à des inconnus qui deviendront leurs maris. Elles rencontrent en débarquant à terre des hommes violents, des paysages différents, une langue inconnue et des américains hostiles.

Sept femmes, rejointes par quatre hommes nous racontent le voyage puis leur triste destin en Amérique. Le travail dans les champs ou en tant que bonnes puis la naissance de leurs enfants pleinement américains. Il y a un véritable lyrisme dans la composition du jeu qui est ce « nous » parlant pour toute une communauté. La trame narrative et fictive confère au spectacle une dimension poétique palpable grâce au processus de répétition, réutilisé partie par partie.

Puis petit à petit nous arrivons en 1941 et à l’épisode de Pearl Harbor. C’est alors la défiance, le déchirement de ces japonais rejetés par le gouvernement américain qui veut les isoler dans des camps par peur de leur allégeance à leur pays d’origine. On assiste à leur départ, à leurs adieux au monde qu’ils ont construit avec peine et qu’ils ignorent s’ils vont revoir ou non.

Richard Brunel a très bien utilisé la puissance du présent théâtral pour transposer sur scène cette représentation de l’Histoire par des histories, incarnées et racontées par ces femmes, par cette voix du « nous » collectif qui sans cesse égraine sa litanie. Mais ce départ, cette mise en rejet des japonais exilés aux USA est un pan de l’histoire de la seconde guerre mondiale dont je n’avais jamais entendu parler et des questions m’assaillent alors :

L’acceptation silencieuse du départ de ces communautés japonaises est en soi seul un désastre lorsque l’on connaît le destin réservé à des communautés honnis par les nazis, que les américains combattaient. Faut-il croire alors que les sauveurs du « monde libre » aient été sur leur terre au moins égaux en haine et en sauvagerie que les bourreaux contre qui ils ont menés une guerre ?

Dans une dernière séquence, Natalie Dessay, seule sur scène, incarne l’américain qui se pose des questions, remarque l’absence prolongée des japonais, la fermeture et le pillage de leurs boutiques et se demande où ils sont, ce qu’ils ont fait, s’ils reviendront. Elle est à la fois défiante et inquiète, juste dans le ton… Dure réalité racontée par l’auteur Julie Otsuka et qui portée sur scène nous dit beaucoup de choses sur nos défiances d’aujourd’hui ou « l’autre », celui venant d’un autre pays et si vite marginalisé. Le texte parle à la fois de nos crises migratoires contemporaines et d’une communauté oubliée de l’Histoire. La profondeur de champ est donc grande.

Tout ici est à saluer : « Certaines n’avaient jamais vu la mer » s’impose comme un moment à la fois visuellement beau, artistiquement intéressant dans la construction du jeu et qui pousse à s’interroger sur cette propension de l’Homme à haïr celui qui ne lui ressemble pas et sur ce qui est tu dans nos récits nationaux.

C’est à la fois politique et artistique, c’est fin et émouvant. Du théâtre nécessaire au citoyen qui continue de résonner une fois la pièce finie, un tour de force !

P.S : Les pièces forment entre elles un tissu, et celle-ci est un contre-exemple parfait aux « Oubliés (Paris-Alger) », pièce ratée et incapable de lier la grande et la petite histoire malgré la volonté du Birgit ensemble d’y parvenir.
17 janv. 2019
10/10
5
Certains n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka, mise en scène de Richard Brunel.
Puissant, émouvant, transperçant.
Drame trop méconnu et oublié qui vous transperce le cœur et ne peut laisser personne indifférent.
Nous sommes dans les années 20, de jeunes japonaises quittent leur village et embarquent pour San Francisco, c’est une grande aventure « Certaines n’avaient jamais vu la mer ».
Elles vont rejoindre leur fiancé qu’elles ne connaissent qu’à travers de simples lettres et quelques photos. Ces hommes partis en Amérique pour faire fortune au début du siècle.
C’est le rêve américain, la vie agréable et facile loin des contraintes de leur pays. Elles sont remplies d’espoir.
Sur le bateau, avant même de faire les présentations, nous comparions les photos de nos fiancés.
Mais leur déception est grande, sur le quai de San Francisco.
Ces hommes aux manteaux noirs miteux, ne ressemblaient en rien aux beaux jeunes hommes des photographies.
Ce ne sont que de simples pêcheurs ou ouvriers agricoles pauvres, exploités et non de jeunes négociants. Les portraits envoyés dataient de vingt ans et les lettres étaient mensongères.
Nous voilà en Amérique, nous dirions nous, il n’y a pas à s'inquiéter. Et nous aurions tord.
La première « nuit de noce » est éprouvante. « Certaines sont vierges » et ces hommes sont pleins de désir charnel.
Nous accompagnons ces femmes dans leur labeur et leur souffrance.
A la campagne dans les durs travaux des champs.
Nous souffrions toutes, nos mains pleines d’ampoules saignaient… notre dos ne s’en remettrait jamais.
Si nos maris nous avaient dit la vérité jamais nous ne serions venues en Amérique.
Dans les banlieues, à l’usine ou chez les bourgeois américains où elles subissent l’humiliation, la désillusion et parfois le viol.
Nous n’en parlions pas dans nos lettres car Au Japon le métier le plus vil qu’une femme puisse exercer est celui de bonne.
Ces femmes pleines de courage nous content leurs accouchements dans des conditions inhumaines et terribles.
J’ai coupé le cordon avec mon couteau…
Nous avons eu tant de bébés que notre utérus est descendu…
De ces femmes naîtra la nouvelle génération, leurs enfants seront des citoyens américains.
Ils parlaient un anglais parfait, ils avaient honte de nous.
Je me sens comme une cane qui a couvé les œufs d’une oie.
Leurs enfants rêvaient, ils voulaient s’en sortir.
L’un voulait être médecin, l’autre gangster, une autre star…

1942, attaque de Pearl Harbor et tout s’écroule…
Les familles disparaissent du jour au lendemain, le quartier se vide. Que sont devenus ces hommes, ces femmes, ces enfants ?
Le destin de ces femmes trahies par le mensonge de leur mari, humiliées par leur patron et rejetées par leur pays d’adoption nous transperce l’âme.

La mise scène est percutante et esthétique. Les décors mobiles apparaissent et disparaissent comme par magie. Les tableaux s’enchaînent, tous plus réalistes les uns que les autres.
Les costumes sont travaillés et élégants ; des kimonos traditionnels aux tenues des champs passant par la mode citadine américaine de l’époque.
Les comédiens sont d’un grand talent, graves, solennels sans jamais tomber dans le pathos.
C’est magnifique et d’une grande émotion.