• Classique
  • Théâtre de l'Odéon (théâtre de l'Europe)
  • Paris 6ème

Phèdres

Phèdres
De Sarah Kane, Euripide , Sénèque
Mis en scène par Krzysztof Warlikowsk
Avec Isabelle Huppert
  • Isabelle Huppert
  • Alex Descas
  • Andrzej Chyra
  • Norah Krief
  • Tahar Rahim
  • Rosalba Torres
  • Théâtre de l'Odéon (théâtre de l'Europe)
  • Place de l'Odéon
  • 75006 Paris
  • Odéon (l.4, l.10)
Itinéraire
Billets de 6,00 à 34,00
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La chair de l’impossible.

Phèdre a vingt-cinq siècles. Phèdre est au pluriel. Chez Euripide, elle ne croise même pas Hippolyte pour lui avouer son amour et meurt plutôt que de l’affronter.

Chez Sénèque, elle lui parle de son désir les yeux dans les yeux. Chez Sarah Kane, tout est possible et rien ne l’est plus : malgré la proximité des corps, le bien-aimé reste plus inaccessible que jamais. Qui donc est Phèdre, que nous dit-elle ?

 

De retour à l’Odéon après Un Tramway et La Fin (Koniec) Warlikowski lance son enquête sur une intuition de J. M. Coetzee : «ceux qui répriment le désir le font parce que leur désir est suffisamment faible pour qu’il puisse être réprimé». Et pour incarner le mystère de toutes les Phèdre, il a fait appel à Isabelle Huppert.

 

La critique de Pierre (rédac' AuBalcon) : 5/10. Je ne m'attendais vraiment pas à ça.

Cette adaptation de Phèdre reprenant les travaux de Wajdi Mouawad, Sarah Kane et John Maxwell Coetzee est à des milliers de kilomètres des versions de Sénèque, Platon et Racine.

Je l'ai trouvé prétentieuse. Elle intellectualise démesurément le texte. Le décor monumental est sublime mais cruellement froid. Froid comme le jeu d'Isabelle Huppert et des autres acteurs, s’exprimant avec un débit de paroles très lent. Ils n'émeuvent pas.

Le propos oscille entre mythologie, modernité et pornographie. De la danse énergique et absurde d'une femme en string à la fellation d'un prêtre, on sent la volonté d'interpeller le public.

La mise en lumière très esthétique, la jolie projection de vidéos et la mise en scène font parfois plus penser à de la performance artistique qu'à du théâtre. Comme dans une exposition on aimerait pouvoir flâner devant les différents tableaux joués par les personnages, s'arrêter devant ceux qui nous intéressent, en faire le tour, essayer d'en comprendre les nombreux codes, les références puis repartir. Néanmoins, ici nous sommes bloqués sur notre siège pendant 3 heures à nous demander si nous parviendrons à tenir jusqu'à la fin de la pièce. Plusieurs groupes de spectateurs ont cédé à la tentation de partir pendant des temps morts.

Étrangement la pièce se termine par une longue interview (texte de John Maxwell Coetzee pendant lequel j'ai un peu piqué du nez). Une originalité de plus pour cette adaptation atypique.

Note rapide
Toutes les critiques
15 sept. 2016
2/10
41
Je ne voue aucun culte particulier envers Isabelle Hupert, ce qui me permet de dire que dans ce spectacle déconcertant, elle joue une partition monocorde presque robotique malgré tout ce déluge d'énormités. Je ne suis clairement pas client de ce spectacle sans âme ou la provocation est l'unique objectif, passant du coqu à l'âne entre une masturbation et une voiture téléguidée... Bref, la seule fois où je suis sorti d'un spectacle à l'entracte.
30 mars 2016
8,5/10
188
RACINE malgré tout, HUPPERT au delà de tout.

A la fin du spectacle, au moment des saluts, Isabelle Huppert sort de scène et y revient en tenant par la main un homme hésitant, sorte d’Edward au main d’argent sans prothèses, Krzysztof Warlikowski, ébouriffé et emprunté, sans sourire, sans saluer, à moitié en reculant examine le public (très chaleureux ce soir là) des ses petits yeux clairs et vifs, semblant chercher à y lire ses pensées et on se plait à imaginer ce qui lui traverse alors l’esprit : une sorte de « alors je vous ai bien eu » que résume parfaitement la dernière réplique de la pièce.

Oui, on s’est fait embarquer dès le début par l’atmosphère orientale chargée comme celle d’un cabaret enfumé au CAIRE à la fin des années 50 : au commencement, la femme est déesse et « origine du monde », c’est après que cela va se gâter…le monde des hommes, la guerre va imposer sa loi, ses meurtres, interdits et tabous, Phèdre femme amoureuse et brisées en mourra.

Les auteurs se succèdent et ne se ressemblent pas, la Phèdre tragique et brisée de Wajdi Mouawad laisse la place à la détraquée de Sarah Kane dans laquelle la passion fermentée se projette sur un Hippolyte dégénéré et pervers ; enfin Coetzee et sa Phèdre incarnée en intellectuelle, nous donne les clefs et nous ramène au texte de Racine, mais pas à Racine même, un peu au delà, un peu au dessus.

On pourrait ne pas en finir dans les multiples interprétation et tiroirs qu’ouvrent les texte, les visuels et la mise en Scène de KW, on s’y perd souvent, et vouloir à tout prix retrouver un chemin dans ses méandres ne fera que gâcher le voyage, il faut lâcher prise et accepter de se faire embarquer par les image et les mots, ne pas renâcler quand, à plusieurs reprises, on aura l’impression de se faire rouler dans la farine. Plus encore, le faire avec un plein consentement.

Il puis il y a Huppert omniprésente, insolente, tragique, drôle, cassante, hallucinante dans nombre de scènes, véritables morceaux de bravoure : une HUPPERT si miraculeuse qu’elle éclipse les autres acteurs (pourtant solides).

On passe un peu par tous les états envoûtement, énervement et rire nerveux face à certaines situations confinant au grotesque (les scènes où isabelle Huppert les jambes écartées se frotte le sexe), fatigue, décrochage (baisse de régime sur la deuxième partie) ; à l’entracte on s’interroge : génie ou imposture ? On relit la brochure explicative en grondant intérieurement : culture n’est pas opacité, ça maugrée et débat dans les couloirs. Le spectacle reprend, et enfin, comme une sorte de délivrance, la mise en perspective par la dernière partie donne sens au puzzle.

D’une scène intelligente et drôle, on bascule sur la magie du texte de Racine ; et celui-ci résume alors la totalité de la démonstration exposée par les auteurs précédent en lui faisant prendre une force nouvelle, hors toute interprétation classique, avec une Isabelle Huppert stupéfiante dans cette démonstration, puis celle ci achevée (et le public marabouté avec un sourire stupide sur les lèvres) en un tour de main se rassoit, prend un air espiègle à la Sorel (« voyez comme je l’ai bien descendu ») et nous dit au revoir et merci…nous laissant là goguenards, épatés et amusés, conscients d’avoir été largement chahutés , embarqués, manipulés .

Un peu sonnés on repart dans les rues brillantes de pluie et cela vous poursuit dans le taxi du retour.
Certains détesteront, d’autres encenseront ; à mi chemin, il y a l’interrogation et ses échos et cette série d’émotions et de sentiments vifs et contradictoires que peuvent générer les grandes pièces.
29 mars 2016
7/10
231
Une vaste pièce faite de murs recouverts de carrelage nu, un lavabo à jardin, quelques fauteuils au centre un lit, vide. A cour une immense cage de verre peut avancer ou reculer. Fond de scène à cour, une porte à double battants. Le tout est triste, clinique, à la milite du sordide et va servir de décor aux trois versions de Phèdre que sert ici le polonais Krzysztof Warlikowski. La première, écrite pour l’occasion par le québécois-libanais Wadji Mouawad, se passe dans un espace temps indéterminé : un pays d’Orient où Norah Krief interprète une magnifique et lourde chanson en arabe, tandis que danse une sculpturale jeune femme (dé)vêtue de paillettes (Rosalba Torres Gerrero). Aphrodite/Isabelle Huppert apparaît, vêtue d’un trench noir sur une guêpière, lunettes noires, sa chevelure est longue et platine. Aphrodite la chienne, la pute de luxe comme elle le dit, deviendra la Phèdre à l’entrejambe sanglant tandis qu’Hyppolite est un jeune éphèbe métisse. C’est elle qui poignardera Hyppolite avant de se suicider.

Dans la seconde, d’après « Un amour de Phèdre », la pièce de Sarah Kane, Phèdre est consumée de désir, prête à tout, prête à tout braver et tout oser pour assouvir son désir pour Hyppolite, enfermé dans sa cage et dans son monde, Hyppolite qui passe ses journées à se masturber dans ses chaussettes, s’y moucher aussi, à jouer à des jeux vidéo. L’écran de sa chambre passe en boucle la scène de la douche dans Psychose tandis que Phèdre s’agenouille entre ses jambes.

Dans la troisième, enfin, tirée du roman de J.M. Coetzee Elizabeth Costello, la conférencière est interrogée par un journaliste sur la passion féminine et les relations interdites entre hommes et Dieux et finira par se lever et dire (enfin) les vers de Racine.

Trois versions, donc, trois pièces en une où plusieurs visions du désir féminin et de la passion sont évoquées. Scénographie millimétrée, mélange des genres et utilisation massive des projections vidéo : les gros plans ajoutent à la beauté vertigineuse de certaines séquences et démultiplient à l’envi de le visage d’Isabelle Huppert. C’est beau, parfois, c’est trop, souvent. Tout comme l’esthétique très porno-chic, notamment dans la deuxième version, qui provoque et mélange sensualité et objetisation de la femme réduite à un morceau de chair, à un désir primal et uniquement charnel, que ce soit Phèdre ou Strophe, sa fille (Agata Buzek, excellente). Toute l’esthétique est concentrée sur la sexualisation, la « charnelisation » de l’intrigue aux dépens de la passion amoureuse.

Une esthétique sourde donc, et trois Phèdre aussi troublantes que déroutantes parfois. Et dans cette profusion des sens et des images surnage Isabelle Huppert, aussi sublime qu’exaspérante parfois, omniprésente, multiple, fascinante et irritante. On l’aime ou on la déteste, selon les moments. Sa diction est parfaite mais souvent lancinante, trainante. On aime la détester, elle captive, avale, absorbe la lumière mais c’est surtout dans la dernière partie qu’elle exprime, enfin, la violence d’une passion, d’un désir, l’incandescence de l’amour. A la fin seulement donc, quand Isabelle Huppert dit enfin, les vers de Racine :

« C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé.
J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine,
Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.
De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins »

A la fin seulement, donc, on est enfin emporté par la passion. Avant, c’était du vent.
25 mars 2016
8/10
194
L’œuvre antique reprise par Euripide et Sénèque trouve ici un écho contemporain multiple très intéressant. Dans les trois versions présentées, Phèdre a franchi l’interdit mais son attitude est différente selon qu’elle succombe ou qu’elle résiste à l’attirance physique qu’elle éprouve pour Hippolyte et selon qu’elle avoue ou tait cet amour interdit mais sans jamais échapper à sa destinée, à cette inéluctable tragédie.

Cependant le travail de Krzysztof Warlikowski se montre très linéaire, presque le témoin d’une facilité déplorable. Les trois pièces sont montées les unes à la suite des autres, sans transition bien que la figure de la femme tourmentée prisonnière d’une histoire impossible soit un réel fil rouge. Sur le plateau, c’est tout l’indicible qui se dit, l’impensable, le désir tabou. Phèdre n’est plus une femme singulière, elle est l’expression d’un pluriel comme une petite part refoulée d’un secret enfoui en chacun de nous.

Dans la première pièce, celle de Wajdi Mouawad, nous sommes en présence d’un petit bijou textuel. Revenant aux sources antiques, Phèdre se reflète dans notre monde actuel où le sexe est facile et banalisé comme en témoigne la présence d’une femme sensuelle, en lingerie à paillettes et hauts talons vertigineux, prenant des poses suggestives dignes d’une professionnelle des sex-shops. Entre alors Isabelle Huppert qui, sous les traits d’Aphrodite, inonde le plateau de son aura charismatique. Sous le titre Beauté, son image est projetée en fond de scène. Les visages sont filmés en gros plans et le texte, cru, se déverse dans la salle comme une prophétie, un poison auquel nul ne pourra échapper. Les titres s’enchaînent (Cruauté, Innocence, Pureté) pour tenter de définir qui est Phèdre, celle qui pense que « pour se délivrer d’un mal il faut un mal plus grand » et qui se suicidera de honte.

La pièce de Sarah Kane, représentée très fidèlement dans les deux-tiers, nous donne à voir une Phèdre vulnérable. Elle se livre à nous mais il est dommage qu’elle prenne en charge les didascalies du texte initial. Dans une mise en scène extrêmement statique, elle lutte avec ses démons intérieurs et se heurte à Hippolyte, enfermé dans sa cage de verre, tel un objet inaccessible. Andrzej Chyra se montre néanmoins trop lisse dans ce rôle et ne parvient pas à nous convaincre. L’enfant gâté, l’arrogant fait place à un homme trop gentil. Et même si la souillure de la bouche, lieu sacré de la parole, est représentée sur scène sous la forme d’une fellation, nous ne parvenons pas à éprouver quoi que ce soit pour cette version si forte. Même la scène où Hippolyte, en prison, se confie au prêtre est édulcorée. Nous sommes hermétiques aux choix scéniques opérés et restons fortement décontenancés.

Enfin, la troisième pièce se déroule sous la forme d’une interview entre un maître de conférences et Elizabeth Costello, l’héroïne du roman de J.M Coetzee. Là encore, quel dommage d’être si statique alors que Phèdre c’est le feu qui la consume sous l’apparence de la glace dans un « univers gouverné par le désir ». Bien que cela soit plutôt vivant et expressif, l’ensemble reste froid pour ne pas dire gelé. Invoquant l’amour entre les dieux et les mortels, l’interview est entrecoupée d’extraits de films qui étayent la discussion. Deux longues tirades extraites de l’œuvre de Racine sont même intégrées et font d’Isabelle Huppert une grande tragédienne. Enfin elle brûle de désespoir et de honte dans la scène d’aveu de son amour pour Hippolyte.

Le terrain de jeu créé par Warlikowski se montre inégal. La pièce centrale aurait gagné à être moins figée dans un espace-temps suspendu. Ce n’est sans doute pas le grand succès attendu mais soulignons néanmoins quelques beaux instants, comme des arcs-en-ciel de réconfort avant que la pluie ne revienne. Bien que nous attendions certainement une production plus cérébrale, ne boudons pas le beau travail viscéral qui a été fait et pensé sur l’une des figures les plus mythiques de notre littérature, expression même de l’universalité d’un amour incontrôlable, véritable portrait de la femme qui traverse les époques et les cultures, enfermée dans une bulle de solitude par une passion dévorante. Et pour le plaisir de voir la grande Isabelle Huppert sur les planches, il semble nécessaire de venir se confronter aux figures multiples et plurielles de l’amour injecté dans des corps et des esprits innocents.
20 mars 2016
8,5/10
176
À l’Odéon, le tout Paris se bouscule pour admirer Isabelle Huppert de retour au théâtre après Les Fausses Confidences. L’actrice-caméléon se lance dans une folle aventure sous la houlette de Krzysztof Warlikowski : jouer une mosaïque de Phèdre(s) en trois actes (une Phèdre fugitive, une Phèdre WASP passionnée et une Phèdre philosophe). Féru de patchworks, le metteur en scène polonais convoque des sources iconoclastes, d’Euripide à Coetzee en passant par Sarah Kane et Wajdi Mouawad, pour interroger la survivance du mythe de cette amoureuse sans concession. Si le résultat final ressort inévitablement d’un arbitraire discutable, l’ensemble cartographie jusqu’au vertige la légende d’une Phèdre intemporelle, riche de multiples couleurs et profondément attachante.

Perruque blonde platine, trench noir, lunettes de soleil. La première apparition de Madame Huppert évoque davantage une vamp décatie qu’une reine antique. Conformément à la tragédie d’Euripide, Aphrodite ouvre les hostilités en guise de prologue. Refaçonnée par Wajdi Mouawad, la déesse de l’amour se métamorphose en princesse du X désinvolte, créatrice de l’univers et violée depuis des millénaires par une cohorte de mâles en rut. Aguicheuse dans son body moulant, Huppert affole les sens et joue la carte de l’autodérision avec brio. Cet amuse-bouches décalé tourne à plein régime et augure le meilleur pour la suite de cette première partie. Pourtant, le Québécois se disperse ensuite dans une série de tableaux intrigants mais inaboutis (on ne sait pas vraiment vers quoi tend cette réécriture).

En souhaitant revenir aux origines libanaises de Phèdre, Mouawad esquisse seulement le portrait d’une exilée enfermée en compagnie de sa confidente Œnone (Norah Krief, très femme fatale en cuir noir) dans un hôtel cinq étoiles ressemblant à s’y méprendre à un asile de fous, une salle d’autopsie ou une chambre à gaz (au choix). Dans un contexte géopolitique flou, Phèdre revient sur son enfance traumatisée par la cruauté de son futur époux Thésée, qui l’oblige à contempler une pile de cadavres exposée sous ses yeux d’enfant. Sa famille décimée… Le poids de la mémoire en lambeaux est un thème qui irrigue Anéantis, la première pièce de Sarah Kane.

Huppert et Warlikowski connaissent tous les deux l’univers de Kane. La première l’a révélée en France dans 4.48 Psychose avec Claude Régy ; le deuxième a monté Purifiés à Avignon il y a dix ans. L’Amour de Phèdre constitue l’armature centrale de ce triptyque : là où l’Hippolyte mouawadien (brûlant Gaël Kamilindi) fusionnait (jusqu’au crime orgasmique) avec Phèdre ; l’Hippolyte kanien (narquois Andrzej Chyra) est devenu une épave obèse et lubrique, biberonné aux chips et aux bonbons. Passant sa journée à forniquer et à jouer aux jeux vidéo, le fils de Thésée affiche un cynisme nihiliste glaçant. Chez Kane, la tragédie prend des proportions véritablement familiales (car directement inspirée de l’histoire de la famille royale de Lady Di) avec l’introduction d’une fille, Strophe (Agata Buzek) et des parfums d’inceste en veux-tu en voilà. Warlikowski gère avec un doigté aguerri la tension entre distanciation et fureur, propre à la pièce de la dramaturge anglaise.

Abstraction incarnée
Isabelle Huppert revient à sa belle chevelure rousse et incarne à merveille la bourgeoise WASP dans son petit tailleur chic (Dior sûrement) rose bonbon. Mélange savoureux de Bree van de Kamp et de Sharon Stone dans Basic Instinct, Huppert maîtrise avec l’expérience du funambule le feu intérieur qui la consume : entre distinction glacée et terrible abandon, elle saisit le suc de l’héroïne grecque avec une passion froide. Dans une immense cage de verre, la lutte s’engage corps et âme dans un combat d’autant plus meurtrier qu’il se tapit sous une apparente tranquillité… Avec la fameuse scène de la douche de Psychose en toile de fond, les névroses sont prêtes à sauter à la gorge de la malheureuse Phèdre.

Warlikowski semble tendre de plus en plus vers l’abstraction au fur et à mesure de la pièce. En demandant à Huppert de lire les didascalies de la pièce et en lui faisant jouer Phèdre, le metteur en scène la positionne à la fois comme spectatrice et comme actrice. Ce judicieux principe de dédoublement permet de naviguer entre les vivants et les morts, entre l’artifice et l’incarnation. L’effet est saisissant lorsque Huppert contemple son cadavre et décrit son propre rituel funéraire.

Enfin, avec Elizabeth Costello, Warlikowski métamorphose véritablement Phèdre en objet d’étude. En introduisant le roman du prix Nobel J-M Coetzee, il questionne le rapport entre les hommes et les Dieux sous la forme d’une conférence hilarante rappelant Woody Allen. Avec ses petites lunettes, Huppert répond aux questions du journaliste à travers un exposé concis : les cieux jalouseraient les humains… Avec des extraits de films à l’appuis (Frances et Théorème), la représentation vire méta ironiqe et Eros devient le véritable centre de gravité de l’intrigue. Si ce court moment procure un instant d’humour euphorisant, le manque de liant se fait tout de même ressentir. On aurait souhaité des transitions plus pertinentes et probantes entre ces trois blocs, l’assemblage paraît forcé. Heureusement, Racine conclut avec bonheur cette odyssée érotique avec une Huppert sans emphase, déclamant les vers classiques les mains dans les poches, comme une évidence. La beauté du naturel, sans doute.

Placées sous le signe de la démesure dionysiaque, les Phèdre(s) warlikowskiennes, au passé et au présent, transcendent les époques et les lieux pour parvenir à une forme d’universalité plurielle. Huppert imprime sa patte d’artiste génialement sans pudeur (la voir mimer une fellation n’a pas de prix) et exprime une insolente maîtrise dans son jeu. Queen Huppert trône au sommet de l’Olympe.
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Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor