Les contes immoraux - Partie 1 - Maison mère

Les contes immoraux - Partie 1 - Maison mère
  • Théâtre des Bouffes du Nord
  • 37 bis, boulevard de la Chapelle
  • 75010 Paris
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Une feuille de carton géante, quelques mètres de ruban adhésif, des piques et un corps. D’un geste sans hésitation comme on mènerait le combat à mort !

Ici pas de sang mais la sueur d’une tension entre une architecture titanesque et la bâtisseuse. Etaler, tracer, couper, assembler, poser, puis recommencer encore jusqu’à l’équation parfaite.

Qui est-elle ? Une mortelle ou un mythe ? Une réfugiée d’un temps proche, celle qui reconstruira malgré les intempéries et les déluges mythiques ? Tout se joue à l’instant et l’erreur guette…

Maison Mère est le premier conte du triptyque des Contes Immoraux. Ce projet de triptyque est né de la commande de la documenta 14, quinquennale d’art contemporain de Kassel en 2017 autour de la thématique : « Apprendre d’Athènes, pour un Parlement des Corps ».

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25 févr. 2020
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23
Voici un spectacle fascinant !
Phia Ménard nous a donné hier soir aux Bouffes du Nord une performance singulière, onirique et à nulle autre pareille !

Elle est là, au lointain, qui nous attend, la performeuse. De pied ferme !
Nous allons voir ce que nous allons voir !
En costume de super-héroïne, un loup noir sur la figure, blouson usé sans manches en cuir rouge, corset-bustier à balconnets cloutés, jupette en matière caoutchouteuse, collants à larges mailles filées, bottes à haut talon, elle patiente. Immobile et guerrière.

A ses côtés, ses armes, ses sceptres : des sortes de piques plus ou moins longues.



Nous allons voir ce que nous allons voir !

Devant elle, une étendue de différents cartons ondulés qui occupe une bonne partie de la scène.
Et nous de comprendre très vite.

Cette super-héroïne, cette déesse de cuir est venue apprendre à l'Homme à bâtir sa maison, son abri, son temple personnel.

Ces cartons, elle n'aura de cesse durant une bonne heure et quart de les assembler, grâce à ses mains et à ses piques, pour en faire une grande bâtisse plus haute qu'elle. Quatre murs et un toit.
Le tout sans qu'un seul mot ne sorte de sa bouche !

Une vraie performance, vous dis-je ! (Elle finit trempée de sueur.)

Ce faisant, Phia Ménard va mettre en place toute une épatante série d'interactions dramaturgiques avec les spectateurs qui vont nous permettre de réagir intellectuellement mais aussi physiquement.

Nous souffrons avec elle, de la voir s'activer : on la voit peiner, souffler, les lois de la physique et la pesanteur sont souvent contre elle.
Melle Ménard est jongleuse de formation. Son rapport avec l'objet à manier et à faire bouger est particulier. Le geste, même s'il fait mine d'être hésitant, est à la fois ample, sûr et beau.

C'est également une comédienne qui se tient devant nous : nous rions également de constater ses difficultés, ses mimiques de fatigue, de rage ou de fierté devant sa construction.
Et puis le dernier accessoire-outil utilisé nous amusera beaucoup !

Nous avons peur, parfois. Les premiers rangs pourraient fort bien recevoir ces cartons sur le coin de la figure... On y pense...

Et puis surtout, nous avons envie de l'aider, ce personnage, d'aller lui apporter notre soutien. Oui, j'ai failli courir vers elle sur le plateau pour maintenir certains éléments de la construction.
Une vraie forme d'empathie envers elle se dégage alors.

Ils sont rares, finalement, ces spectacles (d'autant que celui ci est « muet »), qui nous permettent de ressentir cette large palette d'émotions poussant à interagir avec l'interprète.

Et puis, la construction aboutie, nous allons comprendre.
Ce qu'elle a mis une heure et quart à construire sera détruit. Impitoyablement.
L'eau va inonder le plateau, la fumée va envahir tout le théâtre. Nous n'y verrons pratiquement plus rien. Sauf apercevoir des ruines.

Melle Ménard nous raconte en fait une tragédie familiale.
Son grand-père est décédé en septembre 1943, à Nantes, dans son domicile et sous un tapis de bombes alliées, larguées pour permettre le futur engagement de troupes au sol.


Le « plan Marshall » mettra en œuvre la reconstruction de maisons préfabriquées, des « maisons mères » en attente d'une future et inexorable démolition par d'autres hommes.
L'Homme destructeur de son propre génie bâtisseur. L'Homme annihilant d'autres hommes.
Une mise en abyme.

Ce spectacle est également une remarquable œuvre sonore.
Durant toute sa durée, Ivan Roussel, derrière sa console et ses appareils électroniques, va composer et jouer en direct une véritable partition de musique contemporaine concrète, à base de sons étranges et de nappes sonores bizarres pré-enregistrées, et surtout en samplant en direct et en diffusant sur les enceintes L-Acoustics de la salle, avec un léger delay et autres effets, les bruits générés par la bâtisseuse.


C'est ainsi que sont rediffusés en loops le bruit des talons, le scotch qui se déchire, qui se dévide du rouleau, la main qui passe sur le carton ondulé, le son de l'outil final, (non, vous n'en saurez pas plus), etc...

Si j'avais le temps, je retournerais assister au spectacle les yeux bandés, pour mieux apprécier encore cette création sonore. Ce n'est pas tous les jours que nous avons la chance d'assister en direct à la fabrication d'une partition musicale de cette qualité.
Tout ceci participe pleinement au caractère étrange, onirique de la soirée.

Cette performance, qui peut être à certains égards déroutante, est passionnante.
Ce spectacle vivant d'une remarquable qualité, co-écrit par Jean-Luc Beaujault, permet d'être étonné, sidéré, amusé, peut-être parfois un peu secoué, mais ne laisse jamais indifférent.
Au contraire, il nous pousse en permanence à vouloir extérioriser ce que nous ressentons.

C'est véritablement une performance à laquelle il faut assister !
Vivement les deuxième et troisième parties de la trilogie envisagée par Phia Ménard et Jean-Luc Beaujault !
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Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor