Critiques pour l'événement Soudain l'été dernier
31 mars 2017
9,5/10
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On a tous en nous quelque chose de lui. Forcément.
Est-ce pour cette raison que Stéphane Braunschweig a décidé de monter cette pièce de Tenessee Williams écrite en 1958 ? Je ne sais !

Plus sérieusement, ce qui semble avoir intéressé le nouveau patron de l'Odéon, c'est peut-être le fait que cette pièce, tout comme les « Six personnes en quête d'auteur » ou « Vêtir ceux qui sont nus » de Pirandello, qu'il a déjà mis en scène, cette pièce a un personnage principal à la fois absent et omniprésent, avec un passé dépendant d'un événement violent et traumatique.

Nous entrons dans la salle, et immédiatement, notre œil est attiré par un rideau translucide qui laisse deviner sur le plateau un décor représentant une végétation luxuriante.

La lumière baisse. Une projection vidéo d'un voile rouge sang envahit ce rideau qui finit par se lever. Nous voilà prévenus.

C'est bien une jungle qui nous est donnée à voir.
Voici des lianes, d'énormes feuilles de plantes tropicales, de gigantesques fleurs, un immense tronc d'arbre, le tout éclairé d'une lumière aux tons chauds.

Le docteur « Sugar » et Miss Venable entrent en scène.
Nous faisons la connaissance de la monstrueuse mère de Sébastien, ce poète disparu l'été dernier à Cabeza de Lobo.
Soudain.
Dans le titre, le mot le plus important est en effet l'adverbe soudain.

Cette mère surprotectrice, envahissante, acariâtre, couvant son fils « toujours chaste à quarante ans », partant avec lui en villégiature tous les étés précédents, cette mère-là a fait interner dans un asile Catherine Holly, la première et toute nouvelle compagne de ce fils. (C'est aussi sa cousine).

Elle accuse Catherine de lui avoir volé son rejeton. Un rejeton qui, nous dit-elle sans ambages, formait avec « sa mère, un couple formidable ». Tout est dit...

Elle l'accuse également d'avoir provoqué la perte, cette fois-ci physique et définitive de Sébastien, et surtout, de vouloir révéler la façon horrible dont est il est mort. D'où l'internement.

Mais la vérité, nous la découvrirons, Catherine va parler, grâce aux talents d'hypnotiseur du docteur.
Une vérité qui révélera les causes ultra-violentes du décès, mais également les pulsions de Sébastien l'ayant entraîné.

La mise en scène de Braunschweig est articulée en deux parties.
Dans la première, dans le jardin-jungle, (il suit en cela les didascalies de Williams à la lettre ), les comédiens sont amplifiés. Le moindre murmure, la moindre micro-respiration est audible.
C'est l'exposition de la situation, c'est la monstruosité de la mère qui est dévoilée.

Et puis, soudain, des murs capitonnés descendent des cintres. Les lianes ainsi que la presque totalité de la végétation disparaissent.
C'est la partie de la révélation. Celle de la réalité cruelle.

La lumière devient froide, nous sommes désormais dans un univers mortifère.
La sonorisation des comédiens est coupée. Plus de subterfuges, la vérité crue peut-être entendue. Mais elle se mérite. Il faut parfois tendre l'oreille.

Cette grandiose transformation du plateau, cette brillante et magnifique scénographie est ici d'une importance capitale. Quels judicieux parti-pris !

Tout comme est important le choix des deux comédiennes interprétant les deux principaux personnages.
Luce Michel, dans le rôle de la monstrueuse mère est formidable. Elle sait balancer les énormités du texte d'un air naturel, complètement détaché, qui déclenche souvent des rires.
Elle m'a fait penser à ces stars hollywoodiennes d'antan avec leurs excès de jeu à la fois maîtrisés et assumés.

A l'opposé, Marie Rémond, est épatante de sincérité, de naturel. Elle rayonne véritablement.
Sa Catherine Holly m'a vraiment fasciné. Impossible de détacher mon regard d'elle lors de sa tirade relative à la révélation du décès de Sébastien.

Les autres comédiens, Océane Cairaty, Virginie Colemyn, Boutaïna El Fekkak, Glenn Marausse complétement brillamment la distribution, avec une mention spéciale pour Jean-Baptiste Anoumon en docteur « Sugar ».

On l'aura compris, pour cette première création à l'Odéon, Stéphane Braunschweig a frappé fort, et dans une direction dans laquelle on ne l'attendait pas forcément.
Cette heure et demie de très beau théâtre restera un moment important et remarqué de la saison.
31 mars 2017
8/10
25 0
À peine le temps de voir couler le sang sur le rideau translucide que celui-ci se lève, nous projetant au beau milieu d’une forêt luxuriante, entre plantes carnivores et lianes géantes. Nous nous trouvons dans le jardin-jungle de Sébastien, le fils de Mrs Violet Venable, mort dans des conditions mystérieuses, tragiques et… soudaines, l’été dernier, lors d’un périple en Europe. Très vite, on oublie la forêt, on l’intègre, on se focalise sur les deux personnages en scène : Mrs Venable et le Docteur Cukrowicz, un jeune neurochirurgien pratiquant la lobotomie. Violet lui demande de soigner sa nièce Catherine, qu’elle a fait interner pour démence à son retour de Cabeza de Lobo, l’endroit où est mort Sébastien… Car Catherine était du voyage, son cousin lui avait demandé de l’accompagner…
« Peut-on haïr quelqu’un et demeurer sain d’esprit ? »

Soudain, Catherine apparaît, bientôt rejointe par son frère et sa mère qui tentent de la dissuader de « répéter cette histoire à Tante Violet. »
Mais le Docteur Cukrowicz est justement là pour écouter cette histoire et tenter d’y trouver des réponses… Catherine est-elle réellement folle ? Comment Sébastien est-il mort ? Qui était-il exactement ? Quels rapports entretenait-il avec sa mère ? Pourquoi Violet tient-elle tant à faire lobotomiser sa nièce, à la faire taire à tout jamais ? Et surtout, que s’est-il passé à Cabeza de Lobo ?
Pas à pas, le neurologue parviendra à faire émerger le refoulé de Catherine, jusqu’à une scène finale aux allures de thriller psychologique.
« Soudain, l’hiver dernier, je me suis mise à écrire mon journal à la troisième personne. »

Première mise en scène à l’Odéon qu’il dirige depuis un peu plus d’un an, première fois qu’il s’attaque à Tennessee Williams : Stéphane Braunschweig nous offre un spectacle magistral, inquiétant, oppressant… totalement réussi.
Sa très belle scénographie, quasi « organique », fait écho au récit perturbé, effrayant de Catherine.

Mais c’est assurément l’interprétation des deux comédiennes qui fait tendre le spectateur vers le trouble, le malaise, l’angoisse. En mère vampirisante, qui idolâtrait et martyrisait son homosexuel refoulé de fils, Luce Mouchel est exceptionnelle : dure, impitoyable, cassante, haineuse. Dans cette confrontation, elle joue sa propre existence, et l’on imagine bien qu’elle ne survivra pas au dénouement de cette histoire.
Face à elle, fragile et complexe, Marie Rémond est une bouleversante Catherine. C’est elle que l’on suit de bout en bout, suspendu à ses lèvres, à ses démons, à ses psychoses… Le point final posé par Jean-Baptiste Anoumon (parfait dans le rôle du médecin) renvoie les protagonistes – et les spectateurs – à leurs propres fantasmes. Rien n’est résolu, aucune réponse formelle, en-dehors de celle-ci : pour son premier coup à l’Odéon, Stéphane Braunschweig a frappé fort.
18 mars 2017
8,5/10
139 0
Les beaux jours recommencent à poindre le bout de leur nez sur la capitale. Un climat en parfaite adéquation avec la serre tropicale imaginée par Stéphane Braunschweig. Le nouveau directeur de l'Odéon inaugure sa première création avec Soudain l'été dernier de l'injustement boudé Tennessee Williams. En refusant de céder aux sirènes tentant d'un psychologisme terrien, le metteur en scène réussit cependant par un coup de baguette magique à offrir une solide densité à ses comédiens, teintée d'un onirisme moite. Luce Mouchel et Marie Rémond trônent au milieu des lianes telles des Amazones meurtries et vindicatives.

Si vous êtes amateur d'intrigue au théâtre, fuyez votre chemin. Soudain l'été dernier, comme la plupart des pièces de Williams, joue sur les réminiscences et les absences. En l'occurrence, celle de Sébastien Venable, un poète incompris brutalement assasssiné dans une station balnéaire populaire d'Espagne. Violette, sa mère surprotectrice, tient à conserver intacte la mémoire de son fils chéri. Pour cela, elle souhaite entendre de vive voix le témoignage de sa nièce Catherine, présente au moment du drame. Violette souhaite clouer le bec aux affabulations éhontées et scandaleuses de Catherine. Qui détient la vérité ? Le Docteur Sugar devra trancher.

Songe touffu
On nage ici constamment en eaux troubles. Comment démêler le vrai du faux ? Qui est la plus folle entre l'énigmatique Catherine et la castratrice Violette ? Braunschweig ne tranche jamais et grand bien lui en a pris. De fait, la complexité de la pièce éclate dans toute sa majesté : au public de se forger son opinion. Par ailleurs, le choix de conserver le mystère évanescent du souvenir de Sébastien en occultant tout recours à la vidéo s'avère judicieux. Nul besoin ici, la force d'évocation s'empare du plateau par la puissance de jeu des comédiens qui lui insuffle une consistance palpable.

Luce Mouchel est impériale en virago diminuée et obstinée. Son air narquois et enflammé de diva étouffante mérite le déplacement. Elle gouverne son petit monde à la baguette tout en découvrant les béances d'un deuil inconsolable. Face à elle, Marie Rémond papillonne sur scène dans sa robe fleurie : dans l'ailleurs et le maintenant, elle fait preuve d'une impétueuse dépossession. Femme-enfant qui se brûle les ailes à force de défendre mordicus sa vérité, elle a tout d'une héroïne tragique dont le destin atteint son acmé au moment où elle se lance dans le terrible récit de la mise à mort de Sébastien. Lors de ce pur moment de bravoure, les spectateurs retiennent leur souffle.

Ces formidables comédiens bénéficient de l'écrin vert émeraude splendide concocté par Braunschweig. Prenant littéralement au pied de la lettre les didascalies initiales, celui-ci déploie dans un décor grandeur nature les moiteurs d'une jungle luxuriante. Troncs d'arbre massifs et feuilles géantes enveloppent les personnages de leur présence paradoxalement très mentale. La scénographie permet donc elle aussi de brouiller les frontières entre ultra réalisme et percée psychique.
9,5/10
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Cette pièce de Tennessee Williams, écrite en 1958, nous raconte une histoire aux allures de cauchemar, nourrie d’amours brisés et de traumatismes enfouis.

La dramaturgie simple et rigoureuse, sa progression astucieuse et prenante, la cruauté des textes et les douleurs crues et vivaces des personnages, nous saisissent dès le début et nous tiennent en haleine jusqu’au bout de la pièce.

La mise en scène de Stéphane Braunschweig centre notre attention sur le récit avec adresse, sans effets inutiles. Sa scénographie donne le ton. Les décors gigantesques et précis créent à eux seuls les atmosphères qui permettent aux comédiens et aux situations de nous raconter l’effroyable été dernier.

Cet été-là, l’été dernier, Mrs Violet Venable ne part pas en voyage avec son fils Sébastien, comme tous les ans. Catherine, sa nièce, sera la compagne de ce dernier voyage. Que s’est-il donc passé pendant le voyage ? Pourquoi Sébastien y est-il mort ? De ce voyage, Catherine revient folle et répète à l’envi un discours délirant sur ce qui s’est passé.

Ces propos sont reniés par Mrs Venable qui fait interner sa nièce.

Elle réunit chez elle un jeune neurologue, la famille de Catherine et Catherine elle-même. Une lobotomie de Catherine est voulue par la riche Violet Venable. Elle paye, elle le veut. De nombreux échanges ont lieu jusqu’à cette importante conversation entre le médecin et Catherine, qui devient la césure cathartique de l’histoire.

Quand l’indicible rend fou et l’impossible vérité, machiavélique, quels sorts peuvent être réservés à ces deux femmes concernées l’une et l’autre par la mort de Sébastien, ce cousin, ce fils ? Que faire de ces déchirures mortifères qu’elles portent avec effroi ou déni et que rien ne relie d’autre que le partage du secret de l’horreur et de son inavouable cheminement ?

Mentir pour cacher, se mentir pour oublier, la mère de Sébastien s’enfonce dans sa vérité qu’elle veut réelle pour les autres. La démence de Catherine trouble la réalité mais ne peut pas changer la vérité, sa folie est le refuge de l’indicible qui ne se refoule pas.

La puissance de l’argent n’arrive pas à faire revivre Sébastien, à recréer une histoire de vie gâchée d’un fils, pourrie depuis l’enfance par une mère possessive, amoureuse au lieu d’aimante, confondant sa place avec celle d’une épouse, d’une compagne ou d’une confidente.

Et même si la vérité éclate, elle n’éclate pas seulement les murs de son secret mais elle défait aussi les liens qui emprisonnent ces deux femmes, ne les opposant plus, les rendant libres de finir leurs histoires.

Les comédiennes qui incarnent Violet et Catherine nous stupéfient et nous touchent profondément. Luce Mouchel est brillante en mère implacable puis déchirante et brisée. Marie Rémond est éblouissante en Catherine, meurtrie, fragile puis renaissante. Les autres partenaires, Jean-Baptiste Anoumon (superbe docteur Cukrowicz), Océane Cairaty, Virginie Colemyn, Boutaïna El Fekkak et Glenn Marausse, les entourent avec justesse et crédibilité.

Une très belle distribution. Un spectacle fort et terriblement beau.