Critiques pour l'événement Par le bout du nez, François Berléand, François-Xavier Demaison
11 mars 2020
8,5/10
16
-Docteur, je crois que j’ai un problème.
-Un problème. Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
-Hé bien, il n’y a pas si longtemps, sans prévenir, j’ai ri. Pas un peu. Non, non beaucoup.
-Ah. Et c’est un problème pour vous de rire ?
-Oui … enfin non … je ne sais pas. C’est grave ?
-Voyons cela. Pourriez-vous me dire comment cela s’est produit ?
-Eh bien, voilà. Un soir, je me suis installé dans mon siège au théâtre … comme d’habitude. La pièce a démarré … comme d’habitude. L’histoire était originale. L’action se situe dans le bureau du Chef de l’Etat, nouvellement élu, à quelques heures de sa première allocution. Problème. Dès qu’il entame son discours, il est pris de terribles démangeaisons (très désagréables pour lui je n’en doute pas, mais provoquant des mimiques irrésistibles pour les spectateurs). Impossible pour lui de se présenter devant les Français ainsi, ses conseillers engagent donc un éminent psychiatre afin de lui venir en aide …
-Mmmmh je vois. La politique vous fait donc rire ?
-Non, d’ailleurs, Par le bout du nez -c’est le nom de la pièce, Docteur- ne parle pas vraiment de politique contrairement à ce que l’histoire laisse supposer. Si la politique en constitue la toile de fond, cette pièce se veut plutôt centrée sur l’humain, son interaction avec les autres, l’influence de la parole ou du silence sur lui … Une sorte de psychanalyse du « moi ». Le tout enrobé d’une bonne dose d’humour (parfois grinçant), car cette comédie fait réellement passer une agréable soirée.
-Une agréable soirée, je vois. Agréable comment ?
-Ben agréable comme … agréable, quoi.
-Je vois, je vois. Je voudrais tenter quelque chose. Je vais vous dire un mot et vous allez me dire, sans réfléchir, ce qu’il vous évoque. Texte !
-Bien écrit. C’est vrai qu’il est bien écrit (il faut dire qu’on n’en attendait pas moins des auteurs ayant signé Le Prénom), fourmillant d’une multitude de petites références à l’histoire, au monde de la télévision et bien évidemment de la politique … Et je le redis, le tout avec humour.
-Et vous avez aimé cet humour ?
-Bien sûr, car cette pièce est drôle sans être caricaturale, ni méchante, ni bas de gamme. On ne vogue pas de clichés en clichés. C’est plutôt bien vu. Et au-delà du seul texte, la mise en scène permet aux joutes verbales de produire, à chaque fois, leurs effets. Pas facile d’organiser un tel ping-pong et pourtant aucun temps mort ressenti, c’est un vrai plaisir pour le spectateur. Le duo François Berléand / François-Xavier Demaison fonctionne du tonnerre. Le premier impayable dans un rôle de psy lui allant comme un gant, maniant à la perfection la rupture de rythme pour surprendre le public. Le second plus vrai que nature dans son costume bleu nuit, à l’apparence tellement sereine et pourtant intérieurement hurlant d’angoisse. Avec une certaine justesse, il parvient même à dépeindre, du tac-o-tac, certains tics de nos hommes politiques. Si l’un se joue à merveille des mots, l’autre n’a pas son pareil pour susciter le rire avec une attitude ou une mimique.
-Donc une bonne pièce ?
-Excellente même, une pièce que je conseille à tous recherchant une bonne soirée d’humour.
5 mars 2020
10/10
8
« Par le bout du nez » de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière d’après la pièce « El Electo » de Ramon Madaula au théâtre Antoine dans une mise en scène de Bernard Murat est un face à face entre deux fortes personnalités qui devront composer avec le passé.

Deux auteurs, un quatre mains qui signent une nouvelle comédie avec finesse, aux dialogues percutants qui ne sont pas sans rappeler ceux du « Prénom », cette comédie à l’interprétation collégiale même si la « tête d’affiche » Patrick Bruel attira la foule.

Ce qui me plaît dans cette écriture, c’est qu’il n’y pas un combat de coqs, il n’y a pas un ego qui veut dominer l’autre, mais un jeu pour des comédiens qui travaillent en équipe pour mener à bien un projet.
Dans le cas présent, ce sont deux fortes personnalités avec des parcours engageants et engagés qui s’imposent sur le plateau avec une énergie folle de vouloir séduire, capter le public, et tout simplement lui faire passer une bonne soirée.

La psychanalyse mainte fois sujet de pièces de théâtre est abordée ici avec beaucoup d’humour et de clairvoyance sans provoquer l’ennui.

François-Xavier Demaison est un président de la république française fraîchement élu qui doit dans quelques heures prononcer son premier discours devant des dizaines de millions de téléspectateurs.
Seulement voilà, le matin en se rasant, il répète son discours, comme à son habitude, devant son miroir et badaboum une démangeaison soudaine lui pique le nez accompagnée de grimaces à faire peur à un enfant mais qui nous font bien rire : c’est l’affolement.
Il lui est donc impossible de passer à la télévision dans cet état, et après consultation et recommandation d’un ORL, ses conseillers lui proposent de recourir à l’expertise d’un psychanalyste de renom, ses émoluments aussi, qui devrait être en mesure de rétablir la situation et sauver le président d’un mauvais pas.

Qui dit psychanalyste dit psychanalyse et le temps d’une séance, certes un peu longue pour les besoins de la pièce, on attend de lui un miracle.
Ce président aura beau dire, beau faire, il ne sera libéré de l’emprise de son gourou uniquement lorsqu’il aura craché sa pastille Valda !

Comme toute première séance, premier contact, même si la personnalité du président ne lui est pas inconnue, on apprendra dans la confidence qu’il a voté pour lui, il faut remonter à l’enfance pour comprendre le blocage : le mettre dans la lumière pour l’exterminer…
Ce n’est pas au vieux singe que l’on apprend à faire la grimace, et ce psychanalyste a plus d’un tour dans son sac pour mener à bien son entreprise, réputation oblige.

Avec élégance et une progression bien étudiée nos auteurs feront remonter dans le temps le parcours de ce président à l’enfance chahutée.
Bien entendu la relation enfant-parents sera décortiquée : le blocage viendra-t-il du père, de la mère, des frères et sœurs ?
Est-il coupable de son état ? Est-il légitime dans sa fonction ? Quels secrets peut-il divulguer sur son passé ?
Autant d’éléments que le psychanalyste devra analyser pour arriver à trouver le point de blocage.
Un jeu du chat et de la souris qui va provoquer moult rires, même dans les moments dramatiques, au détour d’une remarque, d’une réplique, d’un silence (oh combien important), d’une mimique.
Un jeu qui nous permettra aussi de réfléchir et d’ouvrir pour certains d’entre nous des portes sur des blocages sous-jacents, en somme une thérapie de groupe pour le prix d’une place de théâtre : ils sont forts ces auteurs !

Dans un beau décor de Nicolas Sire évoquant le bureau présidentiel où demeurent encore quelques cartons non déballés, avec dans le lointain l’évocation du jardin de l’Elysée, complété par le rapport de force dans les fauteuils, Bernard Murat assisté de Léa Moussy a su donner le bon tempo à la partition de ce face à face en forme de huis clos. Le combat est bien réglé, sans cabotinage. De plus, le subtil jeu des lumières de Laurent Castaingt accentue les phases de réflexion, des flash-back de la pensée pour renforcer la mise en scène.

Nos deux compères François Berléand et François-Xavier Demaison sont excellents. Dans un jeu et une écoute précis et constructifs, ils débattent, se révèlent, sur le chemin de la psychanalyse avec une habileté réjouissante où leurs subconscients se dévoilent.

Une psychanalyse menée tambour battant qui vous mène par le bout du nez en vous entraînant sur la voie du rire !