Critiques pour l'événement La Mer
15 mai 2016
8,5/10
177 0
Le mariage du Français, d’Edward Bond et de Alain Françon faisait frissonner d’envie les amateurs de l’institution et des deux hommes depuis l’annonce de la création de La mer, l’an dernier. La distribution serait forcément alléchante, le texte puissant et la mise en scène impeccablement soignée. Un pari réussi, qui, (même si quelques réserves sont à noter), fait entrer le dramaturge anglais au répertoire du Français avec brio.

L’histoire tout d’abord : dans une petite ville du sud de l’Angleterre, en 1907, Mrs Raffi règne en parfait petit despote sur le microcosme local. Que ce soient les dames de la bourgeoisie locale dont elle est la maîtresse incontestée ou les commerçants réduits à son bon vouloir pour survivre. Lors d’une tempête nocturne, le jeune Collins, qu’elle destinait à sa nièce Rose, meurt noyé sous les yeux de son camarade Willy Carson. C’est le début d’une histoire faite de touts et de riens quelque part, mais qui dévoile au détour de répliques souvent hilarantes ou savoureuses tout le sel de la plume bondienne. On s’y délecte de voir ce microcosme local empêtré, engoncé dans des conventions sociales étriquées. Bond se régale à railler cette bourgeoisie de province fin de race dont les privilèges seront disloqués après la première guerre mondiale. Petite bourgeoisie où règnent dominants (Mrs Raffi) sur des dominés soumis et asservis (Hatch, le marchand de tissu soumis aux caprices de sa meilleure cliente ou Mrs Jessica Tilehouse, dame de compagnie hilarante). Etriquée dans son fonctionnement en vase-clos, réduite à l’ennui viscéral des bourgades perdues, face à la tempête subite et la disparition d’un des leurs, la micro-société se transforme en jeu de quilles lapidaire où tout va subitement exploser.

Les acteurs du Français magnifient superbement le texte du dramaturge : Cecile Brune est une glaciale et cinglante Mrs. Rafi, toujours sur le fil de son personnage, elle assène compliments et humiliations lapidaires sans jamais se départir de sa supériorité de douairière locale. Hervé Pierre nous régale (et se régale visiblement) de son jeu aux plurielles facettes : marchand soumis et affable devant sa cliente qu’il méprise, il perd peu à peu pied en se persuadant que les extra-terrestres (rien de moins) sont en train d’envahir la planète. Il est tour à tour servile et finira par craquer dans une scène d’hystérie couturière des plus délicieuses. Elsa Lepoivre nous fera mourir de rire au moment des obsèques dans une scène d’anthologie (et à la scénographie somptueuse, au demeurant). Tous les autres ne sont pas en reste, à commencer par le méconnaissable Laurent Stocker en ermite ivre mort, Jeremy Lopez toujours touchant en jeune observateur étonné, Adeline d’Hermy en jeune fiancée, ou Coraly Zahonero au jeu canin des plus réjouissants, Pierre-Louis Calixte, Stéphane Varupenne, Eric Genovese, ou Serge Bagdassarian, tous précieux dans leurs second rôles.

Et quelle meilleure salle pour accueillir La mer d’Edward Bond que la salle Richelieu ? Ses dimensions se prêtent à merveille aux superbes décors et à la scénographie raffinée de Jacques Gabel : à la fois dépouillés et très élégants, ils nous transportent du bord de mer à l’intérieur de Mrs Rafi ou la boutique de Hatch. L’élégance est omniprésente, très recherchée et calculée. Tout est millimétré (décors, costumes) pour que chaque tableau soit uniforme, précis, homogène ; chaque acte est donc volontairement servi dans un écrin raffiné qui, par son dépouillement volontaire, met en valeur le texte sans le parasiter.

Avec une mise en scène tout aussi calculée, précise, qui ne sert que le texte et son message, Alain Françon propose ici un Bond d’une grande virtuosité. Au risque que l’académisme et le classicisme de sa mise en scène ainsi que les changements de décors un tantinet longuets freinent le rythme de la pièce et lui fassent perdre un peu du mordant que son auteur y a mis. Réjouissons nous ceci dit que Bond fasse enfin son entrée au Français et, surtout, régalons nous de ses comédiens hors pair et formidablement généreux.
9,5/10
191 0
Délicieuse et étonnante découverte de l’auteur Edward Bond avec cette pièce où nous restons intrigués par le fond et par la forme, subjugués par le grandiose spectaculaire de cette comédie qui n’en est pas une, ni de cette tragédie qui ne le sera pas. Texte original où l’inattendu cocasse, limite narquois, voisine avec des situations tendues à l’humour caustique et grinçant, sans pitié presque pour les personnages. Ce texte nous entraîne dans un burlesque élégant et drôle parsemé de temps suspendus aux frontières du réel et du rêve.

Nous sommes au début du 20ème siècle dans une petite ville anglaise bien sage, bien comme il faut, située en bord de mer. Là où la bourgeoisie règne et bourgeoise de ses élans bienfaiteurs au service de l’ordre établi. Là où la tradition castratrice de tout renouveau prédomine et promet au progrès renoncement ou transgression. De frustrations en névroses, de haines en privations, il reste aux habitants la domination sadique, l’ermitage choisi, la folie ou bien alors la soumission, la pauvreté et la rancœur. Le sort ou les lignées familiales ont choisi pour eux, il leur faut bien trouver l’équilibre suffisant à la survie.

Tout commence par une sordide noyade, une nuit de tempête. Le passager rescapé a beau hurler à l’aide, rien y fait, le noyé le sera et ce n’est pas les deux hommes sur la plage qui feront quoi que ce soit pour l’aider. Le garde de côte est trop saoul d’alcool et de folie pour cela. L’ermite, lui aussi, est trop saoul d’alcool et de renoncement à la vie. Ils sont pleutres, malades et soumis à leurs conditions.

Ce ne sera pas le début d’une histoire car il ne semble pas y avoir d’histoire dans cette pièce mais plutôt des tableaux. Tableaux à l’esthétique très soignée, précise et recherchée où nous passons de scènes d’intérieur et d’extérieur comme autant de scènes de la vie quotidienne de cette petite ville côtière. La dramaturgie repose sur les actes et les pensées des personnages aux caractères trempés et significatifs. Une dame patronnesse ravagée par sa vaine puissance. Sa dame de compagnie, bipolaire, tripolaire, ou plus ! L’ermite poète et philosophe rongé par le déni de lui-même. Le pasteur liant les relations, gluant de bienpensance. Le commerçant qui trouve dans la folie un refuge pour sa reconnaissance. Le rescapé du naufrage, meurtri par la noyade de son compagnon. Enfin, la jeune nièce, promise du noyé, qui partira avec le rescapé pour éviter sans doute une nouvelle noyade d’une autre sorte.

La troupe du Français nous offre encore une magnifique représentation. Tous les rôles sont interprétés avec aisance, avec précision et truculence aussi. C’est un délice de théâtre que ce spectacle original, surprenant et agréable.
21 mars 2016
8,5/10
189 0
Nous sommes dans une petite ville du Suffolk, au bord de la mer du Nord. La tempête fait rage en cette nuit noire où Colin, promis à Rose, la nièce de Mrs Rafi, a péri dans les flots. Son ami Willy a réussi à se sauver mais une chose est sûre, ce n’est pas grâce à Evens le vieil ermite ivre ou à Hatch, garde-côte et marchand de tissus, qui, prenant les deux jeunes hommes pour des martiens, n’a pas voulu leur venir en aide. Au lendemain, toute la petite société bourgeoise qui s’agite autour de Mrs Rafi, femme d’influence, tente de faire face au terrible drame où Willy, contraint de rester en ville le temps de l’enquête, va assister à l’effondrement d’une hiérarchie sociale et des idéaux de chacun des personnages enfermés, prisonniers de leur condition.

Ce ne sont pas moins de huit tableaux qui se succèdent, séparés par des projections vidéo qui ressemblent à de lointains reflets perçus du fond maritime venus s’échouer sur le rideau noir. Ces intermèdes, qui permettent les changements de décors et donc de lieux, cassent un peu le rythme de la pièce mais ce n’est guère là que la seule erreur commise dans cette création. La réussite vient en partie de la formidable troupe du Français qui se montre particulièrement convaincante. En tête, nous retrouvons une Cécile Brune plus en forme que jamais. En incarnant la très respectée Mrs Rafi, elle a une occasion en or de montrer une large palette de jeu. Cette femme de poigne, qui se dit entourée de gens médiocres, a une haute opinion d’elle-même et passe son temps à rabaisser ceux qui ne font pas partie de son petit théâtre, son monde qu’elle gouverne de façon tyrannique. Elle sait qu’elle gaspillée sa vie mais n’a pas le courage de partir la recommencer ailleurs. Elle est fabuleuse lorsqu’elle répète une scène décalée d’Orphée chez elle, théâtre dans le théâtre, en déposant comme l’écume sur la plage des touches d’humour sur la tragédie. Le reste du temps, tantôt dédaigneuse, tantôt piquante, elle est savoureuse, notamment dans ses face-à-face avec le phénoménal Hervé Pierre qui hérite du rôle délicat de Hatch, le marchand de tissus obnubilé par l’existence des extra-terrestres et en plein délire paranoïaque puisqu’il croit reconnaître l’un d’eux en la personne d’Evens (méconnaissable Laurent Stocker), un vieil ermite qui vit sur la plage, retiré du reste de la ville. Entre deux, il tente de survivre au gré des caprices et des mépris de Mrs Rafi. Il parvient à rendre sa folie ordinaire et la fait basculer dans une norme qu’il aimerait imposer à d’autres, au fond de sa boutique, véritable lieu de rassemblement de toute une microsociété. Hollarcut (incroyable Stéphane Varupenne qui sait nous toucher en homme simplet) est sûrement le personnage qui évoluera le plus. Elsa Lepoivre amène beaucoup de fraîcheur à Jessica, la dame de compagnie de Mrs Rafi, notamment aux funérailles, avant la crise d’hystérie générale. D’autres parviennent également à donner de belles couleurs à leur rôle, notamment Eric Génovèse (sensible Pasteur), Coraly Zahonera (hilarante en chien Cerbère dans la scène de la répétition théâtrale) ou encore Serge Bagdassarian. La scène de funérailles va précipiter la petite communauté dans le déraisonnable mais l’ensemble demeure une pièce optimiste dont le dénouement est l’apothéose avec le départ du jeune couple Willy (bouleversant Jérémy Lopez) / Rose (lumineuse Adeline d’Hermy) portant en eux l’espoir d’un monde meilleur en mettant le cap vers d’autres rivages moins sombres, bien que la souffrance soit « un langage universel ».

Edward Bond, qui entre au répertoire de la Comédie-Française de son vivant, livre un texte percutant et producteur d’une myriade de pensées réflexives sur la condition humaine où « ce sont toujours les détails qui créent la tragédie » tandis que la mise en scène d’Alain Françon, rigoureuse et intelligible, reflète une ingéniosité salutaire. Sa direction d’acteurs au cordeau agite le Français et réussi avec La Mer une entrée fracassante dans les flots de la salle Richelieu.
16 mars 2016
9,5/10
139 0
His name is Bond.
Edward Bond.

Pour l'entrée au répertoire de la Comédie française de sa pièce, l'auteur dramatique britannique peut remercier le metteur en scène Alain Françon : pour une réussite, c'est une vraie et complète réussite.

Homme libre, toujours tu chériras cette mer anglaise, du côté du Suffolk.
Cette mer, métaphore de l'humanité.
Cette mer, révélatrice des passions humaines.
Cette mer, qui va prendre et rejeter.

1907. Willy Carson (Jérémy Lopez en grande forme) et Colin Bentham, sortis imprudemment sur leur frêle esquif vont essuyer une terrible tempête. Colin n'en réchappera pas.
Willy, quant à lui, sorti indemne de cette épreuve, n'est pas au bout de ses peines : pendant les deux heures que dure cette pièce, il va entreprendre une quête initiatrice, un voyage intérieur qui va le confronter au chaos et au désastre du monde.
Ce chaos, ce désastre, qui constituent en effet l'un des thèmes de prédilection du théâtre bondien.
Willy, en échouant dans ce petit village, croisera une société faite de castes, de conventions, de codes sociaux, de hiérarchies, qui seront plus ou moins brisés, remis en question.
La première guerre mondiale n'est pas loin. Une époque s'achève. Une autre, terrible celle-là, s'annonce...

Mrs Louise Rafi, (émouvante, bouleversante, mais aussi hilarante Cécile Brune, qui effectue un remarquable et remarqué travail sur le texte et la langue) est la "matriarche" de cette micro-société.
Elle a entrepris de tout régenter, de tout superviser et de régner sur la communauté, en grande bourgeoise qu'elle est.

Jusqu'à ruiner Hatch le marchand de tissus complètement paranoïaque qui pense que des extra-terrestres se sont infiltrés et ont entrepris de pulvériser le monde actuel (le délirant Hervé Pierre, remarquable de folie destructrice).
Willy devra triompher des différentes épreuves : de la tempête, certes, mais également d'une répétition hallucinée d'une pièce dirigée de main de maîtresse par Madame Rafi, sans oublier la dispersion des cendres du pauvre naufragé, finalement rejeté par la mer.
Il finira par échapper au chaos, au désastre, en conquérant le coeur de Rose, la nièce de Mme Rafi, initialement promise au jeune défunt.

Cette pièce, comédie tragique, tragique comédie, alterne drame et burlesque. Cette pièce fait hurler de rire, mais également glace le sang, par moments. On est véritablement plongés dans un univers de contrastes.

La mise en scène d'Alain Françon confirme que celui-ci est décidément l'un des plus grands metteurs en scène français.
Il n'a pas son pareil pour diriger "au cordeau" les comédiens français, dont il parvient à tirer de véritables morceaux de bravoure : la scène des gants, la scène de folie sur la plage, l'hilarante et irrésistible scène sur la falaise, avec cette dispersion des cendres, sont autant d'instants de grand théâtre.

La scénographie n'est pas en reste avec un très beau décor, des costumes début XXème siècle très réussis, et des projections d'eau de mer au ralenti, sur écran noir entre les différentes scènes.

J'ai beaucoup aimé les références shakespeariennes : on pense évidemment à "La Tempête", ainsi qu'au "Songe d'une nuit d'été", pour cette scène de théâtre à l'intérieur du théâtre.

Au final, le Commander Bond et le Capitaine Françon auront proposé une croisière qui n'est pas de tout repos, qui donne à rire, certes mais surtout à réfléchir, un voyage qui interroge sur la noirceur de l'âme humaine, l'inéluctable violence dont sont capables les hommes.
Avec néanmoins une petite lueur d'espoir.
Cette petite lueur d'espoir qui nous permet de penser que tout n'est pas perdu....

D'ores et déjà, l'un des spectacles incontournables de la saison !
11 mars 2016
10/10
44 0
Edward Bond à la Comédie Française, c'était un rêve. Un rêve enfin devenu réalité. Et avec quel brio !
Le choix de la pièce d'abord : La Mer. Audacieux, mais tellement judicieux. Alain Françon, fidèle parmi les fidèles à Bond, nous gratifie d'une mise en scène ambitieuse, sublime et d'une beauté à couper le souffle. Les décors, la lumière, le son, quels prodiges. Hommages appuyés à Jérôme Hankins, Jacques Gabel, Joel Hourbeigt, Léonard Françon. On ne cite jamais assez ces prodiges qui font des miracles. J'ai retrouvé par moment la grâce de "Providence" de Resnais (Jacques Saulnier!), sur les scènes de bord de mer. Visuellement, ce spectacle fait partie des grands morceaux de bravoure de la Comédie Française. Hommage aussi à la musique de Marie-Jeanne Séréro (superbe entre les tableaux) et aux costumes de Renato Bianchi. C'est pour ça que la salle Richelieu reste ce lieu unique, un temple !

Le texte de Bond est un de mes préférés (même si ce n'est pas le meilleur), avec des accents de Tchekhov, Feydeau, Shakespeare, Gorki. Mener un tel projet, avec quinze personnages, des changements permanents de tableaux, seul Françon pouvait le réaliser tout en magnifiant le texte. Rendons hommage aussi à David Tuaillon. J'ai très envie de relire Bond, et très envie de voir ses pièces en vrai. Espérons que les théâtres lui laisseront de la place à l'avenir.

Maintenant, les comédiens ! Là, pardonnez mon vocabulaire, c'est le pied, simplement le pied ! Il faut les citer tous tellement ils réussissent une prouesse collective.
Hervé Pierre, génial en Hatch. J'aime profondément ce comédien, qui m'a ébloui dans Hamlet, Les Estivants, et bien d'autres. Un pillier.
Cécile Brune, parfaite en Louise Rafi, avec son mélange de froideur sèche et de second degré.
Jéremy Lopez, encore une fois parfait, humain, émouvant dans ce rôle difficile de Willy Carson.
Stéphane Varupenne, est une fois de plus impressionnant de force et d'émotion dans le rôle d'Hollarcut (Monsieur Hollarcut!); il grandit de rôle en rôle. Ce comédien est une pépite. Eric Génovèse nous régale en pasteur à la peine, perdu et drôle. Exceptionnel.

Elsa Lepoivre, dans le rôle le plus ouvertement comique, est parfaite et nous régale également. Adeline d'Hermy, belle, drôle, émouvante, grandit elle aussi de rôle en rôle. Jennifer Decker, Coraly Zahonero, Céline Samie forment une cour tout à fait "bondienne", notamment dans la scène de théâtre et des cendres. Serge Bagdassarian nous donne toujours son talent magnifique et son humanité. Pierre-Louis Calixte également parfait (comme toujours, ce comédien est aussi une vraie pépite). Les plus jeunes sont aussi au rendez-vous : Pénélope Avril, Vanessa Bile-Audouard, Hugues Duchêne et Laurent Robert (que je rêve de voir vite dans un rôle plus important, ce jeune acteur dégage un charisme prometteur!) Et enfin, et quel plaisir, Laurent Stocker, de retour, dans le rôle pivot d'Evens, l'oeil et l'âme d'Edwart Bond. Une composition saisissante. Un bonheur de voir ce génie de retour! Bref, je suis totalement emballé par ce spectacle.

Le théâtre anglais se marie à la perfection avec la Comédie Française. Merci pour cette programmation. Encore une réussite. A consommer sans modération !!