Critiques pour l'événement Jules Renard, L'homme qui voulait être un arbre
15 nov. 2016
8/10
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Voici un spectacle intelligent, subtil, à la gloire d'un auteur trop souvent méconnu. Catherine Sauval a découvert le Journal de Jules Renard suite aux représentations de Poil de Carotte au Studio-Théâtre de la Comédie-Frrançaise en 2010. Ce fut une révélation, un véritable coup de foudre. Cette passion pour l'homme, pour le poète, elle la dépose avec douceur, intensité, sensibilité sur la scène du "petit Poche-Montparnasse".

Son spectacle ne serait pas ce petit bijou si l'ancienne sociétaire du Français y proposait une simple succession des plus célèbres aphorismes du poète ("Si l'on bâtissait la maison du bonheur, le plus petite pièce serait la salle d'attente", "La nature fait du fumier avec les souvenirs de son année", "Dieu n'est pas une solution, ça n'arrange rien", "Je vois la vie en rosse"...).
Catherine Sauval raconte que l'agencement des différents extraits qu'elle avait retenus "se fit comme par magie en moins d'une heure".
Elle nous apprend ou nous rappelle que Jules Renard était mal aimé (sa mère ne le surnommait-elle pas "le chieur d'encre" ?), d'une timidité maladive, neurasthénique, voire suicidaire...
"C'est l'homme que je suis qui me rend misanthrope".

Cette magie opère au plateau et nous fait voyager dans les différents univers de Jules Renard : sa famille plus ou moins bienveillante, son travail d'écriture plus ou moins facile, sa campagne toujours chérie... Car l'auteur d'Histoires Naturelles et de Bucoliques, chronique paysanne avait un rapport à la nature qui est ici souligné. Les "scènes de vie de campagne" modifient le rythme du spectacle. Pleines de vie, elles sont souvent très drôles.

La scénographie de Catherine Sauval est toute simple, épurée, faisant la part elle aux jeux de lumières et à son jeu à elle, immense comédienne, tout en justesse, retenue, sensibilité et délicatesse.

Si l'émotion est toujours présenté, la dernière scène nous "cueille" littéralement. Preuve que Catherine Sauval, elle aussi magicienne, parvient à transformer ses spectateurs, l'espace d'un instant, en une véritable petite forêt...
31 oct. 2016
9,5/10
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Qui peut se vanter de connaître la totalité de l'oeuvre de Jules renard ?

Combien sommes-nous à n'avoir jamais lu que Poil de Carotte, et peut-être quelques aphorismes glanés ici ou là ?

C'est mon cas, je l'avoue humblement...

Grâce à ce spectacle tout en sensibilité, Catherine Sauval comble ces lacunes.
Et de quelle façon !

De sa voix reconnaissable entre mille, durant une heure et vingt minutes, elle va nous dire les mots de ce grand écrivain.

Seule en scène avec pour tout décor une table, une chaise, un tabouret et un chapeau-claque rempli de petits papiers sur lesquels sont écrites des citations de l'auteur, elle nous révèle des passages choisis par ses soins.

Et des passages on ne peut plus forts !

On sent l'émotion de la comédienne lorsqu'elle aborde, pratiquement d'emblée, le lourd et terrible conflit qui oppose l'écrivain à sa mère.

Par le choix de ces textes, sa façon de se les approprier, de les dire, Catherine Sauval nous subjugue, nous fascine, nous étonne aussi, et nous ravit.

Ici, il n'est plus question d'oeuvre écrite par un homme et dite par une femme : les mots souvent douloureux résonnent de façon universelle.

On mesure l'état dépressif, neurasthénique de l'auteur : Mademoiselle Sauval nous révèle la souffrance de cet homme, et nous la fait partager.
Comment ne pas être bouleversé par ces confessions littéraires...

Mais que l'on ne s'y trompe pas.
On rit également beaucoup !

Par le choix d'aphorismes, de citations écrites dans son journal, de piques, de vacheries bien senties, l'ex-Sociétaire de la Comédie Française nous rappelle quel fin et surtout quel drôle observateur de ses concitoyens était Jules Renard.

Elle n'a pas pu s'empêcher non plus de nous faire bien sentir les liens pour le moins compliqués voire impossibles entre Renard et.... le théâtre. (Oui, il détestait Shakespeare, qu'il ne comprenait pas...)

De magnifiques passages sont dits qui concernent les animaux (la mort d'une vache devient un rare moment d'émotion...), la nature, la campagne, les bois, et surtout les arbres.

Durant ce spectacle rare, scénographié et éclairé par Philippe Lagrue, Catherine Sauval nous livre une véritable leçon de théâtre, elle nous rappelle l'importance des mots, de la façon de se les approprier, de les faire siens et de les dire.

Rarement ai-je pu mesurer ce respect, cette communion qui peut régner entre un Comédien et son Auteur.
Du grand art ! Vraiment !

Merci infiniment, Catherine Sauval.

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Dans les jours qui suivent, je vous livrerai sur le site référencé plus haut l'entretien audio que Catherine Sauval m'a accordé.
Elle y reviendra de façon ô combien passionnante sur la genèse de ce spectacle, et sur l'homme qu'était Jules Renard.