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Mon Cœur

Mon Cœur
De Pauline Bureau
Mis en scène par Pauline Bureau
Avec Nicolas Chupin
  • Nicolas Chupin
  • Yann Burlot
  • Rébecca Finet
  • Sonia Floire
  • Camille Garcia
  • Zbigniew Horoks
  • Marie Nicolle
  • Anthony Roullier
  • Catherine Vinatier
  • Théâtre Paris-Villette
  • 211, avenue Jean Jaurès
  • 75019 Paris
  • Porte de Pantin (l.5)
Itinéraire
Billets à 20,00
Evénement plus programmé pour le moment
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2006 - Claire, trente-huit ans, s’effondre un soir devant son fils de sept ans. Transportée en urgence à l’hôpital, elle est opérée à coeur ouvert.

2009 - Irène, pneumologue à Brest, comprend, après une enquête minutieuse, que le Médiator, un coupe-faim largement prescrit pour maigrir, est en fait un poison. C’est le début d’un combat qui dure encore aujourd’hui. D’abord pour faire interdire le médicament, puis pour que les victimes soient reconnues.

2010 - Hugo, jeune avocat, vient de poser sa plaque. Une femme prend rendez-vous. Elle a entendu parler du Médiator à
la télévision. Elle vient de comprendre que c’est à cause de ces pilules, prescrites un jour de juin pour rentrer dans son maillot de bain, qu’elle dort maintenant la télévision allumée pour ne pas entendre les battements de son coeur artificiel.
Le procès du Médiator, reporté plusieurs fois, est prévu pour 2018. Dans Mon coeur, plusieurs histoires emmêlées racontent un des plus gros scandales sanitaires français.

 

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Alors ? 2011. Irène Frachon arrive en blouse blanche sur le devant de la scène.

Elle expose un monologue sobre et tranché, dur et humain. Sans elle, point de scandale sanitaire du Médiator. 2001. Une patiente évoque avec son médecin ses difficultés à perdre les kilos qu'elle a pris pendant sa grossesse. Le dicton voudrait qu'elle ait 9 mois pour le faire et 9 mois pour les perdre. Mais elle n'y arrive pas, elle n'a le temps de rien. Son apparence est importante mais elle doit manger vite, un paquet de chips, pour s'occuper, seule, de son fils. "Ce qui est sûr, c'est que vous avez besoin d'aide : je vous prescris du Mediator" la sentence tombe de la bouche du toubib. Sans transition, une vidéo montre l'anniversaire joyeux de cette femme, Claire Tabard, qui représente les centaines, voire les milliers de victimes du médicament. Elle souffle ses bougies et le cœur est à la fête un très court instant. La musique prévient que patatras, tout va s'effondrer. La bande son est bien trop présente et surtout trop appuyée à mon goût. Le sujet plombe déjà l'ambiance. Mais si en plus on use de moyens pour faire tirer les larmes, mon cœur ne s'emballe pas. D'autant plus que le scénario est assez catastrophique car notre Claire va devoir subir une opération à cœur ouvert de 6 heures, où elle demandera - dans une scène pas très crédible - nue comme un verre sur le billard, que se passera-t-il si elle refuse l'intervention ?

Elle accepte et se retrouve avec un traitement à vie, l'impossibilité d'enfanter une deuxième fois (de toute façon, elle n'arrive plus à avoir des relations sexuelles), un cœur qui fait tic-tac, sans compter sur le fait qu'elle soit cocue et virée de son job de vendeuse de lingerie. Ce n'est pas la grande forme, ni la tête des beaux jours, car elle ne décrochera d'ailleurs quasiment jamais un sourire. On passera le fait que son ex-compagnon oublie son anniversaire : lourdes et longues sont ces scènes, toujours accompagnées d'un son dramatique (au cas où le spectateur n'aurait pas compris qu'elle est au fond du trou). Seul Max, son fils, interprété de manière bluffante par Camille Garcia, apporte des touches de légèreté dans la détresse de Claire, "c'est clair". Puis, le spectacle bascule à l'arrivée de l'avocat et là, ça devient franchement intéressant. Certes, on reste dans la lourdeur avec une représentation très archaïque de l'office national d'indemnisation des accidents médicaux (ONIAM pour les intimes). Heureusement que le jeu des comédiens est irréprochable. L'alignement de ces vieux croûtons - les experts retranchés derrière leur table de jury - aurait pu être grandement comique si le sujet n'était pas aussi grave et réaliste. Cette deuxième partie ravira ceux qui pensent que nos institutions sont les monstres les plus froids. Le côté politique a été trop délaissé au profit d'une recherche du pathos. La procédure devant l'ONIAM a duré trois ans : voilà une donnée factuelle à exploiter ! Mais on n'en saura pas plus : pourquoi est-ce aussi long ? Quels ont été les rapports de force et les discours dominant, à l'époque ? Nous aurons uniquement le droit aux questions indiscrètes et non complaisantes des experts. Pauvre Claire. Les droits de la victime, c'est donner un prix à la vie affirme l'avocat. En voilà, une autre réflexion : quel préjudice peut se monnayer et à quelle hauteur ?

Le texte a été un peu trop écrit avec le cœur et manque... cette hauteur.
18 avr. 2017
10/10
8 0
Il y a eu le film La fille de Brest, d'Emmanuelle Bercot que je n'ai pas eu le temps d'aller voir sur les écrans.

Pauline Bureau, dont je suis le travail depuis plusieurs années, a écrit Mon coeur, pour le théâtre, sur ce même sujet, le scandale du Mediator, qui fut prescrit comme coupe-faim par des médecins peu scrupuleux. On dit que de 1976 à 2009, il a fait entre 1000 et 2000 victimes en toute connaissance du laboratoire Servier, fabricant de la molécule incriminée.

Cela étant, la responsabilité des médecins qui ont noté sur des ordonnances ce médicament en le détournant de son indication principale (le diabète de type 2) me semble extrêmement grave. Et j'irai même jusqu'aux pharmaciens qui, on ne le sait pas assez, sont soumis à des obligations de prudence. Ils doivent par exemple vérifier l'authenticité des ordonnances, leur régularité technique et conseiller l'utilisateur des médicaments.

C'est leur rôle de déceler le cas échéant des erreurs du médecin comme par exemple une contre-indication ou des posologies inadéquates. Ceci pour éviter de tragiques conséquences comme celles provoquées par la confusion entre deux abréviations. En cas de doute ou d'erreur le pharmacien doit dialoguer avec le médecin.

Je ne peux pas croire que la dangerosité du Mediator était ignorée à ce point. Il y a donc une énorme responsabilité collective et c'est important de la pointer. Pour que l'usager prenne conscience qu'une prescription, quelle qu'elle soit, n'est pas à suivre les yeux fermés, surtout quand on promet un produit soit-disant miracle. Mais tel n'est pas le sujet de mon article et revenons au théâtre.

Pauline Bureau a entrepris un travail magistral, de recherches, d'écriture, de mise en scène et le résultat est à la hauteur. C'est un spectacle engagé et engageant. On qualifiera cette forme de "théâtre citoyen" mais c'est d'abord et avant tout du "vrai" théâtre, qui résulte d'une réflexion dramaturgique et d'une direction d'acteurs exemplaire, empreinte de beaucoup d'humanité. On peut dire aussi sans faire de mauvais jeu de mots que la soirée est palpitante parce que le spectateur se trouve projeté par un savant dispositif d'ombres et de lumières au sein même de la machine judiciaire, sans manichéisme pour pointer les bons et les méchants. Car la réalité est plus complexe. Il est si important, quand un système déraille, que quelqu'un se lève et s'oppose. Le théâtre a la capacité d'être la caisse de résonance de ces personnes.

C'est un miroir qui est brandi face aux spectateurs, me rappelant, mais c'était il y a fort longtemps, le Palais de justice de Jean-Pierre Vincent, créé au Théâtre national de Strasbourg, qui migra ensuite un mois à l'Odéon. On a besoin que des artistes se saisissent de faits de société pour être amené à réfléchir et provoquer peut-être une évolution dans les pratiques.

La jeune femme s'était déjà dans le passé intéressée à une question de santé, avec La meilleure part des hommes, à la Tempête il y a 5 ans, avec des comédiens qu'on retrouve comme Nicolas Chupin et Marie Nicolle.

Ecoutons Pauline Bureau expliquer comment elle en est venue à Mon coeur : "J’écris l’histoire d’une femme qui contient un peu de chacune des personnes que j’ai rencontrées. Je l’appelle Claire Tabard. Elle est hantée depuis l’enfance par des problèmes de poids. Un médecin lui prescrit du Médiator après une grossesse et elle s’effondre sept ans plus tard devant son fils. Elle subit une opération à cœur ouvert. On remplace ses valves abimées par des valves mécaniques, ce qui lui laisse des séquelles et un traitement à vie. Son cœur est changé à jamais, son rapport aux autres aussi. Des années plus tard, elle comprend, en entendant la pneumologue Irène Frachon à la radio, que ces pilules avalées pour maigrir ont failli la tuer.

Commence alors un long chemin. Elle était malade, elle devient victime d’un empoisonnement. Ce statut de victime, ça lui donne des droits, celui de se battre, celui d’attaquer. Et c’est ce qu’elle va faire, accompagnée par Hugo, un avocat spécialisé en droit des victimes et par Irène, qu’elle appelle "sa guerrière". Dans ce chemin, elle se réappropriera son corps, mal aimé puis saccagé, et son estime d’elle même, abimée par une société qui impose des normes physiques drastiques tout en dévalorisant sans cesse notre désir d’y parvenir."

Claire Tabard est le nom d'un personnage. Celui d'Irène Frachon est la véritable identité de la première lanceuse de cette alerte. Il ne pouvait pas être changé et c'est un des points forts du spectacle que de ne pas être piégé ni par la fiction, ni par la réalité.

C'est elle (Catherine Vinatier) qui lance la représentation. La voilà devant nous, humble et déterminée dans sa blouse blanche et on est mal à l'aise de l'entendre dire "je serre les dents et je me redresse. Au 10 ème (malade) je comprends que je n'abandonnerai jamais. (...) colère et rage (...) des centaines de morts pour avoir voulu maigrir."

Le silence est de plomb. Vont se dérouler des scènes assez courtes, comme autant de diapositives qui retracent l'abominable histoire. On enchaine avec cet entretien entre Claire (Marie Nicolle) et son médecin (une femme) épuisée par la grossesse, l'accouchement et les 25 kilos qui sont restés. La solution arrive comme magique :
Je vous prescris du Mediator, en plus c'est remboursé. Elle est pas belle la vie ?

On a envie de tiquer parce que justement, cela ne devrait pas, ... être remboursé, puisque prescrit hors indications thérapeutiques "remboursables". Je rappelle que c'est un anti-diabétique, et pas un remède conçu pour perdre du poids. Le "détail" est essentiel parce que la réplique du médecin empêche la patiente d'avoir un sursaut de conscience.

La vidéo est très présente, comme elle l'est de plus en plus dans les spectacles conçus par Pauline Bureau. Je signale qu'elle est d'ailleurs nominée aux prochains Molières pour son excellent Dormir cent ans, théoriquement destiné à la jeunesse.

La dramaturgie alterne très judicieusement des images (ah voici le Pokemon Piafabec ...) et des épisodes filmés en noir et blanc, comme la fête de Claire pour son vingt-cinquième anniversaire où elle apparaît toute fine. On la verra heureuse avec son fils Max (formidable actrice Camille Garcia qui interprète plusieurs rôles d'ailleurs) et sa marionnette Monsieur Loup même si, déjà, Claire tousse un peu.

L'épreuve d'effort est une torture. Pour avoir déjà subi cet examen je sais qu'il peut devenir mortel dans des situations de cardiopathie très sévère. Claire n'a pas trente ans et son coeur a besoin de deux nouvelles valves.

Le violencelle se fait grinçant pendant la scène d'intervention chirurgicale, pensée avec réalisme sans trop forcer. Sur la toile de fond s'agite le réseau des artères tourmentées. On peut y voir des arbres étouffant dans une forêt profonde. Je vous ai fait une belle cicatrice se vante le chirurgien. Comme si tout était réglé ! On verra plus tard que ce soit-disant travail d'orfèvre a laissé une trace indélébile et mutilante de plus de 30 cm.

AFSSAPS barre la scène en énormes lettres, comme un rempart protégeant les laboratoires. Irène Frachon semble être en position de comparution à chaque fois qu'elle intervient auprès de cette instance qui fait autorité dans le domaine.

On lui reproche d'alerter la terre entière pour "juste" 11 cas, certes concentrés dans le CHU de Brest, mais 11 ne suffisent pas à prouver la toxicité du produit pourtant retiré dans de nombreux pays. On invoque le besoin de recherches croisées, de réunion d'un groupe d'experts, de délais incompressibles. Tout cela, dit en voix off, distancie la prise en compte de la réalité mais fait tout de même furieusement froid dans le dos. Depuis les faits, l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé a changé de nom pour devenir l'Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des Produits de Santé, ANSM, mais rien n'a bougé.

On entend par moments des battements du coeur.

Au troisième déplacement de la pneumologue, le taux de malades est monté à 70% mais on continue à ne vouloir aller ni trop vite ni trop lentement, et surtout à chercher à réfléchir à la communication. 300 000 personnes prennent du Mediator quotidiennement et il faut attendre parce que le principe dit de précaution protège le laboratoire, comme la présomption d'innocence protège un parent maltraitant son enfant tant que rien n'est prouvé, ou prouvable. Les dialogues semblent surréalistes : on a des comptes à rendre, dit l'agence. Certes, mais à qui ?

Combien de morts avant d'être autorisé à employer le mot de drame ? On pense à la chanson de Bob Dylan : the answer my friend is blowing in the wind ...

Retour chez Claire en 2010, désormais en fauteuil roulant. Le Mediator a été retiré du marché, point barre. Zéro explication. C'est que Servier pèse lourd avec 20 000 collaborateurs et 3,6 milliards de chiffre d'affaire. On ne donne pas le nombre de malades, encore moins celui des morts. On remarque beaucoup de non-dits dans la famille aussi, entre la mère et Max, seul avec la marionnette.

La chanson de Dany, Comme un boomerang, arrive à point nommé. Quand on pense qu'Etienne Daho l'a écrite en 2001 ... Suivra l'interview d'Irène Frachon par Laure Adler, sur France Inter qui sera sans doute réellement l'élément déclencheur. La scène se joue sur un praticable en hauteur, ce qui ajoute un effet supplémentaire. On est passé symboliquement à un autre niveau. La pendule du studio indique 21 h 52 et marque les secondes comme un compte à rebours.

21 mises en examen tenteront d'apporter des réponses à la vitalité de la corruption à l'intérieur de notre système de santé .... quand tous les procès auront eu lieu (ce qui n'est pas encore le cas). Le frisson parcourt les spectateurs quand Laure Adler demande à Irène Frachon si elle accepte de prendre en ligne une auditrice. On est au théâtre et pourtant on est propulsé dans le vrai concret :
- Alors c'est sur que c'est ça qui m'a rendue malade ? Pas possible d'être aussi conne, soupirera Claire.
- Un médecin vous l'a prescrit, répond la pneumologue, dédouanant la responsabilité de la patiente.

Scène du mariage de la soeur de Claire (Rebecca Finet). Crise de l'enfant quand il voit sa mère à terre. La mise en scène évoque l'effondrement d'un plafond dans la brume.

Troisième temps, le procès. L'avocat (Nicolas Chupin) explique la procédure. Claire Tabard va devenir un cas d'école. Elle devra reconnaitre qu'elle n'a arrêté de prendre du Mediator qu'à partir du jour où elle ne l'a plus trouvé en pharmacie. Malgré sa honte des coupe-faim, sa terreur de ne pas y arriver sans. Et on voit la comédienne avancer symboliquement sur un espace, comme sur une corde raide, de nouveau à plusieurs mètres au dessus du sol.

Etre indemnisé ne répare pas. C'est juste une petite pierre pour se reconstruire. Et depuis 2013, le Droit des victimes est de donner un prix à la vie. La première personne que l'avocat doit convaincre c'est Claire elle-même que dans son cas, attaquer relève de la légitime défense. Sans la détermination de personnes comme lui (et comme Irène Frachon) les victimes n'auraient jamais trouvé l'envie ni le courage de se battre contre plus gros qu'eux.

Claire Tabard intervient de dos, mais on la voit de face car elle est astucieusement filmée. Silence dans la salle quand elle fait écouter aux membres de la commission chargés d'évaluer son préjudice le bruit permanent que font ses valves mécaniques et qu'on comprend que pour s'endormir il lui faut chaque nuit laisser la télévision allumée pour les oublier. L'émotion est forte encore en entendant à la fin de la représentation "Den Tod" de la Cantate 4 "Christ lag in Todesbanden" de J.-S. Bach. Parce qu'on sait que ce scandale sanitaire toujours pas été jugé.

Pauline Bureau a réussi le tour de force de créer un spectacle qui ne se réduise pas à une leçon de morale et qui ne bascule jamais dans le pathos. N'allez surtout pas croire que l'atmosphère est plombante. Il arrive qu'on reçoive un uppercut mais on rit aussi, souvent, comme dans la vie.

Aux saluts on ne compte que 8 comédiens et on se demande comment leur performance a pu être possible, nombreux étant ceux qui ont joué plusieurs rôles sans qu'on y prenne garde. Le spectacle a été longuement applaudi par des spectateurs majoritairement debout, sans qu'on remarque un seul "bravo" qui aurait résonné avec incongruité.

Quelqu'un est sorti bouleversé, me disant si j'étais juge (sous-entendu du spectacle) je mettrais 10 sur 10 ! Imaginez maintenant, tout est envisageable, que cette personne travaille dans ce laboratoire, et soit chargé de promouvoir les médicaments de demain, que cette personne ait la passion de son travail mais qu'elle l'exerce avec conscience, et parfois un tempérament à la Frachon, et que peut-être le cours de sa vie se trouvera impacté par cette soirée ... et par voie de conséquence celle de futurs patients ... ce ne serait pas un petit bénéfice.

Mon coeur est un spectacle qui fera date. Si vous êtes parisien et que vous l'avez manqué aux Bouffes du Nord vous pourrez aller le voir à Chatillon le 21 avril, ou à Chevilly-Larue le 28. Il ne faut pas manquer un tel rendez-vous. Ni d'ailleurs, le Serment d'Hippocrate dans un registre apparemment moins tragique.
2 avr. 2017
8,5/10
37 0
Une pièce sur l’affaire du Médiator… Voilà un spectacle que j’aurais manqué si je n’avais pas vu les très bons retours de certains twittos théâtreux sur la toile. L’affaire, que j’ai suivie de loin lorsqu’elle éclatait en 2012, se retrouve sur une scène de théâtre, et j’avais peur du documentaire, que j’ai souvent tendance à éviter. Mais je n’avais rien compris. Les scènes de justice, devant le comité d’expert, ne sont-elles pas en-elles même déjà théâtralisées ? La transposition de la vie à la scène était alors naturelle. C’est le parti pris de Pauline Bureau : dans Mon Coeur, elle met en scène simplement les faits. Aucun ajout n’est nécessaire : ils parlent suffisamment crûment pour eux-mêmes.

Le spectacle se divise en deux temps. Pour amener à ces scènes de justice, il faut d’abord contextualiser. En deux heures, il faudra retracer 15 ans de la vie de Claire Tabard, venue consulter pour une difficulté à perdre du poids après une grossesse, et dès lors devenue victime du Mediator. On suit Claire dans sa vie de jeune femme active, élevant seule son enfant, travaillant comme vendeuse dans une boutique de lingerie féminine le jour, sortant et profitant de la vie la nuit. Mais le médicament entraîne des ralentissements de son rythme de vie, et Claire, épuisée, finira par consulter. Le verdict est sans appel : elle devra subir une opération à coeur ouvert la semaine d’après si elle veut vivre. S’ensuivent de longues périodes de récupération auxquelles assiste son fils, Max, impuissant.

La deuxième partie est plus dure encore. La scénographie est minime, seuls les mots sont là pour retranscrire une vérité qui dérange. On suit le long combat d’Irène Frachon pour faire interdire le Médiator en France, alors même que la plupart des autres pays l’ont déjà proscrit de la vente depuis un bout de temps. Parallèlement, c’est la poursuite judiciaire entamée par Claire Tabard qui prend forme sur la scène. La confrontation entre les deux parties est longue, douloureuse, impensable. A notre tour d’assister, impuissant, à l’inhumanité d’une société qui se prétend pourtant organisme de santé. Le théâtre prend alors la forme d’une dénonciation, mais également celui d’un témoin nécessaire.

Le témoignage est d’autant plus poignant qu’il est porté par des comédiens dont l’humanité ne fait aucun doute. Catherine Vinatier est une Irène Frachon dont la fragilité est perceptible, mais qui, animée par un désir de sauver des vies, ne lâchera le combat à aucun moment. Sa rencontre avec Claire (Marie Nicolle) est d’une simplicité sans nom et pourtant tout est dit. La lente descente aux enfers de Claire ne pouvait être mieux appréhendée que par l’évolution, physique, psychologique, du personnage, et la transformation est bluffante. Toute la vie qui animait la jeune femme disparaît au détriment de la fatigue, de la souffrance, et de la solitude. Le brin d’espoir est incarné par Nicolas Chupin, l’avocat de Claire : Hugo. La complexité du cas, les épreuves à surmonter, la longueur des réclamations, rien n’aurait pu exister sans sa patience et son professionnalisme. Il devient une échappatoire nécessaire à la cruauté et l’indécence du comité d’expertise. Une touche d’humanité essentielle pour respirer lors de cette deuxième partie.
27 mars 2017
8,5/10
33 0
Mon coeur a pris une belle claque avec cette pièce !!!

Car ce n'est pas l'histoire d'un petit bout de plastique qui sert à jouer de la guitare (mauvaise blague faite par un ami quand il m'a proposé d'y aller), c'est l'histoire du scandale du Médiator qui n'est pas encore fini en France mais il a déjà bien défrayé la chronique. L'auteure a voulu porter la parole des victimes qu'elle a rencontré et les a fusionné dans cette femme Claire Tabard : un emblème pour toutes les victimes.

Même si la première partie est un peu longue et maladroite : c'est la partie consacrée à la vie de Claire Tabard (incarnée par une merveilleuse Marie Nicolle), l’héroïne que nous suivons, avant, pendant et après son opération, en alternant scènes de la vie quotidienne et visites médicales. Sous nos yeux, sa vie devient un enfer, une souffrance au quotidien... Il y a aussi l'enquête du médecin Irène Franchon qui a révélé la vérité à nos yeux en harcelant de rapports l'Agence française de sécurité sanitaire qui finira par réagir.

La seconde partie est un choc émotionnel. C'est la partie consacrée aux expertises médicales afin de reconnaître ou non si Claire a bien été empoisonnée par le Médiator. Les audiences se succèdent pendant près de trois ans et chacune apporte son lot de tension et de souffrance : on frissonne à l'énoncé de certaines questions des experts qui fouillent sans vergogne dans l'intimité psychique et physique de Claire.

Il y a aussi l'avocat des laboratoires Servier qui assiste à ces séances d'expertise et il est tellement infecte qu'on a vraiment envie de sauter sur scène et d'aller le frapper (excellent Anthony Rouiller).

L’enchaînement des scènes est digne des plus grands metteurs en scène du moment.

Ce fut un moment intense vraiment rare au théâtre et je vous invite à y aller car malheureusement le théâtre était loin d'être plein.
21 mars 2017
9/10
17 0
La lumière laiteuse qui accueille les spectateurs du toujours magique Théâtre des Bouffes du Nord s’éteint et laisse la place à une femme en blouse blanche, au centre du plateau nu.
Elle est visiblement médecin, sa voix est claire, posée, et elle s’adresse directement à nous.
On a prescrit pendant des années un médicament, le MEDIATOR, utilisé comme un vulgaire coupe-faim. Quand des effets secondaires dramatiques, provoquant de très graves troubles cardiaques, ont commencé à émerger chez certains patients, on a continué de le faire.

Ces personnes ont donc été sciemment empoisonnées. Certaines sont mortes. D’autres ont eu la « chance » de survivre, mais au prix d’un quotidien devenu extrêmement compliqué…
Elle s’appelle Irène Frachon. Nous sommes en France, en 2016. Elle nous parle de sa mission, de son combat.
« Ma salle d’attente, c’est la France. Je n’abandonne pas un malade, surtout si c’est foutu. »

Flash back : retour en 2001. Nous voici à présent dans le bureau d’un médecin. Claire Tabard est une jeune maman. Elle vient d’accoucher de Max. Mais les kilos qu’elle n’arrive pas à perdre lui empoisonnent la vie. Son médecin lui prescrit du MEDIATOR. L’histoire de Claire commence.
On suit son calvaire. Les premiers essoufflements, la fatigue anormale, qui inquiètent, les premiers examens et les tests d’efforts, qui éprouvent, le diagnostic, qui tombe comme une lame. Puis l’opération à cœur ouvert, très impressionnante, que l’on vit en direct. Et la vie quotidienne, amoureuse, sociale, totalement bouleversée.

En parallèle, Irène Frachon poursuit sa minutieuse enquête et devient la lanceuse d’alerte du plus grand scandale sanitaire de ces dernières années. On la suit lors des auditions à l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé (l’AFSSAPS), sur le plateau d’une émission de France Inter qui révèle l’affaire au grand public.
Claire apprend ainsi que sa maladie peut être liée à ce fichu médicament qu’elle a pris quelques années plus tôt pour « pouvoir rentrer à nouveau dans son maillot de bain ».
Elle rencontre Irène, qui la connecte à Hugo Desnoyers, un avocat déterminé à renverser des montagnes et qui a fait du droit aux victimes le sens à sa vie de juriste.
La machine est lancée : on suivra le combat de Claire jusqu’au bout.
Un théâtre réaliste de combat qui ne vous lâche pas.

Pauline Bureau s’est visiblement passionnée pour cette affaire. Elle a rencontré la « fille de Brest », Irène Frachon. Elle a sillonné la France à la rencontre des victimes, a beaucoup lu, beaucoup écrit.
Cet investissement ne se voit pas sur scène : on aurait pu craindre qu’il produise un spectacle didactique. C’est mal connaître la jeune metteuse en scène. À la tête de sa compagnie La Part des Anges, elle produit ici un spectacle absolument essentiel, choisissant judicieusement de régler sa focale sur le personnage de Claire. Nous l’accompagnons dans sa lutte. Nous souffrons avec elle.

Les comédiens alternent plusieurs rôles, autour des trois personnages clés de cette histoire : Irène Frachon (excellente Catherine Vinatier), l’avocat Hugo Desnoyer (Nicolas Chupin, tout en subtilité, alternant humour et détermination), et Claire Tabard (incandescente Marie Nicolle). C’est ce trio de combat qui porte la pièce et la structure.
« Je vaux combien ? C’est ça le droit des victimes : donner un prix à la vie. »

Les tableaux se succèdent, portés par une scénographie que ne renierait pas Joël Pommerat. L’écriture est délicate, jamais manichéenne. Elle laisse surgir la légèreté qu’il faut quelque fois pour détendre l’atmosphère lourde liée au sujet. La scène finale, celle des auditions filmées devant une commission d’experts, est à ce titre un grand moment de théâtre, où émotion et humour ne cessent d’affleurer.
Ce spectacle, créé fin février au Volcan Scène Nationale du Havre, vous attrape et ne vous lâche pas. Rarement avons-nous senti un public aussi à l’écoute, aussi concerné par l’histoire qui se déroule devant lui. L’audition de la sœur de Claire Tabard devant la commission fut, ce soir là, applaudie, comme si nous étions le vrai public de cette affaire.

Petite précision à l’attention des futurs spectateurs de cette grande réussite du printemps : certaines scènes sont d’un tel réalisme qu’elles peuvent mettre mal à l’aise (des spectateurs ont quitté la salle – on apprendra même que l’une d’elles fit un malaise ce soir -là). Il n’empêche : on aime quand le théâtre se saisit avec autant de talent d’un sujet d’actualité et MON COEUR restera pour nous l’un des meilleurs spectacles de la saison.
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Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor