Dans la solitude des champs de coton

Dans la solitude des champs de coton
De Bernard-Marie Koltès
Mis en scène par Roland Auzet
Avec Audrey Bonnet
  • Audrey Bonnet
  • Anne Alvaro
Evénement plus programmé pour le moment
Achat de Tickets

Au plateau, deux femmes, différentes, où la question centrale du désir se joue. Un dialogue de deux solitudes enfermées par la question sous-jacente à tout échange : « Que me veux-tu ? ». Et d’obliger l’autre, par tous les moyens du discours, à se dévoiler, à répondre au manque fondamental, à cracher un peu de sa vérité…

Aux Bouffes du Nord, le théâtre sera plongé dans un brouillard complet redéfinissant les contours de l’action dramatique. Le public et les actrices ne feront qu’un organe déambulatoire où la quête koltésienne se déroulera. Des casques pour chaque personne du public seront proposés pour entrer dans l’intime des mots, de la situation et du corps des actrices. Cette démarche cherchera ainsi à dépasser la seule vision de la représentation, à repenser l’espace et révéler des infimes ou entrevoir des failles.

Les perceptions visuelles et auditives associées aux déplacements du public constitueront les fondements de la relation du récit intime dans l’espace public.

 

Au Stade Didot

Note rapide
0 critique
Note de 1 à 3
0%
0 critique
Note de 4 à 7
0%
3 critiques
Note de 8 à 10
100%
Toutes les critiques
25 août 2020
10/10
3
Je croyais avoir fait toutes les expériences possibles en matière de théâtre.

Très peu sur un plateau, en toute logique puisque ce n'est pas mon métier d'être comédienne, même si, en tant que conteuse, j'ai été plusieurs fois face à un public, que je me suis trouvée sur scène en avril 2019 presque une heure trente à côté de Constance Dollé dans une représentation de Girls and boys, quelques jours après avoir participé au Grand Bazar des Savoirs mis en espace par Didier Ruiz pour les dix ans du Théâtre Firmin Gémier-La Piscine de Châtenay-Malabry (92) parmi une centaine d'experts en tous genres qui ont partagé leur passion avec des petits groupe de spectateurs.

Et en tant que spectatrice je ne manque pas de souvenirs insolites. J'ai apprécié des mises en scène fracassants le fameux quatrième mur qui isole (théoriquement) les spectateurs des acteurs. En suivant des représentations dans une chambre d'hôtel, dans une reconstitution de palais de justice, sur une barque, dans une zone industrielle, en déambulation en pleine nature ou entre les différents espaces d'un ancien cinéma, et même au coeur d'un embouteillage.

Rien de tout cela n'était gadget. Le parti pris dramaturgique se justifiait. Ce sont de beaux et bons souvenirs. Mais Dans la solitude des champs de coton, conçue et mise en scène par Roland Auzet (qui a également créé la musique) surpasse de loin tout ce qui a précédé. Je croyais connaitre le théâtre immersif. Je me trompais.

Jusque là je n'avais vécu que des moments collectifs, même lorsqu'ils se déroulaient en petits groupes. Cette fois, et bien que la représentation se déroule à la vue de tous, on la vit de manière individuelle, personnelle, je dirais "solitaire", précisément solitaire et donc en parfait accord avec le thème du texte de Bernard-Marie Koltès, tant de fois représenté dans un espace théâtral.

Je n'avais pas programmé la soirée pour son originalité, mais parce que c'était le dernier événement de cette mini-première saison au Théâtre 14 qui nous a offert un si beau festival. Je suis venue aussi pour entendre Anne Alvaro qui est une comédienne exceptionnelle, ce qui ne signifie pas que sa partenaire de jeu, Audrey Bonnet ne le soit pas. Elle était l'été dernier dernier dans Architecture, le spectacle d'ouverture du festival d'Avignon, dans la Cour d'honneur du Palais des papes où Olivier Py affirmait vouloir désarmer les solitudes.

Ce soir c'est plus que jamais d'actualité.

Pour vous dire combien je venais les yeux fermés, je m'apprêtais à rejoindre le Gymnase Auguste Renoir, un des lieux du ParisOFFestival quand j'ai compris qu'il fallait se rendre au Gymnase Didot. Outre les recommandations sanitaires de port de masque et de désinfection des mains il fallait récupérer la contremarque (à signaler que ce spectacle exceptionnel était gratuit, sur réservation) puis échanger une pièce d'identité contre un jeton, lequel donnait accès à un équipement HF dont le fonctionnement était patiemment expliqué à chacun avant d'être lâché sur le terrain alors que la nuit tombait doucement sur le stade Didot.

J’ignorais quelle était la jauge. Je ne m’attendais pas à un extérieur (le gymnase est un lieu fermé) mais je trouvais -a priori- le cadre propice au sujet, et rassurant en cette période de reprise d'épidémie.

Ça se remplissait bien. Des petits groupes se sont assis sur la pelouse, dispersés. J'avais repéré les poursuites de part et d'autre, et un dispositif plus important en place sur la terrasse mais je ne disposais d'aucun indice pour me positionner. On m'ait juste dit qu'on avait le droit de bouger. J’ai fait intuitivement le bon choix, celui du banc sous abri, situé en bordure du terrain, où d'habitude prennent place les joueurs remplaçants.

Restait à deviner quand le spectacle proprement dit allait commencer. A quoi le saurait-t-on ? A une annonce ? A l'éclairage des comédiennes ?

Le spectateur est seul, parmi la foule. Il fait, les yeux grands ouverts, l'expérience déconcertante de la cécité. Quand on est interpelé dans le noir on se repère d'habitude à la perception de l'endroit d'où vient le son. L'entendre dans le casque abolit toute direction. On reçoit la voix dans la tête sans pouvoir déterminer si la comédienne est devant, derrière, loin, proche ... Alors le public s'ébranle dans l’espoir d’apercevoir son visage. En vain.

Comme notre position est étrange. Nous sommes contraints à accepter la frustration et à vivre la patience. Quelques notes de piano se superposent (j'apprendrais plus tard que les actrices sont privées de la musique). Des lampes s'allument ça et là aux étages des immeubles voisins.

On perçoit nettement, au débit des paroles, que la comédienne n'est pas immobile. Alors je fais le pari de ne pas bouger et de la laisser venir, comme on le ferait d'un animal sauvage, en vivant la scène de intérieur.

La question du désir, avec l'apprivoisement pour corollaire, est au coeur de la pièce dont chaque mot résonne comme jamais. Et plus encore depuis que nous avons vu Ultra-girl contre Schopenhauer ... car le philosophe nous prévenait que la satisfaction du désir ne garantissait pas d'atteindre le bonheur. Il y a ce soir des néophytes qui ne sont probablement jamais allés au théâtre et qui ont été rassurés par la gravité et le déroulement en extérieur, moins intimidant que dans une salle dont ils ne connaissent pas les codes de bonne conduite. Il y a aussi des gens de théâtre, qui connaissent le texte par coeur et qui le redécouvrent car ils l'entendent différemment.

Le client (Audrey Bonnet) intervient alors, en précisant, reprenant les mots précédents, et faisant du coup avancer la discussion en cahotant sans qu'elle ne soit un vrai dialogue : Je ne marche pas en un certain endroit et à une certaine heure. (...) je ne connais aucun crépuscule ni aucune sorte de désirs (...) J’allais de cette fenêtre éclairée derrière moi, là-haut, à cette autre fenêtre éclairée, là-bas devant moi, selon une ligne bien droite qui passe à travers vous parce que vous vous y êtes délibérément placé (p. 13).

Nous percevons toujours le son sans l'image, sachant simplement qu'ils sont deux à se louvoyer sur cette scène immense où nous sommes acceptés. Va-t-on abandonner toute tentative de repérage ? Le souffle de la comédienne est saccadé, sans doute en raison des grandes enjambées qui la propulsent d'un point à un autre selon une trajectoire décidée d'elle seule. Le metteur en scène n'a imposé, je le saurai plus tard, que trois points de rencontres en dehors desquels les comédiennes sont libres de suivre les lignes et les courbes qu'elles souhaitent.

Le claquement sec d'un portillon a beau se produire dans l'oreille gauche on sait que le terrain est ceinturé d'une clôture percée en quelques endroits. Les yeux se sont maintenant habitués à l'obscurité et on peut balayer l'espace, chercher en quel lieu ça a cogné sèchement.

Dès lors on parviendra à poursuivre du regard le dealer et le client qui parfois nous échapperont. On sait désormais qu'on les attrapera de nouveau dans le filet de nos yeux, à la faveur d'un pinceau lumineux ou d'un frôlement car les deux comédiennes n'évitent pas la proximité avec les spectateurs sans pour autant jamais "jouer" avec leur présence. C'est comme si deux réalités s'étaient superposées sans se rencontrer, la leur et la nôtre. Comme si ce qu'on appelle le quatrième mur était devenu gazeux, mais néanmoins tout à fait étanche.

On avait perdu la notion du lieu, on avait perdu le sens de l’orientation, et voilà qu'on les a vus grimper sur la terrasse. Elles s'y affrontent maintenant.

Un chat s'enfuit à toute vitesse alors devant moi, de cour à jardin si je puis dire en me basant sur ma position face aux deux comédiennes. Et je pense furtivement à celui qui avait traversé imperturbablement la largeur de la scène avignonnaise l'été dernier.

Pour la première fois la pièce devient dialogue et les échanges s'accélèrent jusqu'au message final que Bernard-marie Koltès a sans doute voulu nous donner à propos de la fatalité qui pèse sur l’humanité. Il n'y a pas d'amour. Non, vous ne pourrez rien atteindre qui ne le soit déjà (p. 60). Le dealer s'effondre devant le client.

On pourrait croire que Koltès a écrit Dans la solitude des champs de coton spécialement pour cet endroit, en extérieur. Pourtant on sait que Patrice Chéreau l'a créé en février 1987, au théâtre des Amandiers de Nanterre, avec Laurent Mallet et Isaach de Bankolé, puis repris fin 1987-début 1988, en interprétant lui-même le rôle du dealer, ce qui n’a pas plu à Koltès car il trouvait que cela donnait une sensation de compréhension possible entre les personnages. Il tenait à ce que le dealer soit joué par un homme noir. Une troisième version a été donnée bien après la mort de l'écrivain, en 1995-1996, à la Manufacture des Œillets, avec Pascal Greggory et Patrice Chéreau.

D'autres mises en scène ont eu lieu depuis. Et notamment en 2016 celle de Charles Berling au Théâtre national de Strasbourg dans laquelle il interprète le client et confie le rôle du dealer à une femme (Mata Gabin), de couleur noire. C'est cette version qui aurait dû être jouée sur la scène du Théâtre 14 du 9 au 26 juin 2020, mais les restrictions sanitaires en ont voulu autrement. Autre coïncidence c'est Audrey Bonnet qui avait ouvert la saison du Théâtre 14 après les travaux en janvier 2020 avec Clôture de l'amour, texte, conception, réalisation de Pascal Rambert, qu'elle interprétait avec Stanislas Nordey.

Quoiqu'il en soit et malgré les qualités de son travail (que je n'ai pas vu) je conserverai longtemps la version de Roland Auzet qui apporte une clarté et une actualité au texte. Jamais la marchandisation de notre époque n'a été si justement pointée. On peut imaginer le choc que fut la première représentation au Centre commercial de la Part-Dieu de Lyon en 2016. Et avoir confié les deux rôles à deux femmes est extrêmement intéressant.

Ne manquez pas une des prochaines représentations ! Le 2 septembre sur le Parvis de la BNF, Paris 13e et les 3 et 4 septembre – lieu surprise (réservations ouvertes à partir de la fin août). Vous avez la garantie d'un spectacle très étonnant, forcément, toujours particulier, puisque la scénographie n’est pas figée et s’adapte au lieu où il se déroule.
3 mars 2016
9/10
88
Un tel texte vous accueille au plus profond, vous cueille de son désespoir savant.

Le texte en lui même est une exposition. Cette salle est un estomac, on l'arpente au début casqué alors que le jeu se fait autour, on entend les actrices sans les voir, puis on les voit mêlées comme nous au decor, à la réalité. Une lampe brille dans un coin pour rappeler que ce sont des choses qui se jouent. La pièce joue implacablement comme un esprit sans repos qui s'interroge en apothéose.

Quel élan nous pousse vers l'autre ? Désir sera dépendre et vendre sera vanter et se rabaisser. Animal sera l'homme. Rien ne restera des espoirs d'éden. La solitude appelle la parole, le commerce du monde étend sa stratégie.

Un moment qui vous marque, se répercute ensuite et vous suit en vous même. Dans la magie des Bouffes, deux actrices dans ce duel du loup et de l'agneau. Mais qui mangera l'autre? Fort brillant dans la pénombre.
9 févr. 2016
9/10
70
« Un deal est une transaction commerciale portant sur des valeurs prohibés ou strictement contrôlées, et qui se conclut, dans des espaces neutres, indéfinis, et non prévus à cet usage, entre pourvoyeurs et quémandeurs, par entente tacite, signes conventionnels ou conversation à double sens – dans le but de contourner les risques de trahison et d’escroquerie qu’une telle opération implique –, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, indépendamment des heures d’ouverture réglementaires des lieux de commerce homologués, mais plutôt aux heures de fermeture de ceux-ci. ». Sous le thème du deal qui est le fondement même du texte de Koltès se trouve celui du désir et de la dépendance entre les deux parties, jusqu’à ce qu’il vienne se nicher, en toute fin, dans l’aube d’un conflit naissant.

Alors que les spectateurs se voient remettre un dispositif au casque et attendent dans le hall du Théâtre des Bouffes du Nord, la voix d’Anne Alvaro résonne dans la nuit : « Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir » confie-t-elle avec beaucoup de finesse et forçant le public à sortir du lieu de la représentation pour la découvrir, debout et calme, dans la rue, sur le parterre qui fait face à l’entrée, dans le bruit dû à la proximité avec la Porte de la Chapelle, au milieu des passants qui se pressent sous les lumières de la ville. Très vite, malgré la distanciation des corps, nous plongeons dans un théâtre de l’intime et de la déambulation personnelle, qui se poursuivra jusqu’à l’intérieur de la salle que nous rejoindrons quelques minutes plus tard pour une représentation un peu plus conventionnelle mais pertinemment forte en émotions, dans un brouillard ambiant qui amplifie toutes nos perceptions et nos sensations.

Après le festival Rambert en fin de saison dernière, nous retrouvons avec délectation Audrey Bonnet sur la scène du théâtre des Bouffes du Nord. Elle fait face à Anne Alvaro, grandiose également. Dans la solitude des champs de coton devient alors le terrain d’affrontement entre deux grandes actrices dont le dispositif au casque permet d’entendre pleinement le texte dans ses moindres nuances. Et nous pourrions rester là des heures, tapis dans l’ombre, à écouter leur voix envoûtante, modelant et sublimant les mots de Koltès. Quelques bruitages viennent troubler la parole qui s’installe peu à peu dans une sensible mise en tension mais cela rajoute du cachet à l’ensemble. Monter cette pièce avec deux femmes relève d’un choix audacieux que Roland Auzet n’a pas hésité à faire et cela se révèle être une idée de génie, servie par le talent incommensurable d’Audrey Bonnet et d’Anne Alvaro. Plutôt que de desservir le texte, cela le renforce et le transporte dans une tout autre dimension, à la fois tragique et actuelle.

Le dispositif scénique retenu est original et innovant tandis que la mise en scène, minimaliste avec des déplacements limités et un décor vierge de tout artifice, laisse le champ libre au sens du texte que l’écoute au casque vient souligner en nous plongeant dans une solitude extrême, comme coupés du monde extérieur. Lorsque les derniers mots viennent résonner à notre oreille, nous restons un moment interdits, comme suspendus au fil d’un temps qui s’est arrêté, avant de réaliser à quel point il fut fabuleux de nous acquitter de ce moment d’une rare intensité. « Mais les sentiments ne s’échangent que contre leurs semblables ; c’est un faux commerce avec de la fausse monnaie, un commerce de pauvre qui singe le commerce » écrivait Bernard-Marie Koltès bien que ce soir-là, nous avons eu la certitude d’assister à un échange entre deux immenses interprètes, au talent comparable, qui ont su sublimer une œuvre bouleversante qui questionne avant tout la relation à l’autre.
Votre critique endiablée
Nos visiteurs sont impatients de vous lire ! Si vous êtes l'auteur, le metteur en scène, un acteur ou un proche de l'équipe de la pièce, écrivez plutôt votre avis sur les sites de vente de billets. Ils seront ravis de le mettre en avant.
Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor