Ce que j'appelle oubli

Ce que j'appelle oubli
  • Comédie Française - Studio Théâtre
  • 99, rue de Rivoli
  • 75001 Paris
  • Louvre-Rivoli (l.1)
Itinéraire
Billets de 14,00 à 35,00
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« Avoir un monologue dans sa valise », selon les mots de Marcel Bozonnet, ancien administrateur général, voilà l’indispensable paradoxe pour un acteur de troupe.

Un comédien donc, singulis, dit les mots qu’il balade dans ses poches. Denis Podalydès prend son souffle pour jouer ce texte sans ponctuation de Laurent Mauvignier. La phrase, toujours la même phrase – récit d’un fait divers aussi violent que banal, d’un homme battu à mort pour une canette de bière volée – se déploie, pleine de rythmes et de cassures.

 

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10/10
115 0
Le spectacle commence dans le noir. Comme un cauchemar. Il ne peut s’agir que d’un cauchemar. Il le faut. Pourtant non. Dans ce noir, on devine la silhouette longiligne d’un homme, immobile dans son attitude. Il parle, un livre posé au sol devant lui. Il s’adresse à un autre homme. Quand la lumière s’éveillera, nous verrons son visage halluciné, bouleversé, bouleversant. Son corps ne bouge pas et ne bougera pas le temps de tout nous livrer et de se délivrer.

Il raconte à cet homme mais ce qu’il lui dit nous transperce aussitôt, une agression inutile, une bastonnade gratuite, un vulgaire cassage de gueule en règle. Rien ne nous est épargné. Aucun détail, aucun ressentiment, comme si la victime commentait son propre attentat.

Ah, j’oubliais ! Le type avait volé et bu une canette de bière dans un supermarché.

Choqué par ce fait divers, l’auteur Laurent Mauvignier a écrit son roman comme une urgence. C’est ce roman, publié en 2011, qui nous est donné à vivre par Denis Podalydès. Précis et direct, le texte interpelle le spectateur, le saisit, le meurtrie presque. Il interroge la ou les raisons de cet acte insolent pour la vie et ignoble pour l’homme. Acte qui au-delà de la cause apparaît irrémédiablement sans raison.

Ah, j’oubliais ! Le type avait volé et bu une canette de bière dans un supermarché. Ils s’y sont mis à quatre vigiles pour le tabasser.

Denis Podalydès nous cueille dès le début de ce cauchemar qui n’en est pas un, dès le premier mot prononcé, dès que le vent de ce poignant récit commence à souffler. Entre lui et nous, il aura sa voix, il y aura des mots, des respirations, des intonations et des silences. Pas de geste, pas de mouvement. Il restera digne et figé dans cette sorte de récitatif vibrant, excité et révolté qui ne nous laissera aucun instant de répit.

Ah, j’oubliais ! Le type qui avait volé et bu une canette de bière dans un supermarché, il est mort sous les coups des quatre vigiles.

Ce spectacle est inouï et unique. Il charrie une émotion submergeante. Il est terriblement et tragiquement beau. Quelle claque !
25 mars 2016
10/10
76 0
Il y a dix ans, tout juste ou presque, Denis Podalydès écrivait ceci:
"Je sortirai du théâtre sans un mot, mais poliment. Ennuyeux? Peut-être. Parfois. Mais, au moins, on aura tout compris, tout entendu. On ne pourra pas me reprocher l'obscurité, l'inutile complication, la démonstration pathétique. On m'oubliera logiquement. On se souviendra d'abord du sens. On racontera la pièce.

A mon propos, on dira seulement: "à un moment donné, il y a un type qui a dit ceci ou cela, il a fait ceci ou cela... Rarement plus".
Alors, je serai toujours le même. Comme on m'aura oublié, je ne serai jamais le même. Dans le même temps. Horizontal et vertical. Je traverserai les spectacles. Tous les spectacles. Ils ne seront plus des spectacles, mais des livres. La scène sera la page. Je serai un mot. Plusieurs mots. Un texte. On ne verra de moi que les mots qui me composent. L'acteur verbal. Je prendrai ce pseudonyme: Verbal. Reste à trouver le prénom. Je me couche. Fourbu."
C'est dans "scènes de la vie d'acteur", chapitre "Fatigue de l'acteur verbal".

Dans "Répétition" de Pascal Rambert, et ici dans "Ce que j'appelle l'oubli" sur le sublime texte de Laurent Mauvignier, Denis Podalydès au sommet de son génie (et je pèse mes mots), nous montre que l'acteur verbal n'existe pas et, si c'était le cas, le concernant, n'est pas un simple passeur de mots. Au contraire, il est soutout question de physique et d'énergie.
Sans un geste (ou presque, juste un mouvement des mains), sans reprendre son souffle (il n'y a pas de ponctuation), par son regard, sa voix, son corps, il nous capte, nous emporte, nous bouleverse, nous donne un grand claque. Comme chez Rambert, c'est l'énergie me qui fascine ici. On est emporté de la première à la dernière seconde, sans pouvoir bouger un cil, sans interférence de la moindre autre pensée qui pourrait perturber ce qu'il nous donne. Comme chez Rambert, on sort vidé parce qu'aucun mot, aucune émotion, aucun regard ne nous a échappé, et tout reste présent, imprimé. Inoubliable.
18 mars 2016
9,5/10
120 0
Un souffle incroyable. C'est ce qu'on se dit en entendant ce texte de Laurent Mauvignier défiler sans jamais s'essouffler, enchaîner les mots et les émotions sans cesser sa cadence géniale.

C'est ce qu'on se dit en entendant Denis Podalydès porter ce récit et emporter le spectateur, en donner à entendre chaque respiration, en faire ressortir l'intensité sans user de facilité.

C'est ce qu'on se dit en restant pendu aux lèvres de l'acteur pendant cette longue phrase, le ventre noué par les halètements et la rage qui montent à mesure qu'on l'entend, que l'on attend.

La pièce finit comme elle a commencé, dans un murmure. Ce n'était qu'un souffle, mais quel souffle.
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Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor