Critiques pour l'événement Toute nue
28 févr. 2020
9,5/10
22
Georges et Lars, même combat !
Et ce, à un siècle d'intervalle.
Un combat féministe. Il fallait y penser. C'est ce qu'elle fit.


Elle, c'est Emilie Anna Maillet, qui de façon très judicieuse et surtout très réussie parvient à relier Feydeau et Norén, à travers la volonté d'une femme de lutter contre la domination masculine.
Lutter grâce à un moyen à la fois radical et nécessitant finalement peu de moyens : la nudité.

On connaît l'histoire.
Il fait chaud, cet été-là, à Paris. « 36° de latitude », nous dit Clarisse, la femme du député Ventroux, pressenti pour devenir ministre.


Celui-ci reçoit un journaliste du Figaro et le maire Hochepaix, ancien adversaire politique..
Utilisant son couple comme façade de respectabilité, (tiens tiens...), le mettant en scène dans la presse (re tiens tiens...), lui demandant même de le représenter alors qu'elle n'a aucune légitimité politique (re-re tiens tiens...), Ventroux n'imagine pas la volonté d'exister par elle-même de sa femme.
Etre nue sera pour elle un combat d'émancipation. Et de vengeance, également.

(A ce titre, j'ai été ravi de constater que Melle Maillet partageait dans son dossier de presse ce que je professe depuis longtemps : Pierrette Le Pen, la maman de qui vous savez, lorsqu'elle pose en soubrette dénudée dans Playboy en 1987, à la suite de son divorce avec le papa borgne de qui vous savez, Pierrette Le Pen ne fait pas autre chose que Clarisse. Elle se venge.)

Emilie Anna Maillet a mêlé le texte de Feydeau avec plusieurs citations de Norén, qui lui aussi, un siècle plus tard, se fait le chantre cette fois-ci de la deuxième vague de féminisme.
L'idée se révèle lumineuse. Ceci fonctionne à la perfection.

La cruauté de Feydeau, la violence intrinsèque des rapports hommes-femmes qu'il décrit, trouvent un saisissant écho, une sévère rémanence dans les propos du dramaturge suédois.
Ce que le premier ne dit pas, le second ne s'en prive pas. C'est ainsi que Ventroux se retrouve à traiter sa femme de « mégère de banlieue » ou encore de « pute hystérique ».

Voici pour le fond.
La forme est à l'avenant : remarquable !

Ce qui se joue sur le plateau du théâtre Paris-Villette relève de la plus aboutie des réussites.
Un maëlstrom, une onde de choc, un formidable jeu de massacre d'une sauvage, impitoyable et irrésistible drôlerie vont secouer les spectateurs durant une heure et quart.

Nous allons énormément rire des mésaventures politicardes et sociétales de tout ce petit monde, mésaventures rendues hilarantes grâce à un burlesque achevé et parfois à un surréalisme assumé.
Oui, qu'est-ce que nous rions !

Grâce notamment aux savoureux duos entre Sébastien Lalanne (Ventroux, en petit costume cintré, fine cravate et à l'allure d'un député LREM) et Denis Lejeune en Hochepaix.
Ces deux là se déchaînent pour parfois même arriver à provoquer une espèce de chaos vocal.
Chapeau !
Ils réaliseront également sans relâche toute une série de gags burlesques hilarants.

Autre source de rire, c'est le jeu de Simon Terrenoire, qui en journaliste équipé d'un attirail de reportage, nous ravit avec ses ruptures, ses intonations pédantes. Lui aussi est parfait en gandin pédant, puant d'auto-satisfaction.

Et puis Marion Suzanne est une époustouflante Clarisse.
Elle non plus ne ménage pas sa peine.
Ici, la metteure en scène a appelé un chat un chat. « Toute nue », par principe, ne souffre aucune restriction...
A tel point que les personnages masculins n'oseront jamais prononcer les trois mots « chemise de nuit ».

Melle Suzanne est elle aussi excellente dans le rôle de cette femme qui s'émancipe, qui se libère de toute tutelle, devenant même une véritable femen telle qu'on les connaît, avec les revendications au marqueur noir sur la poitrine.

Autre élément qui contribue à la réussite de cette entreprise artistique : la scénographie de Benjamin Gabrié, qui permet à la metteure en scène de mettre en place une dramaturgie basée sur une multitude de lieux.
De cet appartement moderne où se joue le vaudeville, nous verrons, ou nous apercevrons le salon, mais également la cuisine, la salle de bains, les couloirs, le hall, les étages.
Tout le théâtre est utilisé à très bon escient. Tout ceci est très malin. Je n'en dis pas plus.

L'utilisation de la video est elle aussi très pertinente, et sert véritablement la modernité du propos.
C'est astucieux et très habile. Et ça fonctionne.
Tout comme l'utilisation de l'élément liquide qui vient surligner les moments de chaos.

Victor est interprété par le percussionniste François Merville, que les amateurs de jazz connaissent bien. La batterie lui sert parfois à apporter lui aussi un élément comique au propos.

Ne manquez surtout pas cette brillante et très originale version de cette pièce.
Elles sont assez rares, finalement, les mises en scène qui poussent un auteur dans ses retranchements.
Emilie Anna Maillet y est parfaitement parvenue.

Hop hop hop !

Hop hop hop ? Oui, Hop hop hop !