Critiques pour l'événement Oncle Vania fait les trois huit
21 mars 2019
9/10
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Un groupe de comédiens amateurs, tous issus de la même usine de robinets, décident cette année de monter Vania.
S’attaquer à Tchekhov ne fait pas peur à certains, ils n’en sont pas à leur première expérience – une des comédienne a déjà perdu quelques kilos en galopant lors d’un Feydeau monté il y a quelques années. En revanche d’autres ont plus de mal, ne comprennent pas toutes les subtilités de l’auteur russe et trouvent le texte difficile à apprendre.
Mais chacun a de bonnes raisons de se retrouver dans ce groupe. Cela les change de la chaîne et de leur quotidien et tous, malgré les événements, iront jusqu’au bout.

Le choix du texte n’est pas anodin, il reprend en effet la problématique de la servitude à un patron tout-puissant, situation malheureusement bien réelle dans ces usines éloignées de tout autre pôle économique où le travail est souvent synonyme de survie.

L’idée de base de cette création est originale et le texte très intéressant. Les personnages sont confrontés à l’actualité de leur vie d’ouvrier : l’usine menace de fermer, c’est la grève, l’occupation, la police…
L’usine est un élément contextuel de l’intrigue, sans en devenir le centre. Les personnages sont impactés, changés, blessés ou au contraire exaltés en raison ou à cause de ce que la situation leur fait vivre. Mais le théâtre reste l’élément principal, le fil conducteur.

Une chronique ouvrière développée de manière fine et inédite. Quelques très bons moments d’émotion aux côtés de cette troupe engagée. Une pièce riche, à la fois très drôle et touchante.
Alors ?
Dans une usine du Limousin, un atelier-théâtre naît pendant que la production de robinetterie Dieuleveut se meurt pour être délocalisée en Chine. Chaque année des ouvriers (Anne Dolan, Delphine Lequenne, Jacques Hadjaje), un prêtre-ouvrier (Sébastien Desjours) - certainement le dernier du coin - et une cadre, Jeanne (Isabelle Brochard), préparent une pièce pour la présenter à leurs camarades. Aujourd'hui, une jeune femme rejoint la troupe. "C'est là, le théâtre ?" demande l'intéressée, Clara (Ariane Bassery). Elle en ressortira fébrile, on l'encouragera d'un "tu peux faire du progrès tellement tu es mauvaise". Le langage est sans filtre, nature et direct : "c'est nous qu'on est fort". Trop fort au point que cette année, ce sera une grande pièce, une de Tchekhov... Tchekhov... Il y a de quoi en désespérer plus d'un, et pas qu'un Russe. C'est l'Oncle Vania. Ils s'y attellent autour d'une table, ils tentent de travailler le texte. Rien d'évident. Ils ne comprennent pas tout à la pièce, comme on ne comprend parfois pas la vie. Touchants sont ces prolétaires d'aujourd'hui qui se réunissent encore pour manier les mots ensemble. La vie doit être laissée derrière le rideau en plastique. Ici, c'est le théâtre. Derrières sont les problèmes, devant est la scène.

Les comédiens sont très bons pour faire semblant de jouer les amateurs et de piétiner. Il est très amusant de voir leur dévouement, leurs trous de mémoire, leur manière de surjouer mais toujours empreinte de bonne volonté. Poétique et réaliste, cruel et contemporain, les ouvriers attachés à leur machine, qui adopte leur langage, qui les embrasse chaque jour, voient tout d'un coup leur bien-aimée partir entre les mains des Chinois, sans état d'âme.

Derrière le rideau, la dure réalité de la désindustrialisation de la France, devant la scène, Tchekhov rappelle la fin d'un monde. Finalement, la frontière est très mince.