Critiques pour l'événement Les Innocents, Moi et l’Inconnue au bord de la route départementale
12 mars 2020
8/10
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Et j'étais sur la route, toute la sainte année...


Départementale, la route.
La route départementale, le personnage principal de cette pièce.

Comme souvent chez Peter Handke, tout part d'un lieu.
Un lieu métaphore.
Un lieu-non lieu, finalement.
Un lieu qui nous renvoie à notre société, notre monde.

Le tout nouveau prix Nobel 2019 nous propose selon ses propres mots d'assister à un rêve éveillé, un long poème dramatique, sans dialogues mais au contraire constitué de longs monologues.
Un rêve qui durerait quatre saisons. Une année entière.

Un rêve qu'il est difficile de raconter.

Il y aurait un Moi.
Ce Moi, ce pourrait-être l'auteur. Ou le narrateur.
En tout cas, un Moi-conflit, qui oscillerait entre les deux entités sus-nommées. Un Moi qui aurait deux esprits, deux âmes.
Un Moi qui s'adresserait à cette route, et surtout à ceux qui vont s'y trouver.
Eux aussi. Les Innocents.

Ces Innocents-là, ce serait un chœur, un groupe d'hommes et de femmes.
Ce pourrait-être le peuple, la majorité silencieuse s'opposant au Moi, le Tout au Seul, la Foule à l'Individu, la Communauté universelle à la Singularité humaine.
Mais finalement, s'affrontent-ils vraiment ces deux « personnages-là » ?


En tout cas, ce qui les réunit de façon indéniable, c'est la marche. Ils marchent tous, bien avant que la marche constitue une sorte de concept politique. Suivez mon regard.

On retrouve évidemment l'un des thèmes principaux du travail dramaturgique de l'auteur, à savoir l'angoisse de l'individu face à la société contemporaine dans laquelle il se débat.


Tout ce petit monde est présenté au printemps. Le temps du renouveau, des espérances aussi...


L'été sera le temps des griefs exposés, le moment de dire les choses, de mettre exergue les conceptions de la gouvernance du monde qui diffèrent,

« Comme elles me fatiguent, toutes les majorités », s'écriera l'un des deux Moi, alors que pour l'autre, c'est le salut...
La recherche puis la prise de parole de la fameuse Inconnue résoudront-elles ces conflits ?
Le temps réel de l'hiver (un chronographe apparaît pour nous signifier que nous ne sommes plus dans l'immatérialité temporelle) constituera le dernier acte du poème tragique et de la tragédie poétique.

Il faut être clair et appeler un chat un chat.
Durant ces deux heures et vingt, il faut s'accrocher.
Le texte de Handke n'est pas un texte toujours évident à suivre. Un texte parfois difficile.
(Ce fut en tout cas ce que j'ai ressenti.)

Plusieurs spectateurs sont partis assez tôt dans la pièce. Ils ont eu tort.

Tort, parce qu'il faut faire l'effort de se laisser immerger dans la langue de l'auteur, qui a lui-même traduit son texte de l'Allemand.
Ces longs monologues, ce sont des aria d'un oratorio complexe dans lequel les comédiens sont des instrumentistes.

De sacrés instrumentistes !

Ce que nous disent Gilles Privat (le Moi), Pierre-François Garel (Le chef de la tribu des Innocents), et Dominique Valadié (l'Inconnue), ce qu'ils nous disent et la façon dont ils le disent est fascinante.
Quel talent faut-il pour mettre en oralité de tels passages ardus, sans véritable fil narratif, sans dialoguer avec un partentaire !

Il faut vraiment être habité par son art pour pouvoir exprimer les longues logorrhées, les phrases et le style particuliers de l'auteur.
Melle Valadié, et MM Garel et Privat, habitués du travail avec Alain Françon, s'en sortent de façon merveilleuse et époustouflante.

La fin du poème sera constituée de sa propre critique. Lucidité. Encore et toujours.

A son habitude, la mise en scène d'Alain Françon est toute en délicatesse et subtilité.
C'est sans aucun doute à l'heure actuelle l'un des plus grands directeurs d'acteurs.

Les comédiens évoluent de façon on ne peut plus naturelle, « simple », il y a toujours quelque chose qui relève de l'évidence, comme à chaque fois chez Françon.
Une évidence qui est également le signe d'une vraie vision et d'une grande appropriation de l'œuvre de Handke.
Ses marcheurs évoluent dans une belle chorégraphie générale.

Je n'aurai garde d'oublier de mentionner les magnifiques lumières de Joël Hourbeigt, qui contribuent très artistiquement au propos de la pièce.

Ce très riche, foisonnant et très exigeant spectacle se mérite.
Il faut entrer dedans, accepter de se laisser porter par le texte, être conscient de ne pas tout saisir du premier coup (là encore, ce fut mon cas). Et se dire qu'on lira avec grand intérêt le texte de la pièce, édité chez Gallimard.

Mais au final, c'est une pièce qui nous oblige avec force à prendre conscience de la complexité de plus en plus grandissante de notre monde sur lequel Handke porte un regard à la fois implacable et très avisé.