Critiques pour l'événement Le cartographe
19 déc. 2021
9/10
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Une partie de cartes, sans aucune tricherie…

Varsovie. De nos jours.
Blanche est l’épouse de Renaud, attaché d’ambassade.

En se promenant dans les rues de la capitale polonaise, ses pas la mènent dans une synagogue, une des rares qui n’aient pas été détruites.
Elle y découvre une série de photos du temps du ghetto.

Au grand étonnement de son mari, elle va entreprendre de tracer la carte de ce qui fut le plus important ghetto juif durant la seconde guerre mondiale. L'antichambre de l'enfer...

Varsovie. 1940.
Un cartographe âgé, au terme de sa vie, demande à sa petite fille de dresser la carte de ce ghetto, là où « L’homme chasse l’homme ».
Il n’a plus la force de réaliser lui-même cet important travail.

Dans cette pièce, le dramaturge espagnol Juan Mayorga nous parle de mémoire.
Comment la trace écrite participe à graver sur le papier la réalité tragique d’un des moments les plus horribles de l’histoire de l’humanité.
Comment les cartes géographiques permettent de fixer ce qui s’est passé.

Les deux époques vont se rejoindre par le biais d’un autre personnage important que nous allons retrouver à différentes époques de sa vie.
Déborah est elle-même cartographe, aux prises avec l’administration polonaise, qui a tout intérêt, elle, à minimiser cet épisode malheureux de son histoire.

Les gouvernements polonais n’ont jamais été très clairs (c’est un euphémisme) quant à l’implication du pays dans la Shoah.
J’en profite pour rappeler (c’est une expérience vécue) que vous ne pouvez pas visiter ce qui reste du camp d’Auschwitz sans un guide officiel polonais, qui vous délivre un discours « officiel » et formaté. Et je referme ma parenthèse.

Ce faisant, l’auteur nous propose une passionnante réflexion concernant la transmission mémorielle, à travers le travail de ceux qui cherchent à fixer sur le papier nos lieux de vie.
Avec un très intéressant questionnement concernant les cartes géographiques et surtout géopolitiques.

Et notamment une importante question que pose le vieil homme : « Qu’est-ce que nous voulons qu’ils voient ? »

On notera au passage que cette question pourrait également s’appliquer au théâtre : qu’est-ce qu’un metteur en scène veut que les spectateurs voient ?

Une question essentielle…

Hervé Petit, habitué au théâtre ibérique, met en scène avec une réelle intensité dramatique cette pièce. (Il a déjà monté Lope de Vega, Josep M. Benet i Jornet, Calderon ou encore Garcia Lorca.)

Il fait évoluer ses comédiens dans une scénographie minimaliste, faite de deux grands panneaux gris anthracite du plus bel effet, qui se marient admirablement bien avec les pierres et les tommettes du théâtre de l’Opprimé.


Des comédiens qui joueront à la fois devant et parfois derrière ces panneaux.
Parfois, nous les entendons dire le texte alors que nous ne les voyons pas.
Ce parti-pris est très réussi.

Mayorga a construit sa pièce sur un grand nombre de duos.
Ici, Hervé Petit nous les montre de façon passionnante et très intense, dans une succession de scènes séparées par de nombreux noirs-plateau.



Grâce à des intertitres temporels projetés sur le panne le plus proche du public, nous ne sommes jamais perdus. Nous savons exactement dans quelle époque nous nous trouvons.

On sent une manifeste et vraie complicité entre tous les membres de la compagnie La Traverse.

Une cohérence de tous les instants émane de cette entreprise artistique.
Une réelle tension nous saisit immédiatement.
Nous sommes véritablement absorbés par ce qui nous est raconté.

Une magnifique scène m’a beaucoup touché : celle où est matérialisé le tracé du ghetto. Je n’en dis pas plus.

Voici donc un très beau moment de théâtre totalement maîtrisé tant sur la forme que sur le fond.
Une création de cette pièce en France, qui repose sur une intensité de tous les instants.
C’est une belle et vraie réussite.