Critiques pour l'événement Forums
1 févr. 2020
9,5/10
5
Mettre en scène les forums internet était un défi intéressant et Jeanne Herry a parfaitement su le relever.

Pendant deux heures, 7 comédiens endossent une multitude de personnages ce qui permet de parcourir tous nos comportements en ligne. On passe de l’Ultra moderne solitude à la haine agressive des trolls. On aborde les thèmes du harcèlement, de la pedophilie, du racisme ou de l’arnaque en ligne. Les auteurs ont aussi su jouer sur l’évolution de la langue qui s’associe à nos nouveaux usages. On passe du retraité qui s’exprime en langage châtié et ne maîtrise pas les abréviations, aux fautes de frappes et autres néologismes propres à internet. La mise en scène qui enferme les personnages dans des petites cases et les fait parler aux murs en supprimant les écrans et téléphones est assez judicieuse.

Cela donne un beau spectacle, original qui s’appuie sur un texte à la fois drôle et touchant très bien écrit servi par des comédiens très justes.
31 janv. 2020
9/10
32
Slt ! Tkt ! ???????????? Tu va bi1 cpdre la critik ! MDR ! Lol ! ???????? On é pa sur 1 VPN ! ????????????

L'Homme serait-il devenu un réseau pensant ?

Enfin... plus ou moins pensant, le réseau...
Le net...
Un Virtuel de plus en plus réel, avec ses espaces dédiés, de plus en plus codifiés, ses sites, ses blogs, ses social networks, et peut-être surtout ses forums...

La réalisatrice et écrivaine Jeanne Herry a conçu et mis en scène ce spectacle dans lequel, avec trois auteurs, Patrick Goujon, Hélène Grémillon et Maël Piriou, elle va matérialiser sur le plateau la parole écrite que l'on trouve sur la foultitude de forums internet.

Oui, la parole écrite. Parce qu'il s'agit pour ces internautes qui fréquentent de transmettre et d'exprimer (ou parfois de tenter d'exprimer) leur pensée par le geste à la fois numérique et scriptural.

Les trois auteurs et la metteure en scène vont donc pratiquement faire œuvre de sociologie.

Ici, il va être question d'interroger le monde contemporain par le biais d'écritures générées par un nouveau médium.

Ils rejoignent en ce sens la démarche de Jean Cocteau qui en 1930, mettait en scène la Sociétaire Berthe Bovy, qui durant la pièce, s'exprimait de façon lacunaire au moyen d'un outil technique qui se démocratise alors : le téléphone.

Sociologie, certes, mais théâtre avant tout.
Les posts écrits seront re-transformés en dialogues, portés par sept comédiens.
Ce sont ces échanges, qu'ils soient frivoles, tendus, intenses, drôles, graves, dérisoires, fantasmés, grossiers, insultants ou encore illégaux, que les auteurs ont imaginés grâce à leur fréquentation assidue de ce médium numérique.

Tout commence dans un dispositif qui n'est pas sans rappeler le très ancien jeu télévisé « L'académie des 9 » : les comédiens se retrouvent dans des sortes de « cases » plus ou moins en hauteur, avec les projections vidéo de leur pseudo, ainsi qu'une espèce de carte heuristique de leurs connexions informatiques. Le réseau, les forums sont ainsi matérialisés.

Visualiser le net. Voici une belle gageure.
L'internet de Jeanne Herry est un espace avant tout humain. Nous ne sommes pas dans Matrix : les personnages, sortes d'avatars en chair et en os, portent par moment sur eux bien des couches de vêtements. Comment savoir vraiment avec qui l'on communique vraiment, sur ces forums ?
Quelle est l'identité réelle de ceux avec qui nous communiquons ?

Une très jolie scène, évoquant les vestiaires d'une mine du XIXème siècle, permet de formaliser à la fois l'anonymat et les identités masquées des forumeurs, et également, mais c'est mon interprétation, les octets et autres bytes qui portent le langage. Je n'en dis pas plus. C'est très beau.

Les comédiens interprètent une multitude d'internautes. Ils sont systématiquement nommés par leurs pseudos respectifs.
Les sept pensionnaires et sociétaires sont tous brillants, comme à leur habitude.
Dans une succession de saynètes très réussies, les moments très drôles alternent avec des situations plus graves, plus tendues. Parce que ces hommes et ces femmes internautes expriment avant tout une certaine difficulté à vivre.

Bien entendu, les problématiques abordées ne constituent pas une liste exhaustive, mais reflètent parfaitement les comportements de ceux qui s'adonnent à ces échanges numériques.
Tout ceci est très habile.
Un tout petit regret : j'aurais bien aimé que fût abordée la problématique du point Godwin.

Et puis, il y a la dernière partie.
A mon sens la plus intéressante.

Les auteurs, dans une judicieuse construction dramaturgique alternée de deux situations, vont permettre aux comédiens de nous faire comprendre le côté ambivalent de ces forums, capables de générer le pire et le meilleur.

Pour Jeanne Herry, il est hors de question de porter un jugement : ces outils ne sont que ce que nous en faisons, et servent les plus bas instincts ou les plus belles aspirations d'humanité.
Là encore, tout ceci est très habile.

Je voudrais tirer un coup de chapeau à Birane Ba, qui pour l'occasion, se coltine un texte difficile, une espèce de salmigondis sensé être généré par Google trad. Chapeau bas !

Je vous conseille vivement ce spectacle très original, très abouti et totalement maîtrisé de bout en bout.
Ou quand le théâtre nous renvoie très finement à nos propres pratiques sociétales contemporaines en matière de communication humaine.