Critiques pour l'événement 7 morts sur ordonnance
11 mai 2019
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Après 12 hommes en colère Francis Lombrail présente l'adaptation d'un autre film mythique, 7 morts sur ordonnance. C'est un projet auquel il travaille depuis une dizaine d'années et dont il avait discuté avec le réalisateur. C'est avec Anne Bourgeois qu'il s'est attelé à cette écriture avant de lui confier la mise en scène.

Il n'y joue pas le premier rôle et c'est judicieux parce que cela permet au public de le découvrir dans un rôle dit secondaire, et néanmoins très intéressant, celui d'un commissaire qui se trouvera dans une situation complexe et lui aussi en quête d'une vérité.

Si on retrouve l'essentiel du scénario original de Georges Conchon et du film réalisé par Jacques Rouffio il y a un peu plus de quarante ans (qui est rappelé en voix off au public), on est cependant face à une vraie pièce de théâtre. Il faut d'ailleurs signaler que c'est la première fois que le film de Jacques Rouffio, nommé aux César 1976 du Meilleur Film, est adapté au théâtre.

Cette tragique affaire, qui secoua la ville de Reims, est inspirée de faits réels qui n'ont pas été résolus, en partie pour la "simple" raison que lorsqu'un assassin se donne la mort, il n'y a pas d'enquête. Les faits restent pourtant troublants et on ne sait pas comment deux brillants chirurgiens (qui ont disparu dans des conditions analogues à 15 ans d’écart) ont été précipités vers une issue fatale. Ont-ils été les premiers victimes de manipulations sournoises d’un chef de clinique concurrencé par leur réussite ?

C'est l'hypothèse du cinéaste, et elle est suivie par Francis Lombrail. Mais il se trouve qu'un descendant de l'un des médecins a relancer il y a quelques semaines un appel à témoins pour tenter de faire rouvrir le dossier. Le spectacle et l'abondante presse qu'il suscite réveilleront peut-être la conscience d'un protagoniste, ou la mémoire d'un de ses descendants ayant recueilli des confidences demeurées secrètes.

On peut néanmoins penser que pouvoir, argent et honneur ont suscité chantage et/ou harcèlement qui sont entrés en résonance avec des fragilités personnelles. En tout état de cause, et à l'heure où s'ouvre le procès concernant la vague de suicides chez un grand opérateur téléphonique, la question de la nuisance du harcèlement est tout à fait d'actualité.

Ce qui frappe d'abord, c'est la bande-son, qui tient à la fois de l'amplification (à l'instar d'un stéthoscope décuplant les pulsations cardiaques) de bruits de portes et d'une musique évoquant l'univers du metal. Régulièrement des appels téléphoniques accompagnés de la sonnerie stridente des années 70 aura sur le spectateur un effet lancinant tout à fait illustratif de la pression sur le personnage principal. Il y a de quoi être déstabilisé.

La bande-son s'accorde avec un décor aseptisé, sans accessoires, semblable à un laboratoire, sculpté par des lumières vives où le vert symbolise l'hôpital, le rouge le danger, l'orange des espaces de réception un peu mondains, alors que le bleu est dédié aux flash-backs et aux confidences.

Que ce soit Simon (Jean-Philippe Bêche), l'ami anesthésiste du chirurgien Pierre Losseray qui parle le premier installe le cadre : le spectateur est invité à recueillir des confidences. A lui de se forger ensuite son opinion. Simon donne sa version. Pierre Losseray exerce en hôpital public, excellent praticien et honnête homme. Le mot "public" nous alerte d'emblée et on ne sera pas surpris qu'il affirme plus tard : Vous voulez m’acheter, je ne suis pas à vendre.

Le spectateur comprend que le sens du devoir motivent Losseray à renfiler les gants trois mois après son infarctus. Mais son courage attise la soif de pouvoir du Professeur Christian Brézé, propriétaire de la clinique privée Ste Marie (forcément en concurrence avec le public, comme partout) de surcroit membre du Conseil de l'ordre et donc capable de le faire suspendre, même pour un motif fallacieux. D'autant que l'homme juge son fils, médecin, comme le dernier imbécile venu.

Il est interprété par Claude Aufaure, aussi malin qu'un renard salivant devant une proie. Le chirurgien est soutenu par son épouse (Julie Debazac), et on remarquera que la version théâtrale n'a prévu qu'un seul rôle féminin, ce qui témoigne d'une dramaturgie intentionnellement ancrée dans des luttes de pouvoir très masculines) et par un ami, psychiatre et collectionneur d'art, le Docteur Mathy, lequel a bien connu (et encouragé ?) le docteur Berg qu'il qualifiera de chirurgien virtuose mais archétype du héros négatif, qui s'est suicidé dans des circonstances non élucidées.

La construction est digne d'un polar. On assistera à la descente aux enfers de Losseray tandis qu'on remontera parallèlement le cours de l'histoire pour restituer les circonstances de la mort de Berg.

On devinera comment l'étau va se resserrer sur Losseray, fragilisé par sa crise cardiaque, tiraillé entre son travail et la pression sociale des soirées mondaines où, parce qu'on est en province, on est plus sensible à l'opinion et au qu'en dira-t-on.

Par un astucieux effet, la mise en scène fait surgir la victime comme un tableau tombé du ciel. On verra Berg (Valentin de Carbonnières, nommé aux Molières dans la catégorie Révélation masculine) en conversation avec son "ami" crânant qu'il n’a peur de rien. Ecoutez alors attentivement la réplique apparemment banale mais qui, a posteriori pourrait être décodée comme de la manipulation : Pas mal, mais c’est pas suffisant, si t’es pas devant, t’es derrière, n’oublie jamais.

Losseray cherche à savoir ce qui est arrivé à son ancien confrère. Le commissaire voudrait comprendre pourquoi sa femme a brutalement succombé. Mathy tire les ficelles. le professeur Brézé arbitre le jeu. Le spectateur compte les points, effaré que la vérité n'ait jamais éclaté sur les vraies responsabilités.

Du grand théâtre, servi par des acteurs très justes.
5 avr. 2019
8,5/10
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Sujet, acteurs, décor, tout nous a plu !
Le patriarche est glaçant à souhait ; ses soutiens, vils et ambigus... La toile d'araignée du profit accroche lentement mais irrémédiablement ceux qui s'opposent à l'ordre dicté par le profit et les notables....
Au-delà des rôles principaux superbement interprétés, les autres acteurs ont aussi des moments mettant en valeur leur personnage.

Je ne regrette pas d'avoir "forcé" mon agenda pour y trouver une date avant la dernière représentation.
9 mars 2019
9,5/10
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Excellent spectacle servi par une mise en scène ingénieuse (un décor fixe de grands panneaux sur lesquels viennent se poser les couleurs qui définissent les divers lieux, tantôt à l'hopital public, tantôt chez le docteur Losseray, tantôt à la clinique Ste Marie). Fait suffisamment rare au théâtre pour être souligné, la bande son et sa qualité n'ont rien à envier aux lumières. Tous les acteurs ont une présence parfaite, et font jeu égal. On est pris dans l'intrigue et on voudrait arracher Losseray des griffes machiavéliques du Dr Brézé.
4 mars 2019
10/10
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Pièce à voir absolument.
Thème très actuel, performance théâtrale.
La mise en scène mêle un modernisme esthétique à des références classiques, porté par une ambiance sonore cinématographique.
Les acteurs sont tous justes et excellents. Mention spéciale à Berg, Valentin de Carbonnières.
Vous êtes sous la tension de l'intrigue jusqu'au baissé de rideau.
20 févr. 2019
8,5/10
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Une leçon !
Une leçon de direction d'acteurs, une leçon de jeu !
Une leçon de théâtre, quoi...

Francis Lombrail et Anne Bourgeois ont eu l'excellente idée d'adapter le célèbre film éponyme de Jacques Rouffio, sorti en 1975.

Ce film racontait un fait divers réel, survenu dans une grande ville de province.
A quinze ans d'intervalle, deux brillants chirurgiens se suicidaient, après avoir donné la mort à leur famille.

Ces deux médecins étaient tous les deux victimes de manipulations et de harcèlement de la part d'un mandarin local, se considérant concurrencé par leur talent et leur éclatante réussite.
On se souvient, scénario de Georges Conchon, Depardieu, Piccoli, Vanel, Auclair, Vlady et consorts, musique de Philippe Sarde...

Anne Bourgeois a réuni un casting de rêve sur le plateau du théâtre Hébertot.
Un casting principalement masculin. C'est une histoire d'hommes. (Une seule fille sur scène.)

La metteure en scène, comme à son habitude, excelle à mettre en espace des comédiens.
Nous assistons à un véritable ballet, une chorégraphie on ne peut plus précise et inspirée.

Lorsque vous viendrez voir cette pièce, je vous conseille de temps en temps d'évaluer la distance à laquelle se parlent deux acteurs, en fonction de l'intensité et des sentiments et émotions dégagés. Ce rapport-là est d'une incroyable pertinence. Quelle science de l'espace, du placement, des déplacements !
C'est vraiment du grand art !

Autre parti-pris très intéressant de Anne Bourgeois : l'épure.
Comme il aurait été facile de « singer » le film... Ici, il n'en est évidemment rien.
D'un point de vue scénographique, tout est basé sur des pans de murs lumineux, dont les couleurs changent en fonction de l'espace dans lequel évoluent les personnages, ainsi que de l'intensité dramatique. Et trois chaises blanches.

Et c'est tout ! Aucun autre accessoire.
Si ça fonctionne ? Et comment !
Beaucoup de conversations téléphoniques émaillent la pièce. Pourtant, aucun combiné téléphonique ! Quelle puissance d'évocation !
Cette épure, ce dénuement permettent évidemment au public de se concentrer sur le texte et les comédiens. Sans oublier tous les flash-backs qui prennent ainsi toute leur force dramatique.

Coup de chapeau au passage à la musique et à la création sonore de François Peyrony qui une nouvelle fois permet lui aussi de nous faire visualiser mentalement bien des choses.

Et puis les comédiens !
Il me faudrait quatre fois plus d'espace pour vous dire tout le bien que je pense de ces huit magnifiques acteurs, et pour vous décrire tous leurs hauts faits dans cette pièce.

Claude Aufaure nous offre une hallucinante composition !
C'est lui qui interprète le patriarche, le mandarin local, rosette au revers du smoking.
Le monstre pervers.
Sans jamais élever la voix, (une voix reconnaissable entre toutes), sans jamais prononcer un mot plus haut que l'autre, d'un ton doucereux, presque mielleux, avec des airs de contrition en veux-tu-en-voilà, M. Aufaure fait froid dans le dos à jouer ce vieux salopard de Professeur Brézé.
Ce que nous donne à voir le comédien est somptueux et force l'admiration.

Mais tous les autres sont épatants.
Bruno Wolkowitch déploie toute sa large palette pour incarner Losseray, Valentin de Carbonnières est parfait en jeune chirurgien brûlant la chandelle par les deux bouts, Francis Lombrail campe subtilement un commissaire plein d'humanité, Jean-Philippe Puymartin est lui aussi parfait en psychiatre au rôle très ambigu, tout comme Jean-Philippe Bèche en ami fidèle du héros et Bruno Paviot en grand fiston complètement soumis à son père (J'en profite pour vous recommander au passage et une nouvelle fois l'irrésistible série TV "Au service de la France" dans laquelle Bruno Paviot incarne avec un humour ravageur un agent secret français complètement branquignol.)

Je n'aurai garde d'oublier de mentionner Julie Debazac, irréprochable elle aussi dans le rôle créé au cinéma par Marina Vlady.

Je vous conseille donc vivement ce thriller médical.
Au delà de l'histoire, au delà du déroulement dramaturgique, qui certes ont leur importance, nous assistons à une incroyable démonstration de jeu.
Une leçon, vous dis-je !

Au fait ! Vous ai-je dit qu'en ce moment Claude Aufaure enchaîne deux pièces chaque soir, au théâtre Hébertot ?
Total respect, M. Aufaure ! Vraiment !
15 févr. 2019
8,5/10
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« Après 12 hommes en colère », Francis Lombrail renouvelle sa collaboration avec Bruno Wolkowitch dans cette comédie sociétale, cette fois-ci axée sur le harcèlement.

Harcèlement : « Le fait de harceler autrui par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel, est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30.000 €.

«7 morts sur ordonnance » d’après le film réalisé par Jacques Rouffio et le scénario original de Georges Conchon dans une adaptation d’Anne Bourgeois et Francis Lombrail est une habile construction des méfaits du harcèlement moral reconnu aujourd’hui comme maladie professionnel.

L’adaptation est remarquable, car elle se concentre sur la problématique humaine en laissant de côté les lieux. Au théâtre nous sommes dans un huis clos et le très beau travail des lumières de Laurent Béal a permis symboliquement mettre en avant les différents espaces de l’histoire, dans un décor unique de Jean-Michel Adam. Les costumes de Juliette Chanaud aux jolis reflets accentuent ce travail de découpage.
Un décor qui fait penser à l’esthétique romaine, avec son escalier et ses colonnes, réduisant au minimum les accessoires, un lieu aux multiples complots où l’intrigue aurait très bien pu se passer…
Un rythme particulier, non pas de celui d’un long fleuve tranquille, mais celui d’un rouleau compresseur qui inexorablement avance et écrase tout sur son passage, jusqu’à l’issue fatale, sur une musique de François Peyrony qui souligne les étapes clefs de la construction machiavélique de ce puzzle.
Nous assistons à une progression lente de l’action mais fidèle à la montée insidieuse de ce harcèlement, tel que l’on peut le vivre.

L’histoire est respectée, celle d’un patriarche, Antoine Brézé, chef de clinique dans une ville de province, qui fait la pluie et le beau temps, aidé en cela par sa progéniture. Il domine toute la médecine de la ville et du haut de sa clinique, n’accepte pas la concurrence et surtout qu’on lui résiste.
Sa première victime sera le vaniteux docteur Berg, brillant chirurgien dans sa clinique, flambeur invétéré, qui au prise d’une longue lutte intérieure éliminera toute sa famille et se suicidera, pour ensuite quinze années plus tard recommencer le même scénario avec le docteur Losseray à la santé fragile, chirurgien dans l’hôpital public, qui lui aussi éliminera sa femme et se suicidera.

C’est toute la complexité de ce travail de sape qui est mis en évidence par cette adaptation. Les flash-back, comme dans le film, mettent en parallèle la vie de nos deux héros qui nagent au sein de ces bourgeoisies régionales, avec leurs histoires, leurs univers. Ils permettront de poser la réflexion du docteur Losseray, qui marqué par ses deux infarctus, sera déstabilisé dans la marche de sa carrière professionnelle.
Deux générations aux visions de la vie totalement opposées mais qui se rejoindront dans leur déchéance.
Appât de la puissance, du gain, lâcheté, ne pas agir : les mots clés de cette effroyable histoire qui vous glace le sang.
Un jeu mené par ce patriarche Brézé du bout de son téléphone (aujourd’hui nous pourrions le remplacer par les réseaux sociaux), avec une telle violence psychologique qui aura pour néfaste conclusion la mort de 7 personnes, innocentes pour la plupart ; et lui l’œil toujours vaillant, cynique, sera prêt pour une nouvelle aventure…

Anne Bourgeois dans sa mise en scène précise jusqu’aux silences et regards, aux plans séquences courts découpés au scalpel, a su nous captiver, jusqu’au clin d’œil final, dans la montée en puissance de ce harcèlement mené tambour battant par Claude Aufaure, remarquable dans son jeu aux intonations à la fois douces et cruelles.
Valentin de Carbonnières à la jeunesse flamboyante joue avec fougue et passion sa première victime, le docteur Berg.
En parallèle, le meneur de l’intrigue, Bruno Wolkowitch, l’écorché vif au sourire ravageur, à l’œil rassurant, à l’écoute de ses partenaires, celui à qui on ne résiste pas, donne toute l’épaisseur à ce rôle du docteur Losseray, écrasant par sa complexité.
Ce formidable trio est épaulé par le psychiatre Mathy joué par Jean-Philippe Puymartin, avec son jeu toute en nuance, il joue sur les deux tableaux, il sait tout et ne dit rien : ne pas agir est plus sage…
Julie Debazac campe la femme du docteur Losseray toute en finesse, en retenue. Une main plus ou moins de fer dans un gant de velours.
Francis Lombrail joue tout en naturel, simplicité, le commissaire Giret, celui qui distribue les clefs pour permettre au docteur Losseray d’ouvrir les portes et comprendre.
Jean-Philippe Bêche, joue sur le fil du rasoir l’anesthésiste, l’ami de Losseray, le confident, et Bruno Paviot, joue intelligemment le fils du patriarche avec toute la soumission qu’exige le rôle.

L’atmosphère du harcèlement est très bien rendue sans qu’elle soit oppressante.
8/10
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... Un spectacle pour le plaisir de voir du théâtre d’acteurs, tous ici brillants.
3 févr. 2019
9/10
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Déjà ravi par la mise ne scène et le jeu d'acteur sur "12 hommes en colère", 7 morts sur ordonnance devait valoir le déplacement. Et ça l'est ! Une pièce nerveuse sur les jalousies personnelles et professionnelles de la bourgeoisie de province, dans le milieu médical. Les pièces du puzzle s'emboîtent crescendo, l'amour propre est dévoré par les manipulations liées au pouvoir et à l'argent. Tout est fracassé.
Encore une belle réussite pour le théâtre Hebertot. Une mise en scène intelligente, des acteurs très inspirés. Notamment Claude Aufaure (docteur Brézé) tout en vices et en maîtrise, ainsi que Valentin de Carbonnière (docteur Berg) en mégalo fragile.
Le décor épuré varie selon les jeux de couleurs et sonores. Cela donne la pleine mesure au jeu des acteurs, les dialogues nerveux, la sensation de malaise qui s'installe. Un vrai thriller psychologique.
Une vraie réussite je trouve pour une histoire pas facile à raconter, qui fait cogiter. Mais certes, il faut aimer ce genre de thème/histoire pour ressortir lessivé d'une pièce dont on va entendre parler.