Ödipus der tyrann

Ödipus der tyrann
Mis en scène par Romeo Castellucci
  • Théâtre de la Ville
  • 2, place du Châtelet
  • 75004 Paris
  • Châtelet (l.1,4,7,12,14)
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Deux civilisations – grecque et chrétienne – se rencontrent dans le mythe d’Œdipe.


Romeo Castellucci affronte, pour la première fois, une pièce « dialoguée » jouée par une troupe établie. Et quelle troupe, puisqu’il s’agit de celle de la Schaubühne épaulée par Angela Winkler, et quelle pièce puisque c’est Ödipus der Tyrann, version Hölderlin de la version Sophocle du mythe héroïque. Le metteur en scène italien reconnaît ce qui l’agite dans sa redécouverte de la tragédie attique, celle d’une pensée où s’affirmerait la part « féminine » et « orientale » de la Grèce.

À cette voix couverte, qui est aussi celle de Tirésias, s’opposerait la voix ouverte d’Œdipe, celle d’une raison faut-il dire aveugle aux voyants, fermée aux mystères. Ce sont alors deux paroles, deux civilisations – grecque et chrétienne – qui s’interpénètrent et se contaminent tout en se révélant l’une à l’autre. Pour donner naissance à un stupéfiant engendrement paraphant la maîtrise et l’audace d’un poète de la scène.

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La critique de Phane (rédac' AuBalcon) : 7/10. Une mise en scène époustouflante, et une pièce qui donne à réfléchir. L’accouplement des symboles chrétiens et mythologiques grecs donne naissance à un monstre hybride, ressemblant étrangement à Œdipe.

La pièce commence dans un couvent silencieux, où une nonne malade se meurt. L’atmosphère lourde, noire, seulement brisée par des chants religieux, ne donne pas beaucoup d’explication sur sa raison d’être. Jusqu’à ce que la nonne meure, et qu’une nouvelle la remplace, entre dans sa chambre (semble-t-il) et y découvre un livre. La bonne sœur l’ouvre, et commence à lire : et c’est comme si ouvrir le livre avait emporté le spectateur, ainsi que tous le couvent, dans la Grèce antique, tout en gardant le filtre de la vision de la liseuse chrétienne, faisant ainsi de l’histoire d’Œdipe une histoire chrétienne.
En effet Œdipe ressemble curieusement à Jésus, Jocaste à Marie, et Tirésias à Jean-Baptiste. Les nonnes se font le chœur de cette tragédie qui n’est plus celle que les dieux ont imposés à Œdipe par la malédiction qui le suit, mais par la propre folie d’Œdipe qui, aveugle, se prend pour un tyran et se détruit lui même.

Bien que l’histoire soit parfois complexe à comprendre par les choix de lecture, la mise en scène quant à elle, est grandiose : digne de l’ampleur de la tragédie. La noirceur du couvent laisse place à un blanc éclatant lorsque la narration passe à l’histoire d’Œdipe. Pourtant tout se fait dans une absence de bruit (déplacement des décors, chuchotements du début lors de la séquence du couvent) où le discours des personnages résonnent d’autant plus fortement. Il y a en effet très peu de musique ou de bruitage, hormis lorsque Tirésias donne sa réponse au roi : la transe du voyant, ainsi que sa colère, se transmet à travers la salle grâce à un son (je ne saurai le nommer autrement) très puissant qui vibre à travers toutes les oreilles de la salle très fortement. La présence d’un voile devant la scène crée encore plus de distanciation avec la salle, peut être pour créer un effet de lointain avec l’histoire, pour montrer l’aveuglement d’Œdipe ou pour représenter le voile de mystère qui recouvre cette tragédie.

La pièce est pratiquement entièrement jouée par des femmes (à part Tirésias, interprété par un homme, mais n’oublions pas que le personnage en lui même est à la fois homme et femme dans le mythe) à cause de la question de « la grâce et de la puissance » selon les mots du metteur en scène. Mais peut être aussi à cause de l’absence de brutalité des personnages féminins. L’allemand, langue employée par les actrices et acteurs venant de la Schaubühne Berlin, crée un effet de mystère, et de lointain, sur la représentation, et ce malgré le sur-titrage français.

Le spectateur est mis à l’épreuve durant le spectacle, notamment pendant plusieurs séquences comme celle où l’on voit un homme (Roméo Castelluci je crois) se rendre presque aveugle à l’aide d’un produit chimique. Tout cet épisode est filmé et montré en grand écran sur la scène : la douleur de l’acteur se communique au spectateur et le fait incarner, pour quelques instants, ce personnage si étrange qu’est Œdipe.
Mais la pièce reste assez obscure quand à son sens, ou sa lecture : tout est dans l’énigme nous dit-on, et pas dans la réponse apportée.

Note rapide
7/10
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Note de 4 à 7
50%
1 critique
Note de 8 à 10
50%
1 critique
30 nov. 2015
8/10
91 0
Lorsque la représentation débute, une nonne se meurt doucement au fond de son couvent. Les murs se meuvent en silence pour nous transporter dans différents lieux de cet espace reclus, présentant une succession de courts tableaux solennels animés derrière un voile noir, où l’on voit toutes les religieuses, vraisemblablement des bénédictines respectant le vœu de silence, s’activer.

De la cellule à la chapelle en passant par le jardin, nous suivons l’évolution du mal qui ronge la bonne sœur dans chaque moment de son quotidien. Sortes de tranches de vie monastique, elliptiques et brèves, elles prennent fin lorsque la religieuse est rappelée à Dieu. Tandis que la mère supérieure s’attèle à mettre de l’ordre dans la cellule de la défunte, elle découvre en guise de cale pour un lit quelque peu bancal, un exemplaire de l’Ödipus der Tyrann de l’auteur allemand de la fin du XVIIIe, début du XIXe, Hölderlin. Elle débute alors sa lecture et fait basculer la pièce dans la tragédie à travers son univers mental dans lequel les personnages antiques sont projetés.

Nous sommes après la terrible prophétie de l’oracle de Delphes : Œdipe a tué son père et épousé sa mère tandis que son oncle Créon est soupçonné du meurtre malgré l’intervention du devin aveugle Tirésias. Tout comme dans son Moses und Aron présenté à l’opéra Bastille il y a quelques semaines, Roméo Castellucci oppose le noir et le blanc dans une beauté très picturale quasi filmique, nous faisant passer de l’ombre à la lumière de façon subtile. Tel un linceul, le noir cède la place à un voile blanc éclatant, couleur de pureté, faisant la lumière sur la tragédie, dans une impressionnante dualité de l’âme et du corps. La première demi-heure se déroule dans un silence pesant, troublé par des chants liturgiques s’élevant dans la salle tout comme l’ordre rigoureux du couvent est perturbé par le chaos de la tragédie qui s’immisce partout, « vécue comme une maladie qui s’empare de tout l’espace et le contamine ». C’est incroyablement beau.

Pour la première fois, Roméo Castellucci affronte une pièce dialoguée. Avec un texte réécrit en allemand contemporain pour guider les acteurs, il confie ce texte difficile et obscur « où tout se joue entre les lignes, dans le non-dit, dans l’indicible » à la merveilleuse troupe de la Schaubühne de Berlin. Excepté Tirésias (époustouflant et dément Bernardo Arias Porras, halluciné, en transe lors de sa prophétie, nous faisant vivre une expérience vibrante au sens littéral du terme, d’une puissance démultipliée, jusqu’à en trembler sur nos sièges), tous les rôles sont attribués à une distribution féminine étincelante, en référence à « l’écriture féminine » d’Hölderlin et à cette féminisation du mythe d’Œdipe et de la tragédie grecque plus largement. Puisque « la grâce prime dans la manière de porter la parole », le metteur en scène fait une formidable « redécouverte de la tragédie attique, celle d’une pensée où s’affirmerait la part féminine et orientale de la Grèce ». Angela Winkler est impressionnante dans son interprétation du Chœur avec beaucoup de cœur. Œdipe, qui est l’inceste, le parricide, la révélation de notre inconscient à notre conscience, le mal qui s’infiltre partout et la lutte inégale entre désir et raison, est fabuleux sous les traits délicats d’Ursina Lardi. Dans sa mise en scène, Roméo Castellucci mêle la mythologie grecque à l’iconographie chrétienne en associant les personnages antiques à une représentation religieuse. Ainsi Œdipe et Jésus se confondent tandis que les traits de la Vierge Marie se révèlent en Jocaste (fabuleuse Iris Becher). Tirésias trouve un double en Saint-Jean-Baptiste, apparaissant avec un agneau dans les bras et Créon s’incarne en l’Apôtre Pierre qui dépose sa clé aux pieds d’Œdipe, qui, lorsqu’il se crève les yeux pour ne plus voir ses crimes, apparaît derrière le visage de Castellucci, filmé en gros plan, qui souffre et éprouve la même douleur que le personnage, aveuglé par un gaz lacrymogène.

Malgré une fin qui demeure dans le mauvais goût avec trois masses informes, peut-être une nouvelle Trinité qu’il faudra digérer, laissant échapper des bruits de flatulences et saccageant la beauté présentée depuis le lever de rideau, la tragédie antique se mêle habilement aux Evangiles et les images créées renforcent le pouvoir de fascination qu’exerce sur nous le metteur en scène. Il faudrait toutes les citer pour être justes, mais retenons parmi la multitude présentée, l’Œdipe à la main d’or ou cet encastrement de religieuse dans d’étroits escaliers tels des galeries souterraines. Comme toujours, Roméo Castellucci questionne, bouleverse et donne matière à une réflexion plus profonde. Même si certaines symboliques nous échappent, il faut accepter de ne pas tout comprendre pour mieux s’imprégner de sa démarche artistique.

Figurant parmi les metteurs en scène et plasticiens les plus intrigants mais aussi les plus passionnants de la scène internationale, son génie, associé au talent des acteurs de la Schaubühne, a su une nouvelle fois nous captiver, notamment grâce à son splendide et grandiose travail de scénographie, dans cette formidable rencontre de deux iconographies : celle du monde grec païen et celle de la religion chrétienne, révélant toute la puissance de la tragédie grecque. Fascination et beauté opèrent en nous de manière bluffante dans une exaltation des images imparable.
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Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor