Elémentaire

Elémentaire
  • Théâtre de la Tempête
  • Route du Champ-de-Manœuvre
  • 75012 Paris
  • Château de vincennes (l.1)
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Sébastien est comédien, il est seul, il nous parle de son expérience, l’histoire d’un grand saut dans le vide, un basculement.

On comprend qu’en dehors de son métier d’acteur, il vient de prendre en charge une classe de 27 élèves. C’est le regard candide d’un novice sur le monde incroyable et fou de l’enseignement.

Des personnages apparaissent furtivement : une maître formatrice, des collègues, des élèves… C’est le choc de la découverte d’un monde nouveau. La pièce raconte les tâtonnements, les premiers pas, les petites anecdotes, les grands bouleversements de ces dix mois partagés à vingt-huit (vingt-sept plus un).

Elle raconte aussi les va-et-vient entre cette classe et le plateau de théâtre où Sébastien poursuit son métier. Deux vies qui se mélangent, se télescopent, s’enrichissent. 

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1 juil. 2021
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Suite aux diverses programmations puis suspensions, je n'avais pas vu Elémentaire, qui était pourtant un spectacle qui avait retenu mon attention. Je suis heureuse d'avoir pu obtenir une place puis un siège (la gestion des places est très compliquée quand il faut laisser un siège libre entre les spectateurs solo ou en groupe).

On va commencer par un peu d’origami, annonce Sébastien Bravard alors que la salle est encore entièrement éclairée, si bien qu'on ne sait pas si le spectacle est commencé ou s'il nous impose un exercice préliminaire.

Tout le monde sait faire ajoute-t-il d'un ton rassurant. Le voilà qui se lance dans un pliage complexe. A la fin ça donnait quelque chose de joli, un marque-place avec son prénom écrit dessus. C'est ainsi qu'il avait démarré sa première journée d'enseignement avec 27 élèves de CM1.

Sébastien est comédien, depuis longtemps. Mais un jour, après la vague d'attentats qui avait secoué notre pays, il s'est senti comme appelé par le désir presque puéril de vouloir être utile, de donner le goût de la curiosité, d’ouvrir des possibles. Ce fut le point de départ de sa seconde vocation, celle d'enseignant, qu'il partage avec le public au travers de ce spectacle qui est une sorte de "retour d'expérience".

Je le comprends. J'ai moi aussi cru qu'après avoir exercé plusieurs métiers, j'aurais la capacité d'allumer quelques étincelles là où ceux qui étaient passés de l'école (en tant qu'élèves) à l'école (en tant que profs) ne parvenaient plus à décoincer l'ascenseur social. Je supposais qu'avoir subi la réalité m'avait rendue meilleure. Aucune expérience n'est semblable à une autre et je ne vais pas comparer la mienne à la sienne.

Il a choisi de vivre au grand jour ses deux métiers en les faisant cohabiter. J'avais préféré étanchéiser ma double vie. Enseignante le jour, j'étais une autre le soir. Un mur me permettait de faire l'un et l'autre du mieux que je pouvais, en ne souffrant pas. Parce que l'Education nationale, au lieu d'être l'espace d'épanouissement où je pensais que je ferais les miracles pour lesquels on m'avait engagée, s'était vite révélée un carcan de maltraitance institutionnelle d'une violence qui s'exerçait envers tout le monde et sans logique. Je me suis interdit de traiter des questions ayant un lien avec mon métier sur le blog et je m'y suis tenue. J'ai quitté ce ministère et ma liberté de parole est entière. Je ne sais pas si je manque à l'Education nationale, mais l'Education nationale ne me manque pas. Pourtant, je suis toujours autant passionnée par la transmission et la pédagogie, mais rassurez-vous je ne vais pas vous poser ma question fétiche : savez-vous quelle est la différence entre chiffre et nombre ? Je vous perdrais …

J'ai beaucoup aimé Elémentaire parce que Sébastien Bravard y parle de théâtre. Certes, il n'occulte pas les soucis, les dilemmes et les aberrations du système, mais il revient sans cesse à ce qui est essentiel pour l'artiste qu'il demeure, et c'est ce qui est formidable. Il ne cherche pas à être critique. Il ne revendique rien de particulier. Il s'étonne.Il interroge.Il partage. Il comprend, dans le sens premier du verbe, à savoir "prendre avec".
Sans comparer, je ne peux pas refouler les souvenirs qui ont surgi. Je vous les glisse entre des parenthèses et vous constaterez qu'il y a des parallèles entre les parcours, le sien en Élémentaire, le mien en Maternelle. C'est logique, parfois troublant.

Sébastien Bravard a donc décidé de préparer le concours de professeur des écoles alors qu'il jouait le soir au festival d'Avignon. Dans la journée, il lisait Philippe Mérieux (il a élevé l'éducation au rang de science et s'est fait l'apôtre du plaisir d'apprendre et d'enseigner). Il réfléchit à une des grandes interrogations incontournables dans le milieu : c'est quoi l'autorité ?

Arrive son premier jour de classe qu'il vit comme un grand saut dans le vide (curieusement c'est un des rares métiers où la formation ne prépare pas à ce à quoi on sera confronté). Sa bonne volonté se heurte à un mur de sigles DESDEN, ZEP, REP +, APC, AVS, ZIL, PPRE, SVT… (les six premiers mois je devinais de quoi il était question sans pouvoir parler le même langage que les formateurs de l'ESPE).

Il mime le maitre-formateur et nous explique le principe de la dictée en quatre temps. Il découvre la temporalité d'une journée de classe. En fin d’après-midi tout est trop long, trop compliqué. Le moindre exercice est une montagne. Il se rend compte de l'immensité des lacunes de ses élèves. (1, 2, 3 nous irons aux bois, 4,5,6, cueillir des cerises 7,8,9 dans mon panier neuf. Je m'arrête en remarquant que les enfants ânonnent la chanson. Un bois, c'est quoi un bois ? Haussements d'épaules. Des cerises, c'est quoi des cerises ? Même réaction. Un panier neuf, c'est quoi un panier ? Aucun ne savait. En dehors des pommes et des bananes, ils n'avaient jamais mangé d'autres fruits. Et tout à l'avenant. Ils avaient appris les comptines phonétiquement sans les comprendre).

Erwan Creff a retenu du mobilier familier comme la chaise de hêtre, bordée de barres jaune vif. Il a adapté le banc traditionnel et le pupitre. La scénographie évoque un tangram, précieux outil pour démontrer que deux figures géométriques peuvent avoir la même aire. Je parie que, dit comme çà, beaucoup d’élèves auront entendu "l’air semblable". On pourrait tenir toute une soirée avec les méprises engendrées par les homonymes (Cendrillon surgit dans mes pensées enfilant sa pantoufle de vair).

C’est un métier où on peut vite se faire manger. Tu as intérêt à resserrer la vis. Vidé, je suis vidé, confie Sébastien sur des petites notes martelées par un xylophone. (Les dix premiers jours suivant chaque rentrée scolaire j’avais l’impression d’avoir été battue, qu’on m’avait cassé les os tous les dix centimètres; j'avais des courbatures qu’aucun sport ne m’avait jamais infligé. Combien de jeunes collègues ai-je rassuré de vivre la même chose !).

Trois mois avant de sortir la tête de l’eau (Au moment où le dernier élève quitte la classe, sensation d’avoir tourné toute la journée dans une machine à laver, programme essorage maximum). Il évoque les fiches de prep (de préparation de chaque séance, laquelle s’insère dans une séquence, où l’enseignant a le devoir d’avoir tout prévu, comme si un comédien d’une ligue d’improvisation devait envisager avant de monter sur le ring absolument chaque réplique possible de chacun de ses partenaires, alors que bien entendu les choses ne se passeront pas du tout comme on l’a imaginé).

Sébastien se tient de trois quarts. La direction d’acteur de Clément Poirée est astucieuse, allégeant ainsi le public d’occuper la position d’apprenant (on ne doit plus dire élève).

Aucune erreur ou faute dans ce spectacle qui est (c’est mon fils alors en CM1 qui m’apprit la différence entre les deux concepts. L’erreur c’est quand je me rends compte tout seul, la faute c’est quand c’est la maîtresse qui me dit que je me suis trompé).

Il raconte, un peu, la vie de classe. Sa première séance d’E.P.S. des jeux collectifs qu’innocemment il organise dans la cour de récréation. Il apprend le secret de la réussite pour le maître : tout va être dans l’organisation. Il fait asseoir les enfants pour leur expliquer les règles (assis on bouge moins). Ses phrases sont pronominales : Faire avec les montagnes russes, le surgissement inattendu d’un instant magique. Faire un pas vers tous (la fameuse différenciation pédagogique). Avancer à tâtons.

Les lumières descendent, marquant une transition. Ce sont mes premiers pas dans cet autre monde. Tout est nouveau. Les surprises sont quotidiennes. On devine que les découvertes sont aussi surprenantes du coté des élèves que des profs. Le comédien n’a pas encore prononcé le mot "bienveillance" mais c’est ce qui se dégage du ton de sa voix et de son attitude corporelle.

Il nous embarque dans la salle des maîtres. L’endroit de toutes les réunions et qui a conservé ce nom absurde alors que le corps des instituteurs a disparu, 200 ans après leur création, le 12 décembre 1792. Les instits sont devenus des profs (pour soit-disant revaloriser leur fonction et leurs émoluments). Mais rien n'a changé, au contraire. Le gouffre s’est creusé entre le professeur des écoles et le professeur de lycée. Sébastien ose une blagounette qui circule entre collègues : La différence entre un pédagogue et un pédophile ? Il y en a un qui aime les enfants.

Les parents croient les annonces gouvernementales mais il faut plusieurs décennies avant que l’ordre donné d’en haut soit applicable en bas. Le tableau numérique, c’est l’arlésienne de l’enseignement. On continue de tout écrire à la craie sur des panneaux qui grincent, ou au feutre sur de grandes feuilles de papier qu'on scotche sur les murs. En le regardant tracer quelques lettres, je constate que Sébastien est gaucher, si bien que son dos ne cache pas ce qu’il écrit, et qui est lisible en temps réel. On ne le sait pas mais c’est un atout majeur pour capter l’attention.

Le comédien recentre le propos en nous ramenant au théâtre. Il avait confié son intention à Philippe Adrien avec qui il répétait Le bizarre incident du chien pendant la nuit. Nous étions à l'été 2015. J'écrivais à propos de son jeu : Plusieurs scènes atteignent des sommets. On se souviendra longtemps de l'interprétation du père (Sébastien Bravard), avec des trémolos discrets dans la voix. Le metteur en scène s'était étonné : D’habitude c’est l’inverse, l’enseignant qui veut devenir comédien, faut que tu m’expliques un peu. Il l'encourage : Faut que tu écrives sur tout ça.

Retour en classe. On le voit tourner en rond. C'est presque une danse d'échauffement qu'un chorégraphe lui aurait suggéré. On parle tout le temps d'équipe enseignante mais tu es seul pour trouver le chemin, inventer une façon de faire à 28 (oui, toujours seul adulte en classe, sans regard extérieur pour renvoyer quelque chose, alors que c'est l'inverse au théâtre).

Les collègues lui conseillent de travailler les inférences à l'ardoise. Etablir des liens logiques, bien sûr, mais comment quand les enfants n'ont pas accès à l'implicite et au second degré ? Junior, tu peux donner la règle ? Le gamin hésite et finit par tendre son double-décimètre. (Je pense à cette petite fille à qui j'avais demandé ce qu'elle avait appris à l'école et qui me répond mais non maîtresse je n’ai rien pris).

Quand il fait lire la classe il adopte un réflexe de comédien. On lit plateau nu, avec rien d'autre que le texte sur les tables. Il constate que le fameux pouvoir magique des livres existe bel et bien (Essayez avec Max et les maximonstres de Maurice Sendak face à un enfant en pleine crise de nerfs. Ça marche à tous les coups).

Ce sera L’ogrelet (de Suzanne Lebeau, collection Théâtrales Jeunesse, 2003), L'histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler (de Luis Sepúlveda, éditions Métaillé en collaboration avec Seuil Jeunesse, 1996), La Sorcière, de Marie NDiaye, (éditions de Minuit, encore en 1996). Ces deux derniers textes viennent de sortir. Nous sommes en effet cette année là puisqu'il fait allusion à Armel Le Cléac'h qui continue de faire la course en tête dans le Vendée Globe. Et plus tard, à l’élection de Donald Trump (en novembre 2016 alors que ma première année d’enseignement fut celle du 11 septembre).

Une petite fille dont la maman est sénégalaise le reprendra sur la prononciation du nom de l'auteure de La Sorcière. (Il n'empêche que Marie N'Diaye est née le 4 juin 1967 à Pithiviers dans le Loiret mais le corporatisme est un levier). L'idée de faire enregistrer les voix des enfants est excellente. Mais toutes les astuces ne fonctionnent pas aussi bien. Comme le recours à "Simon says" pour réviser (ou viser) le lexique anglais (même l'équivalent français Jacadi peut être complexe).

L'année scolaire ne suit pas l'année civile (j'ai conservé l'habitude de n'utiliser que le petit agenda bleu de l'Ecole des loisirs parce qu'il va de septembre à septembre, comme la saison théâtrale). Arrive le 16 décembre. Premiers cadeaux de mes premiers élèves. Il retourne un pingouin boule à neige. J’adore, dit-il (J'avais oublié ces moments émouvants où certains enfants nous offrent des cadeaux parfois surréalistes que l'on conserve comme des trophées).

On repart en activité sportive, direction la piscine, l'endroit le plus drôle et de tous les contraires. Une gamine n'a pas de maillot de bains et Sébastien mesure l'ampleur de la fonction de l’école comme lieu de partage quand les vies familiales ne prennent pas le temps (Tu sais maîtresse, ce midi le frigo il était tout plein vide. Ou ces parents dépassés qui se plaignent auprès de moi : Je mets les enfants à l’école, faut bien que je m’en débarrasse).

Après février le pot aux roses est découvert : Maître, en fait vous êtes connu ! Les gamins lisent mal mais ils pianotent sur Internet pour chercher des informations sur les enseignants (presque tous les parents le font, d'où mes efforts de discrétion, inutile d'attiser les jalousies).

Il songe à Agamemnon qui se voit en vainqueur avant son assassinat. L’ Orestie d'Eschyle est une bonne référence. De nombreuses comparaisons peuvent être faites entre la classe et la scène. L'enseignant doit avoir des qualités de comédien s'il veut captiver son public. Il est seul metteur en scène de sa propre prestation.

Le noir se fait sur scène alors qu'il nous prévient avoir retrouvé le sens du mot bienveillance, laquelle n’empêche pas l’exigence (combien de fois ai-je entendu : soyez compréhensive mais ferme, favorisez l’esprit critique sans vous laisser déborder, poussez à la coopération). J'ai l'air d'en sourire mais il est vrai que c'est le levier qui permet de soulever toutes les difficultés.

Seul s’envole celui qui ose le faire, comme l'écrivait Luis Sepulvéda. Nous voilà revenu à la première journée de classe, quand il avait le sentiment de devoir s'élancer en parapente, sans voile derrière lui. La neige tombe, et peu importe que nous soyons en juin. Elle est métaphorique des miracles qui peuvent avoir lieu en classe, quand par exemple un enfant accède au second degré et que ses yeux pétillent. Cc'est aussi une référence au petit pingouin porte chance.

Il a reçu une nouvelle affectation, pour l'école élémentaire Jean Vilar. Il y voit une coïncidence inouïe. Je sais la détresse des enfants qui se sont attachés à leur enseignant, qui ont accepté de lâcher prise et qui ont commencé à s'avancer sur la route chaotique des apprentissages fondamentaux. Le changement d'interlocuteur peut les dévaster. Il quittera l'école après avoir sacrifié au rituel des "je me souviendrai toujours …" et donne en exemple Raphaël qui l'appela maman (c'est si fréquent, mais plus banal pour une femme).

A l'Education nationale, jouer correctement sa partition ne garantit pas d'être distribué la saison prochaine dans le même "théâtre". On est muté. Tout se joue à l'ancienneté.

Le public est touché. les rappels sont nombreux et enthousiastes. Sébastien pourra poursuivre les deux carrières. Il a le beau rôle.

Une rencontre était programmée ce dimanche après la représentation. Clément Poirée a souligné combien il ne voulait pas perdre le regard de novice de Sébastien. On ne voit pas qu'il a derrière lui quatre années d'expérience. il était essentiel - et c'est réussi- de rester dans un Y compris sur la table fameuse chaise bordée de jaune banc revu et corrigé et surtout pas un théâtre témoignage.

Sébastien Bravard reconnait avoir pris du plaisir à cet exercice. Il ne sait pas s'il se lancera dans une autre écriture théâtrale (ce que l'on souhaite vivement). En tout cas sa motivation première d'aller voir de l'intérieur cette "école de la République" par laquelle tout le monde passe, y compris les terroristes à l'origine des attentats des dernières années, n'est (hélas) pas caduque. S'il se sent en déconnexion avec la réalité lorsqu'il est en tournée, ce qui est fréquent pour un comédien, il ne fait pas de doute que l'univers-classe (formule consacrée) a le pouvoir de vite faire redescendre sur terre.

Merci à toute l'équipe de donner vie dans un théâtre à une histoire qui n’est pas extraordinaire mais qui raconte un moment de vie extraordinaire.
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Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor