Critiques pour l'événement Stacey Kent
25 mai 2022
9/10
1
L’élégance délicate.
La délicatesse élégante.

Stacey Kent.

L’une des plus importantes chanteuses de jazz actuelles a purement et simplement envoûté les spectateurs de la scène nationale de Sénart.
Celle à qui l’on doit une vingtaine d’albums voyage en ce moment même dans toute l’Europe dans le cadre d’une grande tournée, à l’occasion de la sortie de son dernier opus en date, Songs from other places.


Stacey Kent fait partie de ces grandes artistes dont la voix au timbre clair, empreinte de grâce, de douceur et de subtiles nuances est immédiatement reconnaissable.
Elle n’a pas besoin de mettre en avant son irréprochable technique vocale : Melle Kent chante, et vous savez que c’est elle. Point.


Dans un dépouillement paradoxalement très riche, elle parvient à chaque fois à faire en sorte qu’une impression de naturel et d’évidence se dégage de son interprétation des titres qu’elle a choisis.
Ce dépouillement confère alors une force incomparable aux petits moments de vie que sont ces chansons.

La forme musicale qu’elle affectionne tout particulièrement, le trio, sert de parfait écrin à cette voix et à ce style uniques.

Deux complices de longue dates sont à ses côtés.
Ceux-là mêmes qui jouent avec elle sur l’album mentionné ci-dessus.

A jardin, le pianiste Art Hirahara, derrière le clavier de son Steinway ou de sa workstation Kronos Korg, a la lourde mais passionnante tâche d’assurer la partie rythmique des arrangements.
C’est lui qui avec beaucoup de sensibilité pose le cadre, l’univers sonore.
Ses introductions permettent de peindre une atmosphère, un univers, dans lesquels Stacey Kent vient se lover pour chanter.



Et puis Jim Tomlinson.
Le compositeur, l’arrangeur, le producteur, le saxophoniste, le flûtiste, le percussionniste.
Le mari.
Sur scène, lui nous expose de délicieux contrepoints, dialoguant subtilement avec la voix de son épouse.
Les flûtes traversières sont en totale harmonie avec la délicatesse vocale, le saxophone apportant un côté jazz plus ancré, plus profond.
Mister Tomlinson nous prouvera à de nombreuses reprises son grand talent instrumental, notamment dans un remarquable solo très inspiré au sax ténor.


Quatorze titres figureront au programme.
Les dernières nouveautés en date, des chansons françaises (parfois chantées en anglais), le Brésil, et les chansons « madeleine » de la chanteuse, bien souvent tirées du Great americain song book.

La célèbre chanson Sous le ciel de Paris, chantée en anglais, débute en beauté le concert.
Un clin d’œil à sa venue en France, certes, mais également un moyen de nous dire l’amour qu’elle porte à notre pays. Elle parle parfaitement la langue, et s’exprimera d’ailleurs longuement pour présenter le répertoire choisi.
Immédiatement, le charme opère, et nous voici embarqués, captivés que nous sommes par ces notes et ces mots à la fois intenses et délicats.

La complicité des trois artistes est tout de suite évidente.
Le public savoure la magnifique interprétation de ce titre alternant des passages en modes mineur et majeur.

Elle enchaîne avec une autre très belle valse, écrite par Michel Legrand, La valse des lilas.

« Tous les lilas de Mai n'en finiront jamais de faire la fête au coeur des gens qui s’aiment... »

Les premiers applaudissement fusent, l’émotion est palpable.

Tango in Macao, I wish I could go travelling again, les titres du dernier album dans leur version live nous prouvent s’il en était encore besoin le talent de compositeur de Jim Tomlinson.

Une magnifique version de Ne me quitte pas (If you go away) fera que nous n’en mènerons pas large, dans nos fauteuils, tous autant que nous sommes retenant notre souffle, devant tant de profonde et bouleversante beauté musicale.
Il en sera de même pour Avec le temps, de Léo Ferré.


Le brésil, donc.
Le timbre de Stacey Kent prend alors une couleur très saudade, cette mélancolie poétique unique en son genre.
Là encore, nous voyageons en musique grâce au talent des trois artistes, nous nous évadons du théâtre pour nous retrouver portés par la voix veloutée sur les hauteurs du Corcovado.

Une autre grande reprise, Blackbird, signée Lennon-McCartney.
La subtile appropriation par la chanteuse permet de redécouvrir complètement cette grande chanson, et de prendre vraiment compte toute la profondeur sous-jacente.

Les voyages, un poème de Raymond Levesque, notamment chanté par Barbara.
Le thème du voyage sera prépondérant dans ce spectacle, Miss Kent nous rappelant les deux dernières années éprouvantes où il a fallu rester à la maison, mais aussi nous invitant à voyager, que ce soit d’un point de vue géographique ou intérieur.
« Ah ! Jeunes gens, sachez profiter de vos vingt ans. Le monde est là. Ne craignez rien... »

Oui, le temps passe beaucoup trop vite.
Aguas de Março, Les eaux de Mars, d’Antonio Carlos Jobim conclura le spectacle, dans un registre un peu espiègle, jovial et joyeux.
Deux petites notes finales, un intervalle de tierce, sifflées par la chanteuse, et reprises à la flûte nous font sourire.

Devant la standing ovation qui suivra, Stacey Kent n’aura d’autre choix que de revenir par deux fois devant nous.
Pour le dernier rappel, la chanteuse nous dira qu’elle écoutait naguère en boucle Stevie Nicks chanter Landslide. Elle nous bouleverse une dernière fois.

Ce concert est donc de ceux qui se savourent à chaque instant, à la fois intimiste et intense, toujours passionnant, toujours envoûtant.
Une nouvelle fois, Stacey Kent nous aura prouvé s’il en était encore besoin, combien elle est une figure importante et incontournable du jazz contemporain, l’une de ces ensorcelantes ladies qui nous font voir la vie en bleu.

Elle sera en concert au Théâtre Marigny le 8 juin prochain.
Une date à noter sur son agenda !