Critiques pour l'événement La Dernière Bande
28 mai 2016
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Avec La dernière bande, Frédéric Franck signe le dernier spectacle de sa programmation, laissant les clés à Benoît Lavigne et François-Xavier Demaison qui reprendront le théâtre dès la rentrée prochaine. Premier texte de sa programmation lors de son arrivée dans le théâtre, il a fait le choix de clore son mandat par ce geste symbolique : la boucle est bouclée.

Jacques Weber est Krapp, un vieux clown qui semble malade, tombé dans l’alcool et dans la mélancolie. Affalé sur son bureau, il repasse en boucle sur un magnéto les moments de sa jeunesse qu’il dit ridicules mais qu’on devine essentiels à ses yeux. Il restera là durant tout le spectacle, à écouter, à commenter, à ressasser ce passé perdu, enfui, mais jamais oublié.

Jacques Weber est magistral. Dans son habit de clown, il passe une bonne partie du spectacle à jouer au mime, et tous les regrets, la tristesse, la nostalgie et la colère qu’il semble contenir s’échappent par des grognements et reniflements audibles. Le texte de Beckett, court et dont la partition est finalement peu fournie, laisse pourtant à l’acteur de nombreuses possibilités théâtrales, et l’amertume se fait plus intense à chaque geste, chaque bougonnement.

Je vois ce spectacle à la lumière des événements qui agitent le théâtre de l’Oeuvre et mon coeur se serre. Une fois encore, Frédérick Franck n’a pas cédé à la tentation de programmer un spectacle facile et commercial. Une fois encore, ce que je vois est unique en son genre, et il n’y a qu’ici, dans ce beau théâtre du 9e arrondissement de Paris, que ma confiance est absolue. De tous les spectacles vus au Théâtre de l’Oeuvre depuis que Franck est à sa direction, un seul m’a déçue, et encore : sur le plateau, le talent était là, et seul le texte n’atteignait pas cette barre très haut placée par les comédiens.

J’aimerais pouvoir écrire la tristesse que provoque en moi le départ de Frédérick Franck. Avec lui disparaissent des soirées de perfection absolues, des découvertes théâtrales uniques, une exigence et un respect des oeuvres rares, une programmation éclectique et propre à ce théâtre ; une passion pure mise au service des – parfois trop rares – spectateurs. Un grand merci pour ces années de direction magistrale. Si j’avais pu me lever et vous applaudir ce soir, ç’aurait été les larmes aux yeux, et un pincement dans le coeur.

Un spectacle comparable au mandat de Frédérick Franck : intelligent, exigeant, parfait.
« La dernière bande » ? Hallucinante performance de Jacques Weber. Halluciné, fou, ailleurs. Hallucinante et étonnante mise en scène de Peter Stein… Cette « dernière bande » est un spectacle mémorable, captivant du début à la fin.

C’est la journée anniversaire de Krapp, le jour où il enregistre sur bande les moments marquants de l’année. Krapp doit avoir dans les 70 ans, peut-être plus. Lorsque nous arrivons, il est déjà là. Avachi sur son fauteuil, la tête entre ses bras posés sur un bureau encombré de boites métalliques, d’un magnétophone à bande et d’un haut-parleur. Il est ainsi, figé dans l’image arrêtée d’un vieux dormeur immobile. Lorsque les lumières s’éteindront, Krapp commencera à bouger, lentement, presque imperceptiblement. Comme un automate à ressorts qu’il faudra bientôt remonter. Peu à peu, on devine, on suppute, on illusionne. Non, ce n’est pas possible ! Et pourtant si. Krapp se présente à nous les cheveux hirsutes, le nez rougi et des chaussures trop grandes à ses pieds. L’automate devient clown. Un clown triste et malicieux qui n’hésitera pas à jeter dans le public la peau des bananes qu’il savoure.

Alors commence un cérémonial que l’on peut supposer habituel. Il écoute une bande avant d’enregistrer la nouvelle. Pas n’importe laquelle ! La bobine 5 de la boite numéro 3. Celle où il raconte la rencontre avec la femme qui semble être la femme de sa vie. Il va commenter, réagir, contester, soupirer et revivre les mots dits dans sa 39ème année. Le tout entrecoupé de pauses où il ira boire. Krapp souffre d’avoir été comme de ne pas être devenu. Il semble vouloir déchirer son histoire pour redire sa vie mais reste là, pétri et meurtri par la douleur d’amour et halluciné par les mots qu’il entend jusqu’à se coucher sur le bureau et enlacer le haut-parleur pour mieux les entendre.

Cette pièce de Samuel Beckett, qualifiée de monodrame, a été jouée pour la première fois en France en 1960, reprise ensuite de nombreuses fois (notamment par le magnifique Serge Merlin). Le style volontairement dépouillé de la narration permet à Krapp, l’unique personnage, de construire une forme de dialogues avec lui-même et avec son histoire par le truchement de ce tiers-aidant que représentent le magnétophone et ses enregistrements. Une dérision permanente nourrie de rancœur ironique baigne la pièce.

Jacques Weber nous subjugue, vibrant et incarné. Il nous montre un Krapp pris dans le tourbillon de la démence ou de la sénilité, on ne sait pas. Il est ce vieux fou malheureux trouvant refuge dans l’alcoolisme et la manie pour supporter la souffrance et le renoncement. Une impressionnante performance de comédien, d’une intensité pure. Un grand moment de théâtre.