L'interview d'Emmanuel Noblet

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Si l'on partage la phrase de Constantin Stanislavski “Un comédien, c’est quelqu’un qui est capable d’être intime en public”, alors Emmanuel Noblet est un grand comédien !

 

Actuellement à l'affiche dans la pièce qu'il a adapté et mis en scène : Réparer Les Vivants, Emmanuel Noblet nous transporte avec émotion au cœur d'un moment unique où la vie alterne avec le drame. Quelle sera la prochaine récompense, après le Molière du meilleur Seul en Scène, reçu en 2017 ? 

 

 

  

  

Est-ce que vous avez encore le trac avant de monter sur scène ?

  

A chaque fois je pense à la phrase de Sarah Bernhardt « Le trac, ça vous viendra avec le talent ». Je pense que j’attends le talent, car je n’ai pas le trac du tout.

 

En fait je me fais croire que je n’ai pas le trac en désamorçant le trac. Je me dis, par exemple : « Aujourd'hui, à ce moment là, dans cette ville, à cette heure, personne d’autre ne peut jouer ce rôle, dans ce texte, avec cette mise en scène. Donc ça sera comme ça et faisons le bien ! ».

Pour être tout à fait honnête, le trac revient systématiquement aux premières représentations : à chaque premières dates à Paris, c’est hallucinant, je ne sais pas pourquoi, le trac revient. Même lors de la première représentation au Théâtre Saint Martin, alors que j’avais joué la pièce de nombreuses fois auparavant.

 

 

Qu’est-ce que ça vous fait de faire pleurer 100 spectateurs tous les soirs ?

 

A vrai dire, je ne me pose pas cette question. J’essaie d’emmener les spectateurs avec moi, pour leur raconter une histoire de dingue, qui a du sens, et dans laquelle c’est la vie qui gagne. Mon sous-texte est « Ca va bien se passer, c’est génial ce que l’humanité est capable de faire parfois ». Mais à certains moments de transition dans la pièce, je vois des gens qui essuient une larme, j’entends les mouchoirs, les reniflements.

 

C’est tant mieux, car mon spectacle suscite de l’émotion, mais en même temps, j’essaye de vite passer au moment d’après, plus léger. C’est ce que j’ai souhaité dans la construction de la pièce : j’ai choisi des moments du livre ou la vie alterne avec le drame pour qu’on respire et que ce soit plus léger.

 

 

Votre réplique préférée dans la pièce ?

   

Lorsque Thomas, l’infirmier choisit de ne pas appliquer la loi selon laquelle : est donneur celui qui ne s’est pas inscrit au registre du refus du don d’organe. Simon n’est pas inscrit dans ce registre, il est de facto donneur d’organe.

 

Or, Thomas privilégie le souhait des parents en disant « Il faut penser aux vivants, il faut penser à ceux qui restent ». Cette phrase m’a beaucoup touché !

 

 

Est-ce que vous avez connu des difficultés dans l’adaptation, le jeu et/ou la mise en scène de la pièce ?

   

J’ai bien sûr rencontré des difficultés dans toutes ces étapes. L’adaptation, me semblait cependant assez évidente. La mise en scène fut compliquée lorsqu’il a fallu raccourcir le texte. J’avais du mal à recouper, notamment lorsque j’ai tiré 50 pages d’un livre qui en faisait 287. A ce moment là, j’avais l’impression d’être arrivé au bout. Mon collaborateur artistique, Benjamin Guillard m’a aidé à « aller jusqu’à l’os » pour en tirer l’essentiel.

 

La seconde difficulté a été de trouver le fil directeur pour ne pas être dans le pathos. Enfin, la réelle difficulté, si je peux en ajouter une : la production. Personne ne voulait me produire. J’étais seul en scène dans le spectacle, le sujet du don d’organe était considéré comme plus littéraire que théâtral. J’ai mis 14 mois à convaincre les gens de me produire. Au départ, tous mes collaborateurs ont travaillé gratuitement, en me faisant confiance. C’était un cadeau magnifique !

 

 

Comment êtes-vous tombé sur la pièce ?

   

Je cherchais depuis un moment une pièce à adapter.

J’ai eu la chance de lire Le Monde Littéraire le 4 janvier 2014, dans lequel il y avait un article sur le livre Réparer Les Vivants. En lisant l’article, je suis tombé amoureux du sujet. Le don d’organe est un sujet de société qui n’est jamais traité, qui parle d’amour, d’héroïsme, de sens à la vie, en essayant de donner un sens à la mort, avec des personnages qui sont pris dans une course contre la montre. J’ai appris tellement de choses dans ce livre.

 

Inconsciemment, ce sujet m’a peut être beaucoup parlé car ma sœur jumelle m’a fait remarquer que nous avions un rapport étroit avec la vie et la mort tous les deux. Nous sommes nés grands prématurés. Nous avons passé la première heure de notre vie en réanimation, et puis les 3 mois suivants en couveuse. Inconsciemment, cet endroit entre la vie et la mort que décrit Révol au début du livre, c’est un endroit que nous connaissons.

 

 

Comment recevoir le Molière du meilleur seul en scène (en mai 2017), sans prendre le melon ?

   

Recevoir un Molière n’a rien changé. J’ai passé une super soirée en costard, où effectivement j’ai croisé Isabelle Huppert et Fanny Ardant qui m’ont dit qu’elles viendraient voir la pièce. Je les attends encore (RIRES) !
 
Concrètement je suis rentré chez moi, puis j’ai continué à jouer mon spectacle. Je reste la même personne. En réalité, si Joël Pommerat, Alain Françon, Wajdi Mouawad ou Julien Gosselin m’avaient tous appelé pour me proposer un rôle, j’aurais pu me prendre pour un grand acteur. Mais ce n’est pas le cas !
 
Beaucoup d’argent peut sans doute déconnecter les acteurs de la réalité mais une statuette dorée, je ne pense pas. Le Molière, c’est surtout une reconnaissance professionnelle qui fait hyper plaisir d’autant plus qu’il y a beaucoup de hauts et de bas dans ce métier. Mais je continue à la regarder en me disant « Il paraît que c’est à moi ? »

 

 

Est ce que vous avez toujours su que vous vouliez être comédien ?

 

Pas du tout. Je me le suis avoué très tard. J’ai commencé mon premier cours de théâtre à l’université, en 2ème année droit, pour suivre un ami. Je me souviens même que j’ai trouvé ça terrible de prendre la parole en public. Mais j’y suis retourné, j’ai intégré la troupe universitaire. Puis un ami m’a inscrit au conservatoire de Rouen.

 

Je pensais que ce métier était trop difficile d’accès, et réservé aux gens qui étaient tombés dedans quand ils étaient petits. C’est en 5ème année de droit que je me suis dit qu’il fallait faire un choix. J’ai passé des concours d’écoles publiques de théâtre. J’ai intégré l'Académie du Centre Dramatique National de Limoges. Pendant deux ans, j’ai appris à jouer, ainsi qu’à manier la régie, la technique, j’ai adoré. C’est uniquement à l'Académie que j’ai envisagé le fait d’être comédien.

   

  

 

 

Avez-vous eu des moments de doute voire même de remise en cause dans votre carrière ?

  

Oui, un an avant la pièce Réparer Les Vivants, j’ai traversé un trou noir absolu. Je n’avais plus de projets. J’ai même envoyé mon CV à l’Opéra de Paris, pour faire de la régie lumière ou de la régie plateau.

 

Je suis allé donner des cours de théâtre à la prison de Lens, ainsi qu’en BTS à Soisson, à qui le professeur avait menti en disant à ses élèves pour les motiver qu’ils allaient voir un film. En parallèle, je planchais sur mon adaptation de la pièce Réparer Les Vivants.

 

 

Avez-vous connu des ratés en représentation ?

  

Lors de la pièce Réparer Les Vivants, j'ai connu quelques pannes techniques, un rat qui surgit, une voix off qui ne marche pas, un malaise dans la salle pour lequel on interrompt la représentation, un trou de texte.

 

Chaque soir il y a un petit truc, c’est rare qu’il ne se passe rien. J’en viens même à penser que les soirs où il ne se passe rien, c’est que j’ai fait une représentation banale. La routine, n’est jamais bon signe !

 

 

Quels sont vos projets pour l’an prochain ?

  

Tout d’abord, la tournée de Réparer Les Vivants à l’étranger, dans les instituts français. Puis je souhaite créer d’autres spectacles, j’en ai notamment deux en têtes. Le premier, dont l’auteur j’espère me donnera les droits prochainement. Je ne peux pas vous en dire plus ! Le second est le roman Police, écrit par Hugo Boris, sortit il y a 1 an, et qui me fait très envie. 

 

 

 

 

 

  

Interview réalisée par Sub Marine

Merci à Emmanuel Noblet pour cet entretien passionnant !

 

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