Critiques pour l'événement Tout va bien
7 juin 2023
8,5/10
4
Voir le verre à moitié plein

Grisaille, morosité, abattement, catastrophe, misère, tragédie, désenchantement : voilà peut-être les termes qui définissent le mieux notre époque, ou du moins l'image que l'on a de celle-ci. En bons héritiers du spleen baudelairien et autres poètes maudits, nous avons adopté le malheur comme mode de vie, et c'est plutôt les bonnes nouvelles qui sont devenues l'exception que l'inverse. Alors forcément, quand quelqu'un décide d'entrer en résistance, et ose clamer haut et fort que "tout va bien", cela fait des étincelles.

Victor, le personnage de ce seul-en-scène, c'est un optimiste, un bienheureux qui balade ses culottes courtes d'écolier dans un monde plus proche de la naïveté de l'enfance que du pragmatisme adulte. Il ne prend pas grand-chose au sérieux, ça le rend heureux, et c'est très bien comme ça. Seulement, Victor vient d'avoir 30 ans. Et 30 ans, dans notre monde, c'est l'âge où tout est censé se compliquer ; adieu l'insouciance de la jeunesse, bonjour les tracas de la vie active. Alors, même si pour lui tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, Victor va devoir se trouver un problème, un bon gros caillou dans la chaussure qui puisse le faire trébucher comme tout le monde, sous peine d'être simplement effacé de la carte par une Société rageuse et accusatrice, qui prend ici les traits d'un Big Brother mi-juge mi-gourou.

Pendant une heure, le jeune homme remonte avec nous le fil de sa vie, à la recherche d'un traumatisme, d'une problématique, d'un boulet au pied qu'il continuerait de traîner. Tous les domaines y passent, l'amour, la famille, la santé, mais Victor semble désespérément heureux, et, mis face à nos propres contradictions - c'est là le tour de force de ce spectacle -, on se désolerait presque qu'il ne parvienne pas à se trouver une raison de pleurer. Les tableaux s'enchaînent, tous plus drôles et impactants les uns que les autres, le comédien navigant avec brio entre différents personnages, et l'on s'identifie peu à peu en se disant qu'effectivement, tout ne va pas si mal. Notre optimisme va croissant, et si l'on était entré dans la salle avec quelques soucis en tête, on se laisse peu à peu happer par les merveilleuses trouvailles lumineuses et sonores (un très beau travail de Richard Arselin et Elias Akkouche), et on se laisse convaincre de rejoindre le côté clair de la force.

Rentrer dans le rang de la complainte, ou décider que "c'est pas grave" et que l'on est sûrement pas les plus à plaindre, voilà le choix que ce spectacle nous propose de faire. Le pari est réussi pour les deux auteurs Nicolas Depye et Victor Duez (également interprète de la pièce), qui nous font relativiser sur beaucoup de choses et parviennent à nous faire ressortir de la salle avec un agréable sentiment d'espoir, convaincus qu'il en faut peu pour être heureux...