Critiques pour l'événement Il primo omicidio
27 janv. 2019
9/10
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On dirait qu'on jouerait au premier crime ! On dirait que toi tu serais Abel et moi Caïn !

Le rideau se lève sur la scène du Palais Garnier. Règne le noir le plus total.
René Jacobs lance les musiciens du B'Rock Orchestra. Les instruments baroques font monter les premières volutes et les belles ornementations baroques de Scarlatti.

Des formes lumineuses étranges font leur apparition. On ne comprend pas bien ce qui se passe.
C'est très beau, très mystérieux.

Et voici M. Adam et Mme Eve.
Ils en ont du souci ! Ah la famille !
Lui va nous rappeler le pourquoi de leur éjection du Paradis. Elle, elle laisse tomber quatre belles pommes sur le plateau.

Et puis surtout, il y a les rejetons.
Bon d'accord, vous savez comment sont les gosses. Ca piaille, ça se chamaille, mais là quand même, papa et maman sentent bien que les fistons poussent un peu loin le bouchon...

Les quatre chanteurs sont devant un immense rideau-écran translucide.
Habillés années 50-60 de façon on ne peut plus stricte, leurs personnages contrastent avec la musique aérienne et céleste de Scarlatti. Et surtout avec le décor.

Derrière cet écran, d'immenses formes géométriques colorées, plus ou moins lumineuses, toujours en mouvement, donnent l'impression que les chanteurs et nous-mêmes sommes devant un monde dont la création n'est pas terminée, qui se cherche, comme une sorte de genèse inachevée.
Roméo Castellucci a fabriqué des images étonnantes, magnifiques, de grands halos abstraits.

Le ténor Thomas Walker et la soprano Brigitte Christensen forment ce premier couple.
Le duo est très cohérent, avec beaucoup de rondeur, de chaleur. Les deux descendent souvent dans les notes graves de leur tessiture. Ils seront très logiquement et très justement beaucoup applaudis.

Caïn et Abel sont interprétés par deux mezzo-sopranos. (Des castrats chantaient ces rôles au début de ce XVIIIème siècle.)
Kristina Hammarström est le frère aîné, avec beaucoup de force, de puissance dans les aigus.
J'ai beaucoup aimé l'interprétation de Olivia Vermeulen. Son Abel est parfait en victime innocente, sa voix est aérienne, presque éthérée. Ses ornementations sont magnifiques.

Elle sera épaulée par Dieu en personne, le contre-ténor Benno Schachtner. Ses aigus nous font souvent décoller et nous montons alors avec lui dans des hauteurs célestes.
Caïn lui sera conseillé symétriquement par Lucifer en personne, à savoir le baryton-basse Robert Gleadow, manifestement très investi, jouant le Malin avec beaucoup de conviction.

Au cours de cette première partie, nous aurons le sacrifice de l'agneau, le sang qui coule, un retable inversé qui descend des cintres (oui, il a fallu descendre du paradis pour gagner la terre ferme...), des petites machines à fabriquer de la fumée, symbolisant les deux holocaustes. Celui d'Abel est béni par Dieu, provoquant ainsi la jalousie du frangin.

Entracte.
Dans la deuxième partie, nous savons où nous sommes.
Une prairie vierge, une planète naissante, sous la voûte étoilée. Des pierres. Cain travaille durement la terre à la houe.

Roméo Castellucci va nous montrer le crime, et va nous suggérer que ce sera le premier d'une longue et infinie série, annonçant immanquablement notre pauvre condition humaine.
L'avenir sera sombre, fait de meurtres en tous genres.

Et l'avenir, ce sont les enfants.
Les chanteurs sont descendus dans la fosse, et sur le plateau, ce sont des enfants qui vont jouer la comédie en mimant les mouvement de lèvres des chanteurs.
Habillés exactement comme les grands, les petits joueront aux adultes, portant déjà tout le poids de ce premier forfait.

Le procédé du metteur en scène fonctionne à la perfection. Les petits de la Maîtrise des Hauts-de-seine, et du Choeur de l'Opéra de Paris sont tous excellents dans cet exercice particulier et assez difficile.

Ces enfants symboliseront également la nouvelle descendance que Dieu le père accordera au premier couple, après le ratage de la première.

René Jacobs connaît bien la partition que Scarlatti composa en 1707.
Il a enregistré cet oratorio (dont c'est la création à Garnier) voici une vingtaine d'années.
Il parvient à tirer le meilleur de ses musiciens, avec des moments très doux, intimes, et d'autre d'une puissance phénoménale, avec des percussions féroces, lors du meurtre.
Tous les musiciens monteront sur scène et seront eux aussi très applaudis.

J'ai passé une bien belle soiré à Garnier.
La création de oratorio, dont le metteur en scène Romeo Castellucci a su tirer beaucoup d'images fortes, de beaux moments dramaturgiques et de magnifiques instants poétiques, cette création restera longtemps dans ma mémoire.