Ne t'fiche plus des affiches !

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En allumant votre télévision vers 20h en juillet, vous avez toutes vos chances de tomber sur un reportage aux abords de l'autoroute. Un automobiliste en t-shirt, dégoulinant de sueur se fait interviewer sur l'aire de repos, sa femme et ses trois bambins à l'arrière de la voiture regardent fièrement Papa répondre aux questions : "Oh oui il y a beaucoup de bouchons, 6 heures il paraitrait, mais on est contents d'être en vacances ! Je vais en profiter pour vérifier la pression des pneus". Quel affreux optimisme, les Français ne sont plus ce qu'ils étaient.

 

Eh bien figurez-vous qu'au théâtre aussi, il y a des marronniers ! La critique des affiches est l’un des plus fructueux.

Elles ont la réputation d’être moches et c’est, il est vrai, le cas de beaucoup d’entre elles. Après tout elles ont une image de marque à défendre : si elles avaient toutes la méga classe on s'ennuierait franchement.

 

Dans cette déchéance de mauvais goût, quelques théâtres ont redressé la barre et même porté les autres vers le haut en proposant de véritables ouvrages d’art pour promouvoir leurs spectacles.

C’est le cas du Théâtre de l’Odéon, du Théâtre 13, du Théâtre de Poche et de La Pépinière. Leur point commun est qu’ils marquent leur identité visuelle en restant dans les mêmes thèmes…

Avouez qu’il y a du progrès :

 

 

          

 

 

         

 

 

Plutôt que de faire l'inventaire des pires affiches de théâtre jamais executées, qui est un travail sans fin et irréalisable par des flemmards comme nous, nous avons essayé de trouver les clés afin d'éviter qu'elles soient laides. 

 

Ainsi, nous vous dévoilons le résultat de nos minutieuses recherches, en vous offrant sur un plateau d'argent les cinq règles d'or pour créer une affiche réussie, qui soit belle ET fasse courir les spectateurs dans votre théâtre aux banquettes inconfortables.

 

 

1. ALIGNER DU CASH

 

Se railler des affiches de théâtre c’est facile. Aussi facile que quand on se moquait du pauvre en sixième, qui n’avait même pas de quoi s’acheter des Nike Air ou comme on se moque du Hipster imberbe à Montreuil qui n’a pas les moyens de manger du pain sans gluten.

 

Car pour avoir une belle affiche, il faut aligner du pognon. Son prix se décompose en deux coûts : celui de la séance photo ( de 1 500 à 3 000 € ) et celui du design ( environ 2 000 € en agence, un peu moins avec un freelance ).

 

Il ne faut lésiner sur aucune de ces deux étapes. En effet, un graphiste anonyme que nous appellerons Carlo, nous a témoigné, au péril de sa vie, qu'il n'est pas coupable de la mocheté de certains de ses ouvrages mais que c'est bien les théâtres, l'équipe artistique ou les producteurs les responsables !

Il nous explique que Graphiste de théâtre n'est qu'un nom masculin attribué à un être singulier et asexué relié à un ordinateur, tel un plugin doué d'intelligence artificielle et exécutant une série d'ordre plus ou moins contradictoires tout en essayant d'en placer une.

Sans jamais parvenir à être entendu.

 

Pour donner un exemple concret, afin d'économiser un peu et gagner du temps, les commanditaires demandent régulièrement de créer des affiches à partir de mauvaises photos des acteurs prises avec un téléphone, ou un appareil bas de gamme.

Une hérésie graphique.

 

Voilà ce que ça peut donner :

 

 

 

Autre exemple rigolo pour nous, mais qui fait péter une durite au graphiste : Pour ne pas refaire un shooting au changement de distribution, cette troupe a collé des photos, à la façon photomaton sur l’affiche d’origine :

 

 

 

Les théâtres, qui ne croulent pas sous les lingots d’or, ne dépensent pas toujours leur argent de manière rationnelle. Il n’y a aucun problème pour s’endetter en faisant jouer dans leur salle un acteur qui avait eu un super second rôle au cinéma dans les années 80, mais par contre pour l’affiche ils font ça à la débrouille.

 

En cas de poches trouées ou d'impossibilité de rassembler les acteurs pour un shooting dans des délais raisonnables, la solution low cost reste trop souvent d’organiser une soirée coloriage à la maison, où chacun y va de son dessin :

 

          

 

 

2. SE MÉFIER DE SON NEVEU EN ECOLE DE DESIGN 

 

Pour encourager le business familial, vous penserez sûrement à faire appel à votre neveu graphiste plein d'ambition, tout fraîchement sorti de l’école.

 

C’est pourtant un peu dangereux. Il designera inévitablement une jolie affiche, très épurée, mais en oubliant ce qui est pour vous l'essentiel. Il omettra de marquer le nom du théâtre, pour ne pas "alourdir", et le titre de la pièce ne sera visible qu'à quelques centimètres.

Sûr de lui, ce freluquet tentera de vous convaincre que "les parisiens vraiment intéressés vont s’approcher de l’affiche pour lire le nom !".

 

Malheureusement ce n’est pas si simple, on est tous inondés de publicités toute la journée et on s’attarde rarement sur une affiche. Dans une bonne stratégie de communication, on en crée une de couleur vive afin de la remarquer, même noyée dans une mosaïque d'autres affiches, à 500 mètres, à travers une foule épaisse.

 

Le Bal des Vampires a préféré l'efficacité à l'esthétisme en abandonnant l’affiche de gauche pour privilégier cette horreur à droite, plus visible par le chaland :

 

    

 

 

Imaginez un instant que l'affiche de leur prochain musical subisse le même sort :

 

      

 

Sur les affiches reposent tant d'enjeux, le principal étant d'attirer le public dans la salle. Parfois au détriment du design.

 

 

3. NE PAS DONNER CARTE BLANCHE AU PRODUCTEUR 

 

Le graphiste de théâtre souffre quand il se trouve au centre de la nébuleuse triangulaire producteur-artiste-théâtre.

Alors pensez ! Si la boulangère ou le conjoint de l'artiste principal s'en mêlent, le graphiste s'emmêle. "C'est un peu trop rouge" "Ah finalement cette chemise ne te met pas assez en valeur" "J'ai eu une super idée de jeu de mots pour le titre !"

 

Avant l'arrivée de cette avalanche de conseils avisés, l'artiste vedette demandait simplement d'être beau. Ou beau et drôle à la fois si c'est un humoriste.

Le producteur, qui sacrifierait sa maman et son jeune bébé pour que la pièce marche, a souvent des recettes miracle un peu ringardes. Dans une boite de production proche de la date de péremption, ils exigent par exemple que l’artiste soit nu, car c’est très vendeur :

 

     

 

 

Alors, quand le mauvais goût du producteur et celui de l'artiste se conjuguent, ça donne un cocktail explosif :

 

     

 

 

4. FAIRE COMPRENDRE DE QUEL GENRE THÉATRAL IL S’AGIT

  

Une affiche de pièce de boulevard doit-elle forcément être cheap ? Est-ce une superstition à l'instar du vert ou du mot corde à ne surtout pas utiliser ?

 

En tout cas, il faut qu’au premier coup d’œil, le spectateur voit qu’il va se taper une bonne barre de rire. Ce n’était par exemple pas le cas de la pièce d’Eugène Labiche au théâtre de l’Odéon. Ils ont choisi un nom allemand pour faire trop stylé aux diners mondains et ont pondu une affiche assez sobre.

 

Mais attire-t-elle le public voulu ?

 

 

 

 

Vous remarquerez sûrement qu’on retrouve quelques codes dans les affiches de comédies. L’acteur se pare d’un regard complice, il est accompagné d’une ou plusieurs jolies femmes (pas assez belles non plus pour faire du cinéma) qu’il trompera sûrement pendant la pièce, ce salaud ! C'est rassurant, ça montre qu'il y aura de la meuf et qu'on pourra se rincer l'oeil.

 

Cela renvoie un message d’ouverture au grand public, d’accessibilité du théâtre qui a parfois l’image d’un art hermétique. La bonne dose de gaité fait se dire au chaland qu’il va -enfin- sortir de son sinistre quotidien et redonner du piquant à son couple en invitant sa conjointe au théâtre.

 

         

 

Nous apprécions tout particulièrement le mauvais goût de l'affiche de Personne n'est Parfaite !

 

 

5. MENTIR SANS MODÉRATION

 

Pourquoi ne pas participer à la surenchère qui consiste à faire croire que votre pièce est la pièce du siècle ?

 

De si nombreuses affiches se parent fièrement des mentions "Succès, Triomphe, Prolongations" que si vous ne le faites pas, vous passerez pour un con. En plus, il n’existe pas d’autorité de contrôle des Succès pour vérifier que les spectateurs se marrent plus dans votre théâtre que dans celui d’à côté !

 

Si vous avez déjà mis le nom du troisième assistant décorateur sur votre affiche, vous n’en n’êtes plus à une mention près. Vous pouvez aussi inciter à l’action en inscrivant "Courez-y !" ou en créant l'urgence "Dernières irrévocables", même s’il reste soixante représentations.

 

Sans juger du triomphe de cette pièce, voici un cas d'école des nombreux mots clés que l'on peut subtilement glisser sur les affiches :

 

 

Regardez ô combien les citations presse sont convaincantes. Le Parisien, Le Figaro et leurs magazines dérivés peuvent vous offrir quelques compliments bien sentis en fermant les yeux sur les défauts du spectacle.

Sinon, certains mots extraits de leur contexte laisseront penser qu’on a publié un éloge sur votre pièce. 

Par exemple, la comédie musicale La Belle et la Bête affichait partout dans le métro « "L'humour, point fort du spectacle"  Les Echos » alors que la critique du journal était assez mauvaise. Pratique pas toute jeune car Jean Yanne avait également transformé l'incendiaire critique du Monde "Un monument de bassesse" en "Un monument" sur ses publicités, pour tromper les rares personnes qui se fient encore aux citations presse.

 

 

C'est à l'usure que le parisien cède à la tentation théatrale. Les couloirs de métro sont placardés jusqu’à six mois à l’avance pour que quand les représentations démarrent, ce naïf mangeur de publicités se dise "celle-ci ça fait longtemps qu’elle se joue c’est qu’elle doit être bien."

 

Afin de motiver le "ça a l’air bien", il faut que le futur spectateur ait été sollicité à plusieurs reprises.

Des études démontrent qu'il doit en avoir entendu parler par trois médias avant de se demander si c'est une pièce qui pourrait potentiellement lui plaire... La télévision avec une interview de l’acteur principal ou un reportage sur la pièce, les affiches dans le métro, l’article lu sur internet ou dans un journal, le bouche à oreille, la pub internet et sur les réseaux sociaux.

 

Malgré notre immense expérience, nous nous sommes récemment fait prendre au piège en craquant. Cela faisait trop longtemps que nous voyions les affiches de Couscous aux Lardons dans les couloirs de métro, notre curiosité nous a poussé à vérifier sa qualité sans même nous renseigner.

On l'a bien regretté.

 

 

L’affiche est donc un maillon de la chaine à ne sutout pas négliger !

Pensez qu'elle peut donner une image positive du théâtre à Jeanne et Hector. Eux qui n’y ont jamais mis les pieds parce que ça les impressionne trop.

 

Pensez aussi que c’est la principale tapisserie du métro, et qu’à défaut d’améliorer l’odeur qu’on doit subir six pieds sous terre, vous pouvez rendre notre balade plus agréable grâce à votre créativité.

 

 

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