Les Chatouilles ou la danse de la colère
Dans un seule-en-scène juste et drôle, la danseuse Andréa Bescond raconte son enfance salie et les conséquences sur sa vie d'adulte.
Synopsis
Ce spectacle devenu culte est présenté pour quelques représentations au Théâtre de l’Œuvre.
L'avis de la rédaction
Je n’écris jamais dans l’urgence. Je prends le temps de digérer, de calmer les émotions, de respirer, de laisser retomber un spectacle, car je crois que ce temps permet un accouchement juste pour un article. Mais ce soir, devant ce que j’ai vu, je vais faire une exception.
Il y a urgence à dire, à crier, à partager, à faire entendre, à faire voir. Parce que 160.000 enfants par an victimes de violences sexuelles c’est trop. 1 enfant toutes les 3 minutes, c’est insupportable. Parce que l’inceste et la pédocriminalité sont partout. Parce que des adultes réduisent des enfants au silence, et que le déni est une chape de plomb qu’il faut supprimer définitivement. Alors ce soir, je prends la plume et j’écris le spectacle merveilleux d’Andréa Bescond.
Parce que c’est fort, c’est puissant, c’est intelligent, c’est lumineux, c’est drôle même. Parce que ça déconstruit, ça reconstruit au bon endroit et que ça permet de comprendre. Le déni, l’emprise, la peur, le corps soumis, le silence, les cris intérieurs, les signaux d’alerte envoyés à ceux censés protéger, qui eux même ne voient pas ou ne veulent pas voir. Le mode de fonctionnement des adultes qui volent la vie d’un enfant, et la vérité d’un corps qui souffre d’avoir été assiégé un jour.
Du parcours d’Odette (Andréa Bescond) on voit tout. Et c’est extraordinaire de résilience, de force, de beauté, de drôlerie, et d’intelligence. Se sauver par l’art. Danser le beau quand on a subi l’insupportable. Transformer un terreau abîmé en terre fertile intérieure. Que c’est puissant.
Andréa Bescond danse les maux d’Odette en nous retraçant son parcours. L’école de danse, et sa prof extraordinaire qui a encouragé en elle un talent déjà présent. Le conservatoire terre de refuge loin de l’agresseur, les spectacles des comédies musicales, les tournées, les soirées de consommation, d’addictions, les comportements à risques, les chorégraphies foireuses proposées par des chorégraphes sexistes, et puis la volonté de comprendre pourquoi on est à côté de soi.
Puis la psy, la parole libératrice au gré des souvenirs, la plainte, le procès, les mots de celui qui n’a aucun regret, aucune honte, qui considère que c’est l’enfant qui a séduit. Et cette vérité froide qui est qu’il était connu des services de police et qu’elle aurait dû être en sécurité. Défaillance insupportable du système. Danser la colère.
Sur le plateau presque nu, nous voyons tout.
La chaise raconte la mère, la psy, Odette parfois. La danse raconte les émotions de cette enfant qu’on a poussée dans un monde d’adulte. De l’adulte qui se cherche. De la femme qui se libère. Et le regard, la posture, la voix, l’intelligence de la mise en scène, et la finesse de l’interprétation, permettent de rencontrer ceux qui ont été les acteurs de la vie d’Odette.
Accents du Sud, accents des banlieues, promenade au gré des souvenirs et des rêves de celle qui se raconte, et s’allège en racontant. La musique accompagne le récit, le souligne, le sublime parfois, et se fait pansement sur la douleur.
Les rires éclatent partout dans le public, fusent, et s’élèvent comme des bulles de joie sur la portée du temps. Le moche transformé en lumière. Le soleil à la figure de ceux qui se terrent dans l’ombre.
Ce que je retiens de ce spectacle, c’est qu’une femme a su crier ce que l’enfant n’avait pu dire. Qu’elle a dansé son histoire pour la faire exploser à la figure du monde, et qu’en le faisant elle a trouvé le chemin pour se reconstruire. Et surtout, je retiens que c’est possible. Et qu’en parlant on permet à d’autres d’être vus, entendus, et protégés…enfin.
À Andréa Bescond je dis merci pour la lumière.
À vous je dis, courez-y c’est un spectacle essence-ciel!
Jennifer Guillet