Révélation

Révélation
De Léonora Miano
Mis en scène par Satoshi Miyagi
  • Théâtre national de la Colline
  • 15, rue Malte-Brun
  • 75020 Paris
  • Gambetta (l.3)
Itinéraire
Billets de 10,50 à 30,50
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Révélation se déroule dans un espace mythologique.

Inyi, figure de la divinité créatrice de l’Univers, doit faire face à une situation inédite : une grève. Les nouveaux-nés refusent d’avoir une âme incarnée en leur corps, ce qui est contraire aux lois de l’Univers, tant que les Ombres des âmes damnées n’auront pas rendu compte de leurs méfaits. L’espace mythologique de Révélation, c’est bien sûr l’Afrique, mais Léonora Miano n’écrit jamais son nom, parce que l’Afrique n’est pas une, mais multiple.

De la même façon, elle reste dans le domaine de la fiction, car elle la sait plus forte que la dénonciation. Mais, pour autant, elle ne triche pas avec son sujet, en confrontant un continent à la réalité des crimes qui y ont été perpétrés.

À l’écart des pièges de l’inconscient collectif des Occidentaux, le rapport fluide et apaisé qu’entretiennent les Japonais dans le dialogue entre la vie et la mort permet cette rencontre entre l’œuvre de Léonora Miano et le geste créatif de Satoshi Miyagi.

Accompagné de la troupe du Shizuoka Performing Arts Center, il mettra en scène et en voix, en corps et en musique, cette œuvre extraite de la Red in Blue Trilogie.

 

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17 oct. 2018
8/10
1 0
Avec en permanence de la musique minimaliste pour onze musiciens, qui évoque l'univers incantatoire de cette mythologie, et des motifs qui s'attachent aux personnages. D'après les traites négrières, mais mélangeant les mythologies (du Niger à l'Afrique du Sud, pour ce dont j'ai pu retrouver la trace), et dans une esthétique visuelle japonaise, dit et chanté en japonais, tout est (agréablement) brouillé.

/Révélation/ de Léonora Miano traduit en japonais par Akihito Hirano, mis en scène par Satoshi Miyagi, tout auréolé de son Mahābhārata, et avec orchestre de 11 musiciens.

Quel objet étrange : la pièce est issue d'une trilogie autour de la traite négrière, ici jouée en japonais (dans une univers visuel qui l'est pour partie), et accompagné par un orchestre créant une atmosphère archaïque mais sur instruments modernes.
L'intrigue mythologique met en scène des âmes en grève (refusant de s'incarner chez les nouveaux-nés en raison du désordre qui règne chez les Humains), ou qui périssent lors du chemin du retour à travers une contrée hors des Enfers traditionnels, l'Ubuntu.

En effet l'onomastique est assez riche et fait échapper l'œuvre à une seule origine localisée : « Ubuntu » désigne quelque chose comme « la communauté des humains » dans les langues de l'Est de l'Afrique du Sud, mais est dans la pièce associé à la fois à un lieu (une sorte d'Érèbe pour les âmes trop fatiguées pour retrouver leur lieu d'origine), à une communauté (ces âmes damnées) et à un personnage unique qui les symbolise durant le procès.
Kalunga (je n'ai pas trouvé si c'était aussi un mot d'origine Nguni), la divinité-messager, façon Hermès ou Puck, qui opère le lien entre les mondes (tout en faisant, chez Miyagi, mimiques et lazzi) désigne à l'origine le monde des ancêtres, le lieu sacré d'où l'on procède, Mais Miano le mêle (je suppose) avec ses autres sens, Calunga (petite chose, terme dépréciatif pour les esclaves), et Kalunga, le nom de la communauté brésilienne d'esclaves échappés : ainsi, plutôt qu'un principe, Kalunga est dans la pièce /entre deux mondes/.
Mayibuye, les âmes, portent le nom de la révolte de l'ANC de 1952.
Inyi, la déesse primordiale au centre de l'histoire, ordonnatrice des mondes, est le nom d'une ville du Nigéria, qui tire son nom de l'arbre dont descendrait la lignée fondatrice.
Lors du procès, Makaba est un souverain du Kongo d'alors (Monikongo) ; Bigue porte le titre Damel (potentat du Sénégal).
Bref, les références virevoltent, entre histoire, cultes, clins d'œil, pour créer une mythologie indépendante, ancrée dans l'héritage (et peu originale) mais nouvelle.

Évidemment, sa traduction en japonais lui procure une grande classe, avec la dimension très corporelle de sa déclamation, les intonations obligées et emphatiques (Haruyo Suzuki, en Inyi, envoie du bois !), au sein de ce lent théâtre incantatoire (et chanté).

La disparition progressive des âmes oblige Inyi, garante de l'ordre des Mondes, à négocier avec Ubuntu, et de lui fournir (si j'ai bien suivi) des âmes de damnés en échange. Ceux-ci sont réticents, on organise donc un procès où ceux qui se révèlent des négriers racontent les circonstances extraordinaires (chantage sur leur peuple, leur vie, leur famille) où ils ont cédé. Sorte de gigantesque Commission Vérité & Réconciliation métaphysique pour remettre de l'ordre dans le monde.
La justice d'Inyi reste assez rigoureuse, mais les peines sont ajustées selon les mobiles (ce sont finalement les petites gens qui ont trahi leurs semblables qui sont les plus châtiés, et bien sûr les prêtres renégats). Cinq prévenus (en détention préventive depuis un demi-millénaire, et on dit que la Justice ne fait pas de progrès !) durant le procès, accompagnés chacun par des formules musicales répétitives qui lui sont propres (car la musique résonne presque en permanence).

Outre la très belle dimension visuelle (les ondulations de draps-vagues, les deux lunes blanche et noire, les volutes traditionnelles peintes sur le costume d'Inyi (dans la veine d'Ubu, je ne retrouve plus de quelle culture il s'agit), outre les immenses masques négroïdes qui tombent en ruines (et derrière lesquels se cachent mal les âmes des criminels, car tout est vraiment évocateur)… il faut mentionner que la musique est omniprésente (et étrange).

Écrite dans une veine minimaliste (vraiment des boucles dans les mêmes modes pendant 2h30), jouée par les comédiens (jusqu'à 11 simultanément, Suzuki-Inyi dirigeant à l'occasion, avec des gestes verticaux non-européens) et sur des instruments modernes (steel-drum, métallophones, nombreux xylophones – qui vibrent comme des vibraphones…) au besoin joués à la japonaise (comme ce simple tambour moderne qui est frappé furieusement à la mode taiko), percussions graves ou sèches (steel-drum de Trinidad-y-Tobago), bâton de pluie (de petits coquillages dans un tube, instrument d'Afrique, mais aussi du Costa Rica, du Chili), la musique, qui propose (certes exactement dans le même langage) des rythmes personnalisés pour chacun des accusés, remplit remarquablement son rôle d'incarnation rituelle, procurant une atmosphère réellement hors du temps (là aussi, on ne peut se limiter à un lieu, une époque).

Aussi, la parole (déjà déclamée de façon extraordinaire) acquiert un pouvoir extraordinaire lorsque la musique se tait.
Une réserve (et pas si mince) : le martèlement continu à la façon taiko est vraiment épuisant, c'est très sonore, très violent, et pas en plein air ni pour une durée en dizaines de minutes. C'est assez désagréable au bout d'une heure si on n'est pas un habitué des dancefloors.
Mais c'est un mince prix à payer pour profiter de cette musique qui s'insinue jusque sur scène, les quatre âmes Mayibuye sont toujours à la limite du chant et terminent quelquefois leurs interventions en chœur à quatre voix, d'une façon sobre mais pas du tout simpliste : pour tous ceux qui ont rêvé ce que pouvait être l'atmosphère de la tragédie grecque des origines, et qui se sentent orphelins depuis Les Perses de Prodromidès ( http://operacritiques.free.fr/css/index.php?2008/08/11/1017-jean-prodromides-les-perses-eschyle-jean-prat-ortf-1961-tragedie-grecque ), il faut aller voir Révélation !

Je trouve que la seconde partie (cinq prévenus, tout de même) est un peu lente, la fin rétributive un peu formelle, et il ne faut pas s'agacer des mélodies de Hiroko Tanakawa, diatoniques presque identiques, très conjointes (qui se diffractent joliment à l'infini), mais tout cela est loin d'oblitérer la fascination visuelle, verbale, l'originalité, la force d'incantation de ce théâtre rituel qui n'est d'aucune religion (et qui,malgré son sujet, est exempt de toute téléologie), ce rapport singulier à l'espace, aux mots, aux sons.
Saisissant.
7/10
1 0
Alors ?
Adaptée de la première partie du roman « Red in Blue trilogie », le metteur en scène Satoshi Miyagi propose une version japonisante de la traite négrière (l’auteur Léonora Miano préfère parler de « déportation transatlantique »). Dans le monde des âmes, où Inyi gouverne, Mayibuye représente les âmes à naître. Cette figure refuse d’intégrer le corps des nouveaux-nés en attendant la révélation des réprouvés. "Nous refusons d'intégrer les humains si c'est pour gâcher les potentialités que nous avons".

En d’autres termes, elle décide de faire une « grève » tant que le « pourquoi du comment » des crimes n’a pas été explicité. Le temps fort de la pièce est l’audience présidée par la divinité Inyi où chacun exprime son souhait de sortir de l’ombre malgré les horreurs commises. La mise en scène est digne d’un opéra. Avant l'extinction des lumières, les musiciens entrent en scène. La musique d’Iroko Tanakawa est prégnante et les comédiens se déplacent selon une chorégraphie très précise, souvent en rang. La lune est en suspension, tout comme le spectateur. Les costumes sont originaux, dignes des défilés de mode où l’on apprécie de les voir tout en sachant pertinemment que jamais on ne portera ça dans la rue.

Le spectacle est esthétique et cadré. Il s'adresse à un public plutôt averti sur le sujet et qui accorde beaucoup d'importance au visuel. Pour ceux qui ne parviennent pas à lire les sous-titres et à rester dans le spectacle, la beauté de celui-ci suffit à l’apprécier.
24 sept. 2018
9,5/10
2 0
Splendide, émouvant, ensorcelant.

Satoshi Miyagi adapte la première partie du roman du Léonora Miano « Red in Blue trilogie ». Dés les premiers instants, nous plongeons dans le monde de l’au-delà, un monde inconnu, mystérieux et envoûtant. Monde aux figures mythologiques dans un décor épuré, élégant avec une mise en scène toute en finesse et des costumes d’une somptuosité et d’un grand raffinement..
Nous voyageons dans le monde des âmes, que deviennent-elles après la mort ?
"Lorsqu’un enfant naît dans le monde premier, une âme va incarner son corps"
Ce royaume est gouverné par Inyi « figure de la divinité créatrice» autoritaire et maître incontestable.
Dans cet univers serein et harmonieux, un grave problème pouvant déstabiliser l’ordre de l’univers surgit.
Suite à un échange entre Mayibuye « figure des âmes à naitre dans le Pays premier » et Ubuntu « esprit des âmes sans sépulture » ayant subies l’esclavage, la violence et la terreur. Mayibuye proclame la grève et refuse de s’incarner dans le corps des nouveau- nés ; tant que les âmes damnées n’auront pas rendu compte de leur crime et expliqué leur mobile.

Le texte de Léonora Miano est émouvant et profond.
A travers la confession des âmes damnées, Léonora Miano essaie de comprendre sans les excuser les notables africains ayant vendu leurs semblables aux esclavagistes. Pour sauver leur vie et leur famille, ils ont trahi les leurs par lâcheté, par crainte et par manque de solidarité et de courage.
Léonora Miano ne cherche pas à justifier les actes effroyables des chefs de tribus mais simplement à nous éclairer sur les agissements cruels de ces hommes.

La mise en scène de Satoshi Miyagi pleine de délicatesses et d’harmonie donne une grande noblesse à ce texte magnifique.
La musique d’Hiroko Tanakawa joue un rôle puissant et fait partie intégrante de la pièce, elle amplifie les émotions, et nous transperce.
Les musiciens sont aussi comédiens et sont tous fabuleux.
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Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor