Rapport pour une académie

Rapport pour une académie
De Franz Kafka
  • Théâtre La Croisée des Chemins
  • 43, rue Mathurin Régnier
  • 75015 Paris
  • Volontaires (l.12)
Itinéraire
Billets de 16,00 à 30,00
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Un artiste sort de scène sous les vivats de la foule. Il court dans sa loge et se retrouve interpellé par un inattendu comité.

"Comment avez-vous fait pour passer, en si peu de temps, de l'état de singe à celui d'être humain ? Nous avons besoin de votre témoignage pour établir un rapport..." 

D'abord abasourdi par la question, l'artiste retrousse ses manches et se jouant de tous les artifices de la scène, va tenter de conter sa métamorphose depuis sa capture par le Cirque Hagenbeck. 

Au travers de ce texte, Kafka nous alerte sur l'ambiguïté de la représentation qui conditionne une certaine vision de l’Autre. 

Quel est ce regard hâtif et passif du spectateur qui s’abandonne à la manipulation de l’émotion et des artifices du spectacle ?

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11 mai 2019
7,5/10
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On est venu voir le cirque (…) des ritournelles et les pleins feux et je deviens moi le clown (… ). Je vois briller des étoiles dans les yeux des petits-enfants.

Ce spectacle est construit comme un flash-back, en commençant presque par la fin, symbolisée par les saluts qui ponctuent une bande-son très figurative et intelligemment évocatrice du contexte dans lequel on peut inscrire le spectacle, comme la chanson de Joséphine Baker j’ai deux amours (créée en 1930, quelques années après la mort de Kafka).

Le "comédien" retire ses gants, sa collerette, son chapeau. Il balance son costume de scène pour réapparaitre en peignoir. Il a tombé le masque et s'adresse à l'auditoire en parlant avec sourire et humilité, pour conter sa métamorphose depuis sa capture par le Cirque Hagenbeck en adoptant une posture respectueuse qui pourrait laisser entrevoir un brin d'ironie : Il n’y a rien à cacher. Vous me faites l’honneur de m’inviter à soumettre à l’académie un rapport sur ma vie passée de singe. Je dois dire qu’il n’y avait rien qui m’attirait franchement chez les humains. Je ne voulais pas la liberté. Seulement seulement une issue. Personne ne m’a promis que si je devenais comme eux on me libérerait de mes fers.

Notre intérêt est piqué au vif. Pourquoi donc a-t-il accepté de devenir humain ... s'il l'est vraiment ... ?

Je suis originaire du Ghana. Enfermé dans les premiers moments de ma vie dans une caisse aux planches jointes, sauf un interstice. Les circonstances de ma capture ne me sont connues qu’à travers le récit d’étrangers. J’étais dans une cage. (...) Il n’y avait pas d’issue. C’était facile d’imiter les humains. J’ai décidé d’arrêter d’être un singe.

Il nous le dit comme s'il s'agissait d'une évidence. Il sera question de liberté (ou du refus d'en parler) à plusieurs reprises et c'est un des sujets sur lesquels le spectacle nous amène à réfléchir : Les hommes se mentent trop souvent en parlant entre eux de liberté.

Les réminiscences des vieux cirques affleurent et s’impriment en filigrane sur les murs du théâtre. La parade des "freaks" n’est pas lointaine...Ainsi que la danse cruelle et sans concession des clowns blanc et des augustes. La loge de l'artiste révèle les traces des zoos humains des cirques Hagenbeck, Barnum et Wallace. Les grilles métalliques et Les dorures suggèrent la mémoire de "shows" à l'instar de ceux du clown qui s'appela Chocolat et auquel Roschdy Zem consacra un superbe biopic en 2016.

Je me sentais à l’aise, et de mieux en mieux intégré dans le monde des hommes. Ils savaient bien que nous combattions tous les deux du même côté contre la nature simiesque. Partir à l’aventure c’est exactement ce que j’ai fait (puisqu'il n’avait pas d’autre issue).

Le rapport à l'alcool en dit long sur la pseudo liberté du personnage. Et quand il rentre dans sa cage à la fin j'ai pensé un instant alors à la superbe Complainte du phoque en Alaska, de Robert Charlebois, que j'entendais dans ma tête. Comme chacun s'illusionne !

Le dispositif scénique, conçu par Stefano Perocco di Meduna fonctionne très bien pour situer le personnage dans l'atmosphère des coulisses d'un théâtre autant que d'un cirque. Les costumes de Joëlle Loucif vont dans le même sens et le travail de masques est remarquable.

Vincent Freulon a assuré la traduction et l'adaptation, qui sont assez indissociables pour nous alerter sur l’ambigüité de la représentation qui conditionne une certaine vision de l’Autre. Car enfin n'aurait-on pas assisté à un exercice consistant à singer la singitude?

Mahmoud Ktari assume ce rôle difficile parce qu'il doit se maintenir constamment sur le fil. Il le fait avec sensibilité et authenticité sous la direction de la metteure en scène Khadija El Mahdi.
8 avr. 2019
7,5/10
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« Rapport pour une académie » d’après la nouvelle de Franz Kafka, écrite en 1917, adaptée et traduite par Vincent Freulon, au théâtre La Croisée des chemins, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi.

Sous les bravos enflammés d’un public conquis, un artiste sort et rentre en scène pour recevoir les applaudissements nourris de la salle.
Puis il est interpellé par un comité inattendu qui lui demande de s’expliquer : « Comment avez-vous fait pour passer, en si peu de temps, de l’état de singe à celui d’être humain ? Nous avons besoin de votre témoignage pour établir un rapport ».

Tout en séduction, ce singe fait homme ou cet homme fait singe, cet artiste, nous conduit vers une réflexion de nos comportements dans ce monde kafkaïen : comment percevons-nous « l’autre » ? Comment sommes-nous conditionnés pour appréhender notre « semblable » ? Comment évaluons-nous la notion de liberté ? Comment se comportent nos âmes dans ce monde humain, animal ? Comment vivre ensemble ?

Dans un seul en scène très imagé Mahmoud Ktari nous dévoile toutes les subtilités de ce texte.
Bien étrange cette nouvelle d’un homme, tourmenté, à la phobie sociale avérée, dépressif, aux rapports compliqués avec la gente féminine ; mais grattons un peu cet univers Kafkaïen pour en extraire son essence.

Cet artiste explique devant ce comité scientifique sa métamorphose de son ancienne vie de singe en celle d’un être humain.
Capturé en Afrique lors d’une expédition de chasse, dans laquelle il fut blessé par balles à deux reprises, il rejoint l’Europe lors d’une traversée en bateau. De l’état de liberté qu’il vivait dans la jungle, il se retrouve en prison dans un espace très réduit, inconfortable, celui d’une cage. Quelle issue doit-il choisir pour sortir de cet emprisonnement ?
Issue : un mot récurrent dans cette histoire, la vie n’est-elle pas faite de choix ?

De son état simiesque, il va petit à petit glisser, par son sens aigu de l’observation, par son don de l’imitation, vers la nature humaine qui lui réservera bien des surprises. Seul l’apprentissage de l’alcool lui sera difficile.
S’il tient tellement à copier les comportements humains, c’est uniquement dans le but d’échapper à son sort de prisonnier de cette cage exigüe qui le prive de la « Liberté » qui était sienne. Comment jouir de cette liberté entre ces deux mondes qui s’opposent ?
Puis arrivé en Europe, un nouveau choix, une nouvelle issue, se dresse devant lui : aller faire le pitre dans un jardin zoologique ou devenir artiste de music-hall ? Quel choix retenir pour son confort de vie ? Quel choix identitaire sera la finalité de cette « issue » ?

Dans une mise en scène qui évite toute manipulation, Khadija El Mahdi, avec quelques artifices, donne vie à ce singe que Mahmoud Ktari, dans une belle présence, joue tout en sensibilité et en malice, dans les costumes de Joëlle Loucif.
De suite, nous sommes captivés par son regard, ses silences, lorsqu’il quitte dans un rythme nonchalant son costume de scène pour se métamorphoser : mais en quoi, en qui ? L’ambiguïté est bien retranscrite : qui exploite qui ?
Il y a aussi, ces chansons qui évoquent l’époque coloniale avec Joséphine Baker, complétées par des vidéos d’Antoine Lhonoré-Piquet.
Une adaptation qui met Kafka à la portée de tout le monde.
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Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor