Nécessaire et urgent

Nécessaire et urgent
De Annie Zadek
Mis en scène par Hubert Colas
Avec Bénédicte Le Lamer
  • Bénédicte Le Lamer
  • Thierry Raynaud
  • Théâtre national de la Colline
  • 15, rue Malte-Brun
  • 75020 Paris
  • Gambetta (l.3)
Itinéraire
Billets de 14,00 à 30,00
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“N’étaient-ils pas de bons parents ? Ne sommes-nous pas des filles ingrates ?”

 

524 questions, comme des déferlantes. Les questions qu’Annie Zadek n’a pas posées aux siens, Juifs polonais et communistes, immigrés en France en 1937, moins pour fuir les nazis que pour échapper à une condition sans avenir. Ils voulaient vivre leur jeunesse, leur engagement politique et intellectuel ; leur exil était aussi fait d’élan et de ferveur.

À leurs enfants, devenus français, ils n’ont jamais parlé de ce qu’ils avaient laissé derrière eux, leurs parents, leur maison, leur passé. En inventant cette forme incisive −à la fois supplice, questionnaire policier et QCM – Annie Zadek dit avoir eu l’impression d’écrire un manuel pour séances de spiritisme : l’écrivain n’est-il pas celui qui “fait parler les morts” ? L’auteur et metteur en scène Hubert Colas partage l’urgence poétique de ce geste et donne corps au questionnement de l’histoire vécue.

Dans sa radicalité, sa minimalité, ce texte lui semble apostropher notre monde: qu’est-ce qui fait qu’on reste ou qu’on part, que certains choisissent de se séparer de ceux qu’ils aiment, qu’un étranger s’intègre ou non dans une population? Deux acteurs, dans un dispositif scénique sobre et puissant, lancent ces appels aux fantômes. Par leurs voix, leurs corps, leur écoute, ils rendent leur silence à notre présent.

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16 mai 2016
9/10
72 0
Un grand miroir fait face au public qui s’installe dans le Petit Théâtre de la Colline.

D’emblée, le reflet que nous y voyons nous serre la gorge. La masse compacte fait écho au sujet qui sera abordé de manière peu ordinaire, au détour d’un questionnement sans réponse. Tandis qu’en-dessous, Falk Richter et Stanislas Nordey se démènent avec une Europe qui se délite, Annie Zadek nous renvoie aux fantômes du passé, ceux qui ont fuit la Pologne au début de la déportation, des camps d’extermination et des chambres à gaz. Elle brise le silence dans une semi-pénombre par les questions de l’indicible, dans un interrogatoire d’une grande pudeur, aux allures d’un témoignage sobre mais percutant.

Tandis que des projecteurs à la lumière aveuglante viennent nous éblouir par de violents faisceaux, nous distinguons des silhouettes humaines, enfermées dans une cage de verre. Leurs ombres se superposent à nos reflets, viennent se fondre en nous puis ils sont là, juste en face, les contours troublés, presque translucides, effacés, comme des fantômes prisonniers d’un passé.

Quittant cet espace clos symbolisant l’enfermement, Thierry Raynaud lancent les premières questions. Elles seront au total de 524, des interrogations générales ou intimes qu’il partagera avec Bénédicte Le Lamer durant une heure. Comme des enfants qui veulent tout connaître du monde qui les entoure, nous éprouvons tous ces « Qui ? Pourquoi ? Comment ? ». Tandis que le cube transparent se remplit de fumée et que des tâches rougeâtres viennent souiller le sol, comme le sang qui se mêle à la mort dans les chambres à gaz, le duo s’adresse aux fantômes, aux Juifs polonais et communistes qui ont fuit leur pays et les nazis pour rejoindre la France, avec l’espoir d’un avenir meilleur pour eux mais surtout pour leurs enfants.

Ce sont eux, la génération née après guerre, qui cherchent à comprendre cet exil. Ils tentent de faire parler les morts pour accéder aux raisons qui les ont poussés à partir en 1937 avec pour seul bagage le silence : « Cette maison où vous habitiez, existe-t-elle toujours ? Y êtes-vous retourné ? Que mangeait-on à la maison ? [...] Faisiez-vous rire les filles en imitant Hitler ? Etiez-vous contre l’art pour l’art »

Annie Zadek nous confronte à un geste, à une écriture de l’urgence : celle de briser ce silence. La nécessité de comprendre le passé pour se tourner vers l’avenir devient absolue. La mise en scène d’Hubert Colas est d’une sobriété exemplaire. Le public est suspendu aux lèvres des deux acteurs, en communion avec le passé, dans un silence oppressant, profond, introspectif. Tout y est suggéré, poétique, désarmant, laissant toute la puissance au texte et aux interrogations que chacun prendra pour siennes. Dans la dernière partie, les questions ne sont plus seulement aux fantômes de l’exil, elles s’adressent à nous, aux vivants et à ceux qui ne savent pas toujours quoi faire de ce silence, de ce traumatisme du passé venu contaminer le présent et se destinant à hanter le futur en absence de réponse pour apaiser, comprendre ou du moins entrevoir les raisons qui poussent à partir ou à rester, à dire ou à taire, à survivre ou à mourir. « Que savons-nous en vérité ? Qui aurait pu nous en parler ? Tout nous raconter ? N’avons-nous pas tout imaginé, tout inventé en réalité ? Nous ont-ils parlé du passé ? Les avons-nous questionnés ? Cela peut-il recommencer ? La souffrance n’est-elle pas intacte ? Le deuil n’est-il pas permanent ? ».

Nécessaire et urgent, c’est en réalité comme un cri dans le silence, déchirant et bouleversant, touchant à l’essentiel et à l’universel.
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Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor