• Classique
  • Théâtre de l'Épée de Bois
  • Paris 12ème

La Leçon

La Leçon
De Eugène Ionesco
Mis en scène par Christian Schiaretti
  • Théâtre de l'Épée de Bois
  • route du Champ-de-Manœuvre
  • 75012 Paris
Itinéraire
Billets de 11,00 à 30,00
Evénement plus programmé pour le moment
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La Leçon d'Eugène Ionesco (1951) pousse la logique de l'injonction à son paroxysme, la dérive de l'autorité en tyrannie.

Au départ, les échanges respectent le strict cadre des codes sociaux. Il y a la timidité du professeur, la naïveté de l'élève et les interventions intempestives et inquiétantes de la bonne. C'est par le langage que tout va basculer, s'affoler. 

Le professeur s'empare peu à peu de la parole et la leçon prend un tour magistral et sadique. Les mots s'animent alors en séries obsédantes, se répètent jusqu'au mot de la fin, qui apparaît alors comme l'instrument d'un crime imaginaire : "Dites : couteau...cou...teau...couteau...cou...teau...". 
L'élève finit par ne plus comprendre le maître dont l'agressivité va crescendo. L'élève s'épuise petit à petit et devient la 40e victime de la journée de son professeur. 

Dans ce drame comique, le langage devient l'arme abstraite d'un asservissement. De cette incantation envoûtante surgit la monstruosité, comme un aboutissement fatal de la violence. 

Si la leçon ne nous enseigne rien, elle fait plus essentiel : elle nous met en éveil.

 

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2 juil. 2016
9,5/10
181 0
Cette leçon vaut bien un hommage, sans doute !

Oui, décidément, oui, Christian Schiaretti est un grand metteur en scène.
Il a parfaitement su faire monter la sauce d'une caricature pédagogique, et restituer ce grand dérapage que constitue cette pièce d'Eugène Ionesco écrite en 1951.

C'est un plateau très peu profond et uniformément couleur crème qui attend les spectateurs.
Des livres, beaucoup, quelques fauteuils, et un triptyque au mur.
Des tableaux de maître ? Oui, doublement. On le comprendra bientôt.

Et puis Schiaretti le diabolique nous plonge tout de suite dans un énorme quiproquo : les trois coups retentissent.
Une fois... On se dit : « tiens, c'est le retour d'une pratique ancienne passée de mode ? »
Une autre fois, et puis une autre encore...
Quels sont ces coups ? Il faudra attendre la fin de la pièce pour le savoir. Et pas avant.

Et les protagonistes entrent en scène.
Une domestique, jouée par Yves Bressiant, puis l'élève et son professeur, l'épatante Jeanne Brouaye et le grand René Loyon.

Et c'est parti pour une première partie très absurbe.
Ionesco ridiculise un professeur imbu de lui-même, qui s'écoute parler, qui ratiocine en permanence, caricature appuyée de ces pédagogues qu'on a hélas tous connus...

Et nous de rire. Beaucoup.
Les trois comédiens sont impeccables, et sans appuyer leurs effets, déclenchent l'hilarité grâce à leur savoir-faire, et la subtile direction de Schiaretti.

Et puis, doucement, imperceptiblement, tout bascule.
L'absurdité drôle fait place à l'absurdité tragique.

La force de cette mise en scène est pour moi dans ce basculement.
Tout est fait en subtile douceur, sans grand coup de théâtre, sans brusquerie.

Ce basculement, on le doit évidemment à la qualité de jeu des comédiens, mais également aux éclairages assez sophistiqués, qui au fur et à mesure de l'heure qui passe, agrandissent de plus en plus les ombres en contre-plongée, finissant par créer sur le mur du fond de scène de très inquiétantes silhouettes.

Ici, le propos d'Eugène Ionesco est fidèlement retranscrit : le grand auteur ne croyait pas aux vertus de l'enseignement.
Il le fait d'ailleurs dire au professeur : « Je ne peux pas vous donner de règles, tout est une question de flair ».
Le professeur n'est qu'un tyran, un bourreau sadique.

Et puis c'est finalement un assassin, se rendant compte de son incapacité à asservir sa victime par la transmission d'un savoir.

Ces relations perverses entre deux personnages soulignent également leur incapacité à communiquer.
Schiaretti réussit parfaitement à montrer cela : la façon qu'il a de faire tenter de s'échapper l'élève de cet échange méphitique est très intelligente, et très bien vue.
Il a demandé à Jeanne Brouaye d'utiliser la capuche de son sweat-shirt pour tenter de se retirer de ce jeu pervers. L'élève se cache, elle ne veut plus participer, elle ne veut plus subir.
Une jolie trouvaille.
Ces deux-là ne se comprennent pas, se parlent, certes, mais ne se comprennent pas.

La pièce se termine là où elle avait commencé : on entend de nouveau des coups de marteau.
Le professeur ferme un nouveau cercueil. La boucle est bouclée.

Ces soixante cinq minutes que dure la pièce furent un pur régal, un pur plaisir.

Ce soir-là, c'était la dernière.
Les trois comédiens furent longuement ovationnés, et à travers eux, un grand metteur en scène servant au mieux un immense auteur.

Une leçon !
9,5/10
49 0
Ce spectacle est savoureusement diabolique, une Leçon inouïe autant dramatique que burlesque. On prie pour que ça s’arrête, on se dit « déjà » quand c’est fini.

Eugène Ionesco, maître initiateur du théâtre de l’Absurde, à l’instar de Samuel Beckett, écrit ce texte en 1951. Il est joué depuis sans interruption partout en France, en Navarre et ailleurs.

Il concocte avec cette pièce une histoire cocasse et drôle, où l’autorité se combine au sadisme pour nous confronter à une furieuse et caustique abstraction de normes.

Comment convaincre de la juste prononciation du néo-espagnol moderne, avec toute la précision des sons et la puissance du langage quand le savoir se joue de la logique rieuse, elle-même se gaussant du ricochet des mots ?

Comment faire comprendre à une élève au demeurant charmante, genre ado revêche et pas sotte, que 4-3 ne font surtout pas les dix doigts des mains ou qu’un mal de tête vaut mieux qu’un couteau tranchant ?

Que faudrait-il faire ? Aller chez un professeur savant, au regard lubrique puis halluciné, tyrannique à point ou saignant, c’est selon, et qui entend qu’on l’écoute sans broncher ? Ou bien appeler sa domestique, au mystère trouble et bienveillant, qui fera de son maitre un pleutre ?

Bon couteau, Ionesco ne s’y prend pas comme un manche. On peut même dire sans médire qu’il nous la joue fine lame pour donner cette Leçon, nous perdant cent fois dans des méandres improbables mais possibles, nous récupérant aux passages de phrases crédibles mais incohérentes et de situations hésitant entre jeu et raison. Il s’y prend à merveille, le cruel rebelle de la norme ! Tel un aigle qui suspend son vol pour plonger sur sa proie, il nous piège dans notre imaginaire, enfermés du dehors et livrés en pâture à des sensations vertigineuses où l’incompréhension domine. Mais on s’en fiche, tellement c’est drôle, absurde et élégant à la fois.

Cette leçon très particulière, plus proche d’un manège infernal de la Ducasse un soir de pluie de novembre que d’une promenade en juillet dans le tortillard provençal faisant la côte de Cassis à Bandol, nous emberlificote, nous disperse, nous bouscule parmi tous ces petits riens-à-comprendre et ces presque tout-est-logique qui s’entremêlent et nous emmêlent sans vergogne.

La mise en scène de Christian Schiaretti fait le pari de la simplicité, rendant fluide et accessible la pièce, jusqu’à arriver à nous faire croire que l’histoire est bien là. La rendant presque crédible malgré ses excès de logique et ses abus d’incohérence. Le tout dans un très joli et astucieux décor.

La distribution brille et subjugue. Yves Bressiant (la bonne), Jeanne Brouaye (l’élève) et Réné Loyon (le professeur) se complètent avec précision, chacun d’eux juste et véloce. A noter l‘interprétation magistrale de René Loyon, horrible et pathétique à souhait.

Un spectacle drôle et captivant, incontournable proposition de cette pièce tant jouée, pour sa qualité esthétique et artistique. Mémorable !
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Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor