Abgrund, l'abime à Sceaux

Abgrund, l'abime à Sceaux
Mis en scène par Thomas Ostermeier
  • Les Gémeaux
  • 49, Avenue Georges Clemenceau
  • 92330 Sceaux
Itinéraire
Billets à 35,00
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Est-ce que l'eau peut se souvenir de son état originel grâce à ses cristaux colorés, est-ce que les tapisseries assurent la stabilité des murs, est-ce que l’on dit « réfugiés » ou « migrants », est-ce qu’en se mariant on exclue forcément un certain nombre de gens, est-ce que les propriétaires de chiens tombent plus facilement enceintes, est-ce que dans une relation libre il y a forcément toujours un souffrant, est-ce-que c’est ringard de porter un bas de survêtement en soirée, où peut-on acheter de l’épeautre et de la lavande, un dîner sabbatique constitue-t-il un événement pour un athée, la soupe à la truffe est-elle goûteuse, l’arrière-goût de ce vin évoque-t-il la groseille à maquereau, la viande est-elle tendre, faut-il évoquer pour la énième fois cette scène traumatisante de cannibalisme, peut-on encore ou de nouveau dire « génial »… ?

Quelle que soit l’importance du sujet abordé lors du dîner chez Bettina et Matthias, on en débat pendant que dans la chambre d’enfants, leur petite fille Pia ainsi que sa sœur nouvelle-née Gertrud dorment paisiblement… 

Sous couvert de lieux communs et de clichés récurrents échangés entre dignes représentants de la couche moyenne « éclairée », L’abîme est une pièce qui dresse le scénario de la pire des tragédies envisageables et laisse pénétrer la chimère de la peur dans la réalité.

Il en résulte un état de choc, du papotage sans fin, du déni et l’espoir que tout ceci ne fut qu’un hypothétique exercice intellectuel.

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6 oct. 2019
8,5/10
19 0
Il est des soirées entre bobos trentenaires qui virent à la tragédie.
Comment ça, pléonasme ?

Cette fois-ci, le mot tragédie est à prendre au sens propre.
Le mythe de Cain et Abel décliné au féminin...

Maja Zade l'auteure (que nous découvrons en France, c'est seulement sa deuxième pièce) et Thomas Ostermeir le metteur-en scène, patron de la Schaubühne, nous embarquent dans une descente aux enfers d'une micro-société bien particulière.

Matthias et Bettina ont organisé un dîner réunissant quatre autres de leurs copains.
Des jeunes bobos trentenaires, donc.
Des membres de la « upper-middle-class », des petits-bourgeois citadins vivant dans une bulle rassurante, à l'entre-soi affirmé.

Des jeunes adultes pétris de certitudes, ayant des avis « éclairés » sur tout, avec une conscience politique « de gauche » revendiquée mais se résumant à saluer d'un grand sourire condescendant la caissière du supermarché.

Elle nous les montre, ces six-là, Frau Zade, autour de cette grande table métallique, dans une disposition évoquant une cène moderne.
Pour autant, le personnage qui disparaîtra suite à ce repas-là n'est pas présent.

Pendant qu'on échange entre potes des lieux communs et autres clichés, pendant qu'on discute avec la même fatuité et la même ferveur de la différence entre « migrants » et « réfugiés », des spécificités d'une relation libre, du fait de porter un pantalon de jogging lors d'une soirée, de la meilleur adresse pour l'épeautre bio, le drame se joue dans la chambre d'enfants de l'appartement.

De façon quasi-chirurgicale, Maja Zade pratique devant nous l'implacable autopsie d'une société de jeunes nantis.
Elle ne se nourrit d'aucune illusion : après le drame, les discussions futiles et sans fin perdureront, comme si ce qui s'était passé ne générait aucune leçon...
L'espoir est totalement absent de tout ça.

Thomas Ostermeir nous propose quant à lui une expérience de « théâtre augmenté ».

Dès l'arrivée dans la salle, les spectateurs comprennent qu'un casque audio les attend sur leur siège.
Des techniciens ont en effet équipé les 510 places du Théâtre des Gémeaux d'écouteurs. (Je serai curieux de connaître la longueur des câbles reliant tous ces dispositifs individuels...)

Ces casques vont nous permettre d'écouter les moindres chuchotements des comédiens, des éléments sonores ou encore quelques courts moments musicaux.

J'ai trouvé que le système permettait d'être « très près » des comédiens, la diffusion sonore respectant la localisation spatiale des acteurs. La voix d'un comédien jouant à jardin est restituée dans l'oreille gauche, et ainsi de suite...

Nous sommes également véritablement au cœur de la tragédie, plongés par la proximité sonore dans la dramatique action qui se joue.

Une action dramaturgique découpée en nombreux tableaux, que de nombreux mots successifs, de nombreux verbes projetés en même temps en fond de scène résument. « Links », « Rechts », « Die Mann Frau Hierarchie », « Prost », « Rücken », etc, etc.
Il y aura toujours ces mots devant nous, comme pour bien nous ancrer dans ces vaines discussions.
(Je rappelle que la pièce se joue en allemand surtitré.)

De très belles « doubles projections » video en noir et blanc nous montrent la chambre d'enfants, le lieu de la tragédie, et ce, de façon presque fantasmagorique et onirique.
Là encore, le côté glacial de cette histoire ressort de façon implacable.

Voici donc un terrible image sociétale qui nous est renvoyée.
Maja Zade et Thomas Ostermeir nous dépeignent une société glaciale, faite de faux-semblants, d'apparences trompeuses, de superficialité.
Un monde dans lequel la tragédie peut survenir à tout moment.
Une société qui est la nôtre.

C'est un moment de théâtre intense et passionnant.
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Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor