8 juil. 2019
8/10
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« Pølår » au théâtre Le Funambule dans une adaptation et une mise en scène de Marc Riso est tiré de la bande dessinée de Henrik Lange ou comment écrire un polar suédois sans se fatiguer.

Quand on pense suédois, on pense rapidement à Ikea, ce célèbre fabricant de meubles qui pour certains ont passé des nuits entières à vouloir comprendre quelque chose à ses notices techniques de montage.
Eh bien c’est à peu près le même profil pour ce spectacle complètement déjanté, loufoque, décalé, euphorisant où l’on rit énormément.
Et quand vous y ajoutez, pour rester dans l’ambiance nordique, des parodies des chansons du groupe ABBA dans une voiture aux phares hypnotisants, vous atteignez le summum du burlesque.

Vous découvrirez au fil des minutes, non pas de ce procès, mais de cette enquête comment écrire d’une façon ludique votre prochain roman policier.
Et aussi comment y inclure de nombreuses anecdotes afin d’épaissir votre récit et tenir en haleine votre lecteur jusqu’au dénouement.
Il vous faudra aussi envoyer votre lecteur sur de fausses pistes, y inclure un autre meurtre afin de rendre encore plus palpitante cette enquête et pour les plus doués d’entre vous de réfléchir à une suite. Surtout ne pas oublier dans votre écriture de penser à une éventuelle adaptation cinématographique. Cela dépendra des situations et des évènements que vous y inclurez.

Pour le moment présent l’inspecteur Ǻke Larsson, à l’œil façon Colombo mais sans son chien et sa voiture, est chargé de trouver le meurtrier d’une petite fille, meurtre auquel nous avons assisté en direct, mais pour lequel nous n’avons pas pour le moment assez d’éléments pour y comprendre quelque chose.
Tour à tour vont défiler sous nos yeux des personnages percutants, tous présumés innocents mais qui pourraient bien avoir le profil du meurtrier…ou de la meurtrière.
Car dans cette distribution, femmes (quoique…) et hommes se partagent la vedette.
Un inspecteur aux tendances « Gadget », une journaliste, un vendeur de hot dog, un catcheur, la tante de l’inspecteur, le chef, et bien d’autres hurluberlus viendront perturber cette enquête au demeurant passionnante.

Mais ne perdons pas l’objectif principal de ce spectacle, vous aider à écrire votre prochain roman et devenir célèbre ; être le prochain auteur à succès comme Stieg Larsson avec « Millenium ». En cela vous y trouverez des conseils avisés et vous augmenterez d’une façon indéniable vos chances d’être édité.
Et si comme moi, le temps d’un bref instant, vous vous retrouvez sur scène dans la peau d’un célèbre écrivain qui tente sa chance au jeu « Qui veut gagner des millions » (quel est le rapport me direz-vous ? je vous avais prévenu c’est complètement déjanté), vous serez au comble de la joie dans cette pièce interactive qui donne la pêche !

Une jeune troupe de comédiens à la jeunesse flamboyante qui se donne sans compter pour résoudre cette enquête policière avec à sa tête pour la première fois, aujourd’hui sur scène, Cyril Benoit. Un bel homme comme diront certains et je vous laisse découvrir pourquoi, qui ne se ménage pas pour assembler toutes les pièces du puzzle que ses amis Macha Isakova, Hubert Roulleau, Louis Ould-Yaou et Thomas Lemaire se plaisent à mélanger : ils complètent cette brillante distribution.
Ces comédiens ont plaisir à jouer et nous transmettent leur bonne humeur, leur joie d’être sur scène : une joie communicative.
Avec la complicité de Mickael Bouey pour les lumières et Vanessa Villain pour les chorégraphies combatives et endiablées, Marc Riso, le metteur en scène est absolument fou, fou d’inventivité pour diriger tous ces énergumènes sur scène : les chansons, les flash-back, l’ambiance brouillard suédois aux frissons assurés, tout est réglé pour des enchaînements de situations au comique libérateur dans un rythme très soutenu, à couper le souffle.

Après un passage remarqué au théâtre Montmartre Galabru, la compagnie « Le retour de nabot Léon » a pris ses quartiers d’été au théâtre Le Funambule dans une comédie policière sur fond d’écriture-écrivain : c’est drôle, enlevé, à ne pas manquer !
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8 juil. 2019
6/10
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Si un mot devait résumer Architecture, pour moi ce serait demi-mesure.

Demi-mesure dans le texte : la montée des extrémismes n'a pas la puissance promise. Demi-mesure dans un texte en monologues (comme l'aime tant Rambert) où les acteurs ne se regardent plus au fur et à mesure. Demi-mesure dans le final qui n'est pas suffisamment exploité pendant la pièce (je ne veux pas spoiler).
Demi-mesure dans un décor qui a consisté à meubler la grande scène de la cour d'honneur, sans unité en créant des paquets sans jamais profiter de l'espace. Même la grande table est une association de plusieurs tables (à comparer avec celle des Damnés).

On s'est ennuyé dans cette demi-mesure qui a duré plus que de raison.
Rambert a-t-il été dépassé par le lieu et l'enjeu? Je le crois.

La seule chose qui n'était pas en demi-mesure était la distribution. Distribution d'acteurs étonnante où tous jouent bien. Weber est un peu essouflé. Marie-Sophie Ferdane un peu en-dessous. Mais le tout est magnifiquement joué.

Rambert n'a pas marqué la cour d'honneur.
7 juil. 2019
9/10
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« Il était un petit homme, pirouette, cacahouète… »

C’est la chanson qui m’a trotté dans la tête en sortant du spectacle qu’il faut absolument voir cet été à Paris ! Je n’avais pas pensé à cette chanson depuis que ma fille a arrêté de la chanter, il y a une dizaine d’année. Oui j’ai retrouvé mon âme d’enfant et ça me fait bien plaisir !

Circus Incognitus de et par Jamie Adkins, c’est un moment de délices visuels où petits et grands vont rire et s’émerveiller des trouvailles délirantes d’humour de Jamie. Spectacle où vous pouvez aussi venir avec des amis étrangers car l’art de Jamie est international, tout le monde le comprend.

C’est donc l’histoire d’un homme qui voudrait nous faire un discours. Mais où sont passés son discours et son micro ? Nous les cherchons en sa compagnie. Notre homme est sacrement étourdi et maladroit pour notre plus grand plaisir.

Réussir à nous faire croire qu’il ne maitrise pas les arts circassiens est le tour de force de Jamie Adkins alors qu’il maitrise parfaitement le jonglage, les équilibres et les acrobaties avec un sens du public qui nous le rend si proche : on vit ses mésaventures sur scène, on rit beaucoup avec ses tentatives ratées et on applaudit émerveillé à la réalisation talentueuse de ses tours ! Complicité et connivence s’installent rapidement avec le public. Encore un talent à mettre sur la liste de Jamie Adkins !

C’est un spectacle élégant qui génère une joie simple et personnellement, je ne m’attendais à prendre un tel plaisir en regardant les tribulations clownesques de l’artiste et à rire à gorge déployée au final.

Je recommande vivement cette sortie pour tous.

«Et le facteur il est monté, il s’est cassé le bout du nez » Mais pas Jamie !
6 juil. 2019
8,5/10
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« Huckleberry Finn » le musical d’après Mark Twain au théâtre de la Huchette dans une mise en scène d’Hélène Cohen est une belle histoire d’amitié sur fond de liberté.

Dans ma jeunesse, les aventures de Tom Sawyer de Mark Twain nous tenaient en haleine via son feuilleton télévisé. Une œuvre dédiée à la jeunesse.
En revanche, Huckleberry Finn est un roman plus fort, plus cru, destiné à un public plus adulte, une œuvre où sont moins édulcorés les problèmes de cette société américaine dont le racisme et l’esclavage étaient ses deux mamelles.
En cela Didier Bailly et Hélène Cohen l’ont bien compris en adaptant dans un musical cette histoire. Pour mettre en musique ce roman, ils se sont adjoint l’aide d’Eric Chantelauze pour les paroles (il avait retenu toute notre attention avec son livret pour « Comédiens ! » qui a triomphé dans ce même théâtre et reçu cinq récompenses aux trophées de la comédie musicale !), Didier Bailly signant la musique.

Une histoire mouvementée, pour un auteur marqué par une enfance en quête d’aventures.
Ses deux héros doivent cohabiter dans leur fuite.
Huckleberry Finn est un enfant maltraité par son père qui a soif de liberté tout comme Jim, un esclave en fuite et qui dit esclave dit un homme de couleur.
Comment concilier, accepter pour un enfant élevé dans ce monde, où l’esclavagisme est naturel, de fuir avec un noir. Un esclave qui fuit pour sauver sa peau : leur seul point commun au début de cette histoire.
Les voilà donc tous les deux naviguant sur le Mississipi, sur un radeau de fortune, pour rejoindre la terre de liberté. Une terre pour cet esclave qui lui permettrait de travailler afin de racheter la liberté de sa femme et de sa fille. Une terre de liberté pour ce jeune Huckleberry Finn afin éviter les sévices de sa tutrice.

Un voyage qui va remettre à plat tous leurs préjugés et construire une solide amitié.
Dans cette aventure Mark Twain dépeint une société où « les méchants » se cacheraient plutôt du côté des bien-pensants. Cette société où la religion occupe une place prépondérante, pudibonde à souhait : d’ailleurs cela a-t-il changé ?
Une société violente qui punit sans remords, par la peine de mort, tous ceux qui ne respectent pas les règles, le pouvoir. Une société qui ne se remet pas en cause, où la mort omniprésente peut perturber et donner à réflexion à ce jeune adolescent en pleine construction de son mental, de sa vie. Un jeune lucide qui dénonce toute la bêtise de ses aînés et lutte pour se libérer de ce carcan que l’on veut lui faire adopter, se libérer de cette pensée politiquement correcte.
Un texte fort sous une forme musicale, écrit pour nous divertir sous couvert d’un parcours initiatique.

Un esclave, Jim, qui lui éveille sa conscience ; un esclave prisonnier de son corps mais pas de sa tête, de sa pensée, de sa réflexion. Un esclave qui va permettre à ce jeune Huckleberry Finn de rompre les liens qui le conditionnent dans cette société raciste, stupide et violente.

La musique et les paroles donnent à ce musical une légèreté salvatrice permettant de partager son lot d’émotions.
Un personnage clé, Le maître de cérémonie, permet à cette mayonnaise de prendre forme. Tour à tour il est Le monsieur loyal, l’agent de liaison des deux héros avec ses multiples personnages qu’ils rencontrent en chemin, celui qui met en mouvement les « effets spéciaux » très réussis de cette fuite qui nous font voyager dans le temps et l’espace : par exemple avec cette très belle scène dans le brouillard qui met en avant le lien qui unit l’esclave et le jeune adolescent.
La scénographie de Sandrine Lamblin, les lumières de Laurent Béal, les superbes marionnettes de Pascale Blaison et les vidéos de Sébastien Sidaner apportent cette touche indispensable à cette évasion grandiose qui se joue sur la petite scène du théâtre de la Huchette, exploitée intelligemment par une mise en scène mêlant humour, poésie et gravité d’Hélène Cohen. Nous sommes embarqués dans son voyage dans un tourbillon de liberté.

Il fallait trois comédiens chevronnés pour nous faire vibrer, nous émouvoir, nous faire rire sur ce sujet grave.
Morgane L’Hostis apporte toute sa fraîcheur, sa jeunesse, son enthousiasme pour le rôle de Huckleberry Finn.
Joël O’Cangha dans le rôle de l’esclave, Jim, est lumineux, généreux, il est l’homme et l’esclave de son rôle.
Quant à Alain Payen, avec sa bonhommie, sa gouaille, sa truculence, il est la touche de couleur dans ce drame de la bêtise humaine.

Une belle performance qu’il faut aller applaudir, qui remet les idées en place !
5 juil. 2019
8,5/10
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« Britannicus » de Jean Racine à l’Artistic Théâtre dans une mise en scène de Christine Joly est l’histoire d’un homme devenu empereur à l’état sauvage qui révèle sa vraie nature.

Dernièrement, dans ce même théâtre Philippe Lebas m’avait impressionné par la précision de son jeu dans « Les Rivaux » en campant un soupirant lâche à ses heures.
Eh bien cela se confirme dans ce Britannicus, qui à lui seul interprète une multitude de personnages, tous plus réalistes les uns que les autres, avec une touche d’humour non dissimulée pour le rôle de Narcisse, ce petit démon qui attise le feu.

Quelle gageure pour ce spectacle qui prend l’allure d’un seul en scène moderne avec une tragédie qui a traversé les siècles en ne prenant aucune ride. Des alexandrins dits à la perfection dans un jeu époustouflant d’un homme complètement investi par ses personnages.
La mise en scène de Christine Joly permet à Philippe Lebas de passer d’un personnage à l’autre dans une fluidité bien étudiée. Présente sur scène comme un souffleur, comme une mère qui surveille le travail de son petit, et qui avec parcimonie, pour une bonne compréhension, souffle le nom d’un personnage incarné pour un temps donné par Philippe Lebas, donne un ressort moderne à ce montage très audacieux de ce Britannicus. Bien loin de la version que j’avais admirée à la Comédie Française, l’année dernière, avec les remarquables Dominique Blanc et Laurent Stocker.

Néron, l’homme qui cache Britannicus, le « héros » de cette histoire. L’homme qui donne des caresses avant de sortir ses griffes, l’homme assoiffé de pouvoir qui détruit tout sur son passage, éliminant tous les obstacles qui entravent sa montée en puissance vers un pouvoir absolu : un tyran, un despote, un dictateur devenu hélas un modèle pour beaucoup de nos contemporains.
Un homme qui fut heureux au début de son règne, mais qui est passé dans le côté obscur de la force…

Britannicus c’est 1778 alexandrins, quasiment pour « un seul personnage », pour Philippe Lebas lui-même, exceptées ses interventions dans les vidéos de Bernard Malaterre (son compère dans Les Rivaux, un Faukland au tempérament jaloux). Des vidéos avec un angle de prise de vue qui met en exergue la montée de la folie de cet homme le conduisant vers sa chute : un visage effrayant.
Puis Christine Joly abandonne son fauteuil de touche et s’accapare, avec force et détermination, touchante à souhait, dans le célèbre monologue de l’acte IV, le personnage d’Agrippine, où tout à coup notre Néron redevient un petit enfant soumis à sa mère. Pour une courte durée certes, mais essentielle dans le cheminement de cet homme à l’avenir monstrueux.
Un Néron qui comme les marées va et vient dans ses décisions, dans ses coups de folie.
Personne ne survivra à ce tsunami, ces déferlantes en une fraction de seconde remodèleront le paysage, un paysage qu’il façonnera avec ses couleurs.

Dans une scénographie en noir et blanc, accompagnée par une musique de Jules Jacquet aux rythmes dissonants, seul un morceau de tissu, aux multiples usages, donnera de la couleur : un rouge annonciateur du sang qui sera versé par vagues successives par un vampire qui se désaltère.
Britannicus, Junie, Narcisse, Burrhus, Agrippine, Albine… personne ne verra plus jamais le soleil se lever sur leurs vies, qui ont croisé malheureusement sa route : peut-on parler de fatalité ?
Des jouets, des poupées sur lesquelles cet homme a tous les pouvoirs : comme pour nos rois qui ont façonné notre histoire : un droit de vie ou de mort !

Une solitude fascinante de l’acteur jouée dans une performance indéniable de Philippe Lebas. Un plaisir partagé par les spectateurs accrochés à ces alexandrins aux sons parfois si doux mais dont la cruauté nous glace, jusqu’au dénouement fatal : une scène d’une beauté lumineuse.