1 juil. 2020
10/10
2
« Adieu Monsieur Haffmann » une pièce écrite et mise en scène par l’incontournable Jean-Philippe Daguerre au théâtre du Châtelet pour une captation TV conduite par Philippe Thuillier qui sera diffusée fin août sur France 5.

Un moment de pure émotion sur fond d’actualité, avant sa reprise au théâtre de l’œuvre le 03 septembre prochain, sans oublier l’adaptation cinématographique qui a repris son tournage depuis la fin du confinement.
Une construction dramaturgique qui se prête d’ailleurs admirablement pour une version filmée et même par sa musicalité à une comédie musicale.

Quel bonheur de pouvoir retourner au théâtre, de retrouver les émotions procurées par le spectacle vivant, sans lequel nous ne serions rien.
Une émotion intacte qui a même gagné en intensité depuis la représentation à laquelle j’avais assisté en février 2018 au théâtre du Petit Montparnasse.
Une distribution identique à la différence près : Charlotte Matzneff jouait, ce soir, le rôle de la femme de l’insupportable nazi Otto Abetz, dans lequel j’avais apprécié Salomé Villiers.

Une pièce récompensée à juste titre par plusieurs Molière et le prix de la fondation Barrière.

Une pièce au cœur de l’histoire mais aussi de l’actualité dans l’évocation de la peur de l’autre, de sa différence, qui conduisent inexorablement au racisme.
Une évocation non sans humour qui dédramatise la situation tout en faisant corps avec les tensions palpables de la cohabitation où l’amour en est le ciment.

Notre cœur bat au rythme des répliques sans complaisance qui font mouche, qui ne cherchent pas l’effet, mais qui respirent aux sons des claquettes ou de la TSF qui déverse son flot d’insanités, ces informations qui se voulaient bien-pensantes.

Nous sommes à Paris dans la bijouterie de Monsieur Haffmann qui a comme employé Pierre Vigneau.
1942 : le port de l’étoile jaune est décrété pour les juifs.
Monsieur Haffmann qui a mis à l’abri sa famille en l’envoyant en Suisse veut au démarrage de la pièce préserver son commerce.
Il propose à son employé Pierre Vigneau de sauver les apparences. Pendant que lui vivra dans la cave comme un rat, évocation porteuse de symbole des nazis, son employé donnera le change et fera prospérer son commerce par son précieux talent que lui procurent ses mains et sa créativité, accompagné par le réconfort, le soutien, de son épouse Isabelle.

Pierre Vigneau prend un très grand risque qui ne va pas sans contrepartie, guerre oblige.
La nature humaine émerge toujours sa tête de l’eau, mais dans quel état !?
Chassez le naturel, il revient au galop.
En quelque sorte un pari gagnant gagnant, mais jusqu’où la fable peut-elle en tirer sa morale ?
Faut-il pactiser avec le diable ou préserver son intégrité : être irréprochable ?
Jusqu’où le courage peut-il être notre fierté ?

Dans une sobriété salvatrice, tant dans le jeu, que dans les décors de Caroline Mexme ou encore dans les costumes de Virginie H, Jean-Philippe Daguerre qui m’avait cueilli, fasciné avec sa dernière pièce « La famille Ortiz », m’a une nouvelle fois bouleversé avec son histoire aux dialogues ciselés où la gratuité n’a pas sa place.
Il a le sens du rythme sans forcer le trait, il dirige ses comédiens dans un jeu naturel aux couleurs généreuses qui vont droit à l’essentiel.
Il sait faire travailler notre imagination bien que cette histoire repose sur des faits réels.
Un pari gagné dans cette immense salle du Châtelet où l’émotion a grimpé jusqu’aux fauteuils du premier balcon.

Pour interpréter cette pièce magnifique, il fallait une troupe unie, à la hauteur de la puissance des dialogues, des situations. Ils ont trouvé le juste équilibre sans tomber dans un discours aux accents pathétiques qui auraient nui à sa réception. Ils sont tout simplement au service d’un auteur, d’un texte, sans chercher à se tirer la couverture sur un quelconque jeu qui aurait pu détruire l’édifice.

Alexandre Bonstein, Monsieur Haffmann, Grégory Baquet, Pierre Vigneau et Julie Cavanna, Isabelle Vigneau, forment ce trio au jeu émouvant, intelligent, dépouillé, efficace, qui nous prend aux tripes, sans nous lâcher jusqu’à la dernière réplique.

Cet équilibre est bouleversé par l’apparition d’Otto Abetz et de son épouse, qui fut l’ambassadeur d’Allemagne à Paris pendant la seconde guerre mondiale, francophile, ancien professeur d’art, mais qui malheureusement pour les juifs fut fasciné par la personnalité d’Hitler et sa barbarie.
Franck Desmedt est glaçant de vérité dans ce rôle où l’ironie présente nous conduit à sourire, à rire. Ce comédien me fascinera toujours par sa présence sur scène où dans chaque rôle qu’il interprète, il donne vie au personnage d’une façon inventive, fulgurante.

Il est accompagné par Charlotte Matzneff, qui est remarquable de drôlerie dans son rôle de femme insouciante à la bêtise mesurée.

Sans oublier « La femme assise » d’Henri Matisse dans son rôle muet mais tout aussi important dans l’intrigue.

Une pièce à ne manquer sous aucun prétexte !
29 juin 2020
10/10
1
L'horreur est humaine !

Voici ce qu'une nouvelle fois, elle nous affirme, la metteure en scène de ce Cabaret horrifique, à la manière d'un George A. Romero au meilleur de sa forme.

Elle, c'est Valérie Lesort, qui toute petite déjà, voulait fabriquer des monstres.
Des monstres, il y en aura, à l'Opéra-Comique, dans cette reprise qui marque la ré-ouverture de la Salle-Favart.
Des monstres, des sorcières, des morts-vivants, des goules, des succubes, des incubes, j'en passe et des pires !

Le tout à la sauce Lesort, et ce, pour notre plus grand plaisir !
Durant une heure et quart, nos oreilles et nos yeux seront ravis et nos zygomatiques vont fonctionner à plein régime.

Le principe de ce cabaret est assez simple, finalement : dans un décor et des accessoires dignes de la Nuit des morts-vivants, Melle Lesort a confié au baryton Lionel Peintre et à la soprano Judith Fa la mission d'interpréter une quinzaine d'airs de différents répertoires, et dont le thème est l'horreur, la monstruosité, la peur.
C'est ainsi que Ravel, Weill, Gounod, Rameau vont côtoyer Vian, Marie-Paule Belle, Marie Dubas, et quelques surprises.

Oui oui, des surprises, car tous les airs ne sont pas indiqués sur le programme.

C'est d'ailleurs une de ces surprises qui va ouvrir le programme.
Au piano, l'excellente Marine Thoreau La Salle égrène quelques notes de Mike Oldfield, et Lionel Peintre enchaîne d'une façon lyrique et très décalée sur......... (Eh oh, et puis quoi encore, vous pensiez que j'allais vous en dire plus ? )

Le chanteur lyrique, avec les quatre premiers mots de ce premier « tube » déchaîne l'hilarité générale. Le ton sera immédiatement donné !

Le deux artistes lyriques vont nous enchanter.
Par leur talent intrinsèque de musiciens, certes, évidemment, mais également par leur vis comica.

Il faut les voir jouer la comédie, adoptant des gestuelles, des poses et des mimiques sataniques, diaboliques et méphistophéliques très suggestives.
Qu'est-ce qu'ils nous font rire !

C'est là une autre marque de fabrique de la metteure en scène, dans la droite ligne du Domino noir, ou encore Ercole Amante que de mélanger talent musical et humour décalé. Le sérieux et le drôlissime mêlés dans une même fête artistique !

De grands moments musicaux m'ont ravi.
L'interprétation du Roi des Aulnes, de Schubert, par Lionel Peintre est un de ces moments magnifiques, tout comme le Tango stupéfiant, de Marie Dubas, par Judith Fa.

Les deux musiciens vont véritablement nous régaler, notamment avec deux duos : leur version du Fantôme de l'Opéra, d'Andrew Lloyd-Weber est un moment formidable. Comment en même temps chanter à la perfection et faire rire aux larmes tout un public.

Et puis, surtout, un duo tiré de l'opéra Armide, de Jean-Philippe Rameau, est absolument magnifique.
Quel ensemble, quelle pâte sonore, quelle technique irréprochable, quelle sensibilité ! Que d'émotion !

Il faut souligner qu'au piano et parfois « aux grandes orgues » (merci au clavier Roland), Melle Thoreau La Salle servira de « souffre-douleur » tout au long du spectacle. Le runing-gag fonctionne à la perfection.

La patronne, elle, a opté pour coiffure assez originale : elle porte sur la tête une main coupée, dont les doigts s'agitent en permanence. C'est très moignon, tout ça !

Grâce à des outils et autres accessoires eux aussi très décalés, elle bruite de façon épatante tous les « événements » comiques qui vont parsemer tout le récital.

Réouverture de la Salle-Favart post-confinement oblige, cette reprise du Cabaret horrifique est placée sous le signe du COVID 19 !
La mise en scène a été remaniée, avec une disposition scénique et spatiale entièrement nouvelle.
Le gel hydro-alcoolique trône sur le piano, les masques sont là, dociles ou récalcitrants, certes, mais surtout maculés de sang.

Melle Lesort nous démontre également qu'on peut faire beaucoup rire avec très peu de moyens, notamment dans L'air du Froid, de Purcell. C'est très malin ! Mais là encore, je n'en dirai pas plus...

Le final interviendra hélas beaucoup trop tôt, avec l'apparition sur scène d'un personnage emblématique en matière de frissons en tous genres.
La boucle est bouclée.

On l'aura compris, Valérie Lesort enchante une nouvelle fois le public de l'Opéra-Comique.
Sa patte, sa marque de fabrique, son style propre et inimitable font mouche !

C'est un spectacle lyrique brillant, intelligent, irrésistible de drôlerie !
C'est devenu une habitude !
12 juin 2020
9/10
1
On dit que c'est un spectacle-culte et on a raison.

Tenir l'affiche pendant douze ans chaque dimanche soir à 21 heures sans avoir recours à un texte du répertoire, et avec une distribution fluctuante, chapeau !

Après le Gymnase, le Casino de Paris et le Théâtre Michel, Colors est désormais bien installé sur la scène de la Pépinière Théâtre et a déjà diverti et fait rire plus de 100 000 spectateurs. La troupe compte bien reprendre à la rentrée de septembre 2020 ... ou un peu plus tard.

Les règles sont constantes. Le maitre de cérémonie est toujours Esteban Perroy, directeur de l'école française d'improvisation théâtrale, alias Mister Purple, facilement reconnaissable à sa chemise violette. Il partage la scène avec au moins quatre comédiens qui sont identifiés eux (et elles) aussi par la couleur de leur vêtement. Un invité extraordinaire est habillé de blanc et joue le jeu de s'intégrer au groupe un peu au débotté. Ils (elles) sont environ 500 à avoir relevé le défi.

Parmi eux Gregori Baquet, Thierry Beccaro, Liane Foly, Sophie Forte, Virginie Lemoine, William Mesguich, Patrick De Valette des Chiche Capon ... Le soir de ma venue c'était Xavier Lemaire, comédien, metteur en scène, que j'avais souvent applaudi sur scène, plutôt dans un registre dramatique d'ailleurs.

Si vous connaissez, pas besoin d'aller plus loin. Vous êtes forcément acquis. Si ce n'est pas le cas je vous raconterai juste que dans la file d'attente on vous sollicitera pour proposer des sujets aux comédiens, sou forme d'une expression, d'un titre de film, d'une question, ... il n'y a aucune limite à votre propre imagination. Et si vous croyez que vous réussirez à les piéger ... et bien essayez !

Tous les petits papiers seront pliés en quatre et rassemblés dans un aquarium dans lequel, plus tard, on puisera les thèmes sur lesquels les comédiens devront improviser en temps réel. Cela se fait en deux temps. D'abord chacun "pitchera" sa proposition et ensuite on en retiendra une qui sera développée.

Dimanche dernier il y eut les verrues plantaires, le tango, faire les boutiques, la Joconde... des indications apparemment impossible à traiter comme "pourvu qu’elle soit douce", et "le côté de la biscotte", et puis aussi un thème qui devait plutôt concerner les comédiens : vendre sa pièce au festival d’Avignon. Nous ignorions alors que le prochain festival n'aurait pas lieu !

Ils sont tous admirables et l'invité particulièrement puisqu'à de rares exceptions il n'a pas cette habitude. Improviser ne s'improvise pas. C'est un immense travail qui repose sur la confiance et l'écoute. Ce soir là ils en ont tous fait la démonstration et le public n'a pas senti le moindre temps mort. je suis certaine que c'est tout le temps le cas même s'il y a certainement des moments plus forts que les autres.

Aucun ne tire la couverture à lui. Chacun a son moment de "gloire". C'est tout le "secret" de l'attention que le metteur en scène porte à son équipe. Sans se départir d'une grande bienveillance il pousse les comédiens à aller plus loin et le cas échéant il infléchit les registres. Le public lui-même est très vite complice. On en sort tous dopés.

Il ne faut pas oublier le rôle de la musique, jouée en direct, qui adoucit ou pimente, c'est selon.

En avant-programme, on découvre quelques élèves, improvisateurs amateurs, de l'école créée par Esteban Perroy et qui font un peu office de chauffeurs de salle à partir des contraintes que les spectateurs leur fixent. Cette disposition offre au public la possibilité d'entrer en salle jusqu'à 21h30 mais il me semble important d'arriver néanmoins à l'heure car il est essentiel pour ces élèves dont certains font leurs premiers pas sous les lumières de ne pas jouer devant des rangées clairsemées.
2,5/10
4
Malgré la distribution le texte est bien fade. Après 20mn qui soulèvent l'intérêt in tombe sans la facilité (les allusions graveleuses, est-ce bien nécessaire ?) Puis la pièce tourne en rond pour se terminer en flop.
Parler de théâtre de l'absurde est faire injure aux maîtres du genre.
Je précise que je l'ai vue en captation sur la chaine comédie et que quand on prétend aimer le théâtre comme le dit leur pub on évite de mettre une page de pub au milieu du spectacle.
23 mars 2020
4,5/10
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Etats Unis, dans les années 30 à Saint Louis : alors que le pays est secoué par une crise économique sans précédent, une famille en équilibre instable nous est présentée. Le père est parti, laissant Amanda, la mère, seule avec deux enfants, qui se réfugie dans son passé au temps de la splendeur sudiste : Tom l’ainé, qui travaille pour faire bouillir la marmite familiale et Laura, qui vit dans son monde intérieur, seuls son frère et sa mère peuvent la faire revenir dans la réalité vacillante. L’espoir qu’elle rencontre un ‘galant’ va bouleverser cette famille.
Tennessee Williams nous livre les clés qui régissent les relations complexes au sein de cette famille en plongeant dans leur intimité. Cette pièce fut son premier succès et c’est sans doute ma préférée.
Que j’avais hâte de retourner à l’Odéon, pour voir une pièce que j’aime beaucoup avec ma Queen préférée Isabelle Hupert et aux manettes un metteur en scène qui ne m’a jamais déçue : Ivo Van Hove ! Il faut dire que j’avais de fortes attentes après être tombée sous le charme de Cristiana Réali et de sa famille au théâtre du Poche Montparnasse l’hiver dernier dans la même pièce, je m’apprêtais donc à plonger à nouveau avec délice dans l’univers de Tennessee Williams.

Ma foi, j’ai été assez déçue. Je crois que c’est la mise en scène qui m’a fait le plus mal au cœur.
D’abord il y a ces très nombreuses baisses du rideau, certes rapides, mais qui hachent la pièce de façon désagréable. Les actions les plus fortes du texte se déroulent souvent au ras du sol perdant ainsi tout leur effet dramatique car il n’y a pas d’accessoires sur scène : pas une chaise, ni un lit. On vit au ras du sol !

Il y a aussi ce décor : on a l’impression d’être enfermé dans une boite dont les parois ont l’air recouvertes d’une substance peu ragoutante maronnasse alors oui c’est bien pour le coté étouffant mais le plaisir des yeux en prend un coup au moral.

Déception aussi coté comédien, alors Isabelle Huppert est à son habitude sublime et éblouissante avec un jeu intense, mais parfois trop, bien trop, intense qu’elle efface un peu, beaucoup, ceux qui lui donne la réplique. C’est Justine Bachelet qui en fait le plus les frais, elle est totalement insignifiante comme si son personnage Laura était littéralement vampirisé par sa mère. Bref je suis déçue.

Il y a le texte de Tennessee Williams heureusement.