13 mars 2020
9,5/10
1 0
Les fidèles lecteurs de ce site le savent bien : je suis un vrai fan du travail d'Emeline Bayart.
Je vous rappelle ce que j'avais écrit à propos de son passage au Caf' conc' le Kibélé.
C'était ici :

Emeline Bayart - D'elle à lui - De la cour au jardin
http://delacouraujardin.over-blog.com/2020/02/emeline-bayart-d-elle-a-lui.html

J'avais donc hâte de la retrouver, cette fois-ci à l'Opéra Comique, pour un autre récital, intitulé cette fois-ci Affreuses, divines et méchantes.

Le principe de ce deuxième spectacle est le même.
Melle Bayart a sélectionné une vingtaine de chansons tirées du répertoire du Caf' Conc' ou quelquefois des titres plus récents.


Ces chansons, ce sont des petits morceaux de vie, des mini-pièces de théâtre, qui nous racontent des des femmes (surtout...) et quelques hommes confrontés bien souvent à l'adversité, à des tracas surréalistes, des problèmes de couple, ou encore des situations paroxystiques.
D'où le titre en question.

Les textes choisis sont très drôles, des instantanés exacerbés de la vie quotidienne que la comédienne-chanteuse interprète une nouvelle fois de façon hilarante.
Mais qu'est-ce que j'ai ri !

Emeline Bayart déploie à nouveau sa formidable vis comica, son énergie, son humour ravageur pour interpréter de façon drôlissime, parfois burlesque ces chansons-là.

Elle est avant tout comédienne, Emeline Bayart, ce qui lui permet de nous faire vivre devant nous ces personnages multiples et variés.

C'est ainsi que nous ferons la connaissance de cette femme qui nous dit « J'ai un faible pour les forts ». Cette chanson fut interprétée naguère par Pauline Carton.

Inoubliable également cette interprétation de « Je suis pocharde », que popularisa Yvette Guilbert.
La comédienne parvient à chanter toujours aussi bien en jouant le personnage d'une noceuse ayant abusé du Moët et Chandon...
Le public hurle alors de rire, et n'en croit pas ses yeux.
Oui, le champagne coule... (Et je n'en dis pas plus...)

Beaucoup de titres également avec des doubles sens et autres sous-entendus nous tirent bien des rires, comme « La tour Eiffel », interprétée naguère par Marguerite Duval.

A ses côtés, l'excellent Manuel Peskine au piano est toujours aussi imperturbable, campant quant à lui un personnage sévère, en contraste épatant avec la chanteuse.
Ces deux-là s'entendent comme larrons en foire.

Il faut noter que lui aussi aura droit à sa chanson, dans laquelle il nous démontrera de façon très amusante ses talents de polyglotte ! bon débarras ! Je vous laisse découvrir !

Les habitués de la Salle Favart ne s'y tompent pas : un tonnerre d'applaudissements rythmés, des « bravo » en veux-tu en voilà, des rappels nombreux viennent clôturer cette soirée.

Et puis deux titres en bonus.
« La gérontophile », version féminine de la chanson de Bernard Joyet.

« Mignonne allons voir si l'arthrose
A point d'effets libidineux! »

Et enfin « Ce concerto », qui nous démontre et rappelle de façon évidente la filiation artistique entre Emeline Bayart et la géniale Jacqueline Maillan.
Les petits pois et le beurre semblent alors valser dans la salle Georges-Bizet de l'Opéra Comique.

Un spectacle irrésistible et incontournable, vous dis-je !
12 mars 2020
8/10
2 0
Quelle chance et quelle idée de génie ! Se laisser enfermer au musée du Louvre pour admirer et “croquer” Mona Lisa, tranquillement sans horde de japonais. Lisa jeune peintre a une admiration sans borne pour Léonard de Vinci. La voilà donc installée devant la Joconde et celle-ci lui parle ! Elle a du bagout à revendre Mona, elle s’ennuie ferme malgré son sourire énigmatique… Tous les soirs elle retourne chez elle en pleine Renaissance, et propose à Lisa et son frère Léo de l’accompagner et rencontrer le Maître en personne !

Vêtus de costumes adéquats et fort jolis (bravo Alice Touvet), nos amis débarquent dans l’atelier du Maître, Mona est excitée, toujours prête à aider, à expérimenter aussi les inventions de Leonardo. Celui-ci accueille bien volontiers les deux jeunes gens. Lisa est travestie en jeune homme, les femmes n’avaient pas le droit d’exercer leur talent en atelier ! Léo s'accommode plus ou moins, et garde son franc-parler du 21ème siècle, cool Raoul !

Joliment mis en musique, on peut apprécier à leur juste valeur, la voix de Magali Paliès, joconde délurée et prête à tout, Estelle Andrea sensible et passionnée, Oscar Clark idole du jeune public avec ses réparties, Julien Clément belle voix et belle présence pour camper Léonard de Vinci.

C’est donc un beau et puissant voyage initiatique et en musique s’il vous plaît ! C’est drôle, ludique et instructif. William Mesguisch retrouve sa troupe, la mise en scène est vive, on se régale avec les décors, les vidéos, tout cela mené tambour battant !

Vite rendez-vous à l’Espace Paris Plaine ou bien en Avignon cet été au festival.
11 mars 2020
8,5/10
2 0
-Docteur, je crois que j’ai un problème.
-Un problème. Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
-Hé bien, il n’y a pas si longtemps, sans prévenir, j’ai ri. Pas un peu. Non, non beaucoup.
-Ah. Et c’est un problème pour vous de rire ?
-Oui … enfin non … je ne sais pas. C’est grave ?
-Voyons cela. Pourriez-vous me dire comment cela s’est produit ?
-Eh bien, voilà. Un soir, je me suis installé dans mon siège au théâtre … comme d’habitude. La pièce a démarré … comme d’habitude. L’histoire était originale. L’action se situe dans le bureau du Chef de l’Etat, nouvellement élu, à quelques heures de sa première allocution. Problème. Dès qu’il entame son discours, il est pris de terribles démangeaisons (très désagréables pour lui je n’en doute pas, mais provoquant des mimiques irrésistibles pour les spectateurs). Impossible pour lui de se présenter devant les Français ainsi, ses conseillers engagent donc un éminent psychiatre afin de lui venir en aide …
-Mmmmh je vois. La politique vous fait donc rire ?
-Non, d’ailleurs, Par le bout du nez -c’est le nom de la pièce, Docteur- ne parle pas vraiment de politique contrairement à ce que l’histoire laisse supposer. Si la politique en constitue la toile de fond, cette pièce se veut plutôt centrée sur l’humain, son interaction avec les autres, l’influence de la parole ou du silence sur lui … Une sorte de psychanalyse du « moi ». Le tout enrobé d’une bonne dose d’humour (parfois grinçant), car cette comédie fait réellement passer une agréable soirée.
-Une agréable soirée, je vois. Agréable comment ?
-Ben agréable comme … agréable, quoi.
-Je vois, je vois. Je voudrais tenter quelque chose. Je vais vous dire un mot et vous allez me dire, sans réfléchir, ce qu’il vous évoque. Texte !
-Bien écrit. C’est vrai qu’il est bien écrit (il faut dire qu’on n’en attendait pas moins des auteurs ayant signé Le Prénom), fourmillant d’une multitude de petites références à l’histoire, au monde de la télévision et bien évidemment de la politique … Et je le redis, le tout avec humour.
-Et vous avez aimé cet humour ?
-Bien sûr, car cette pièce est drôle sans être caricaturale, ni méchante, ni bas de gamme. On ne vogue pas de clichés en clichés. C’est plutôt bien vu. Et au-delà du seul texte, la mise en scène permet aux joutes verbales de produire, à chaque fois, leurs effets. Pas facile d’organiser un tel ping-pong et pourtant aucun temps mort ressenti, c’est un vrai plaisir pour le spectateur. Le duo François Berléand / François-Xavier Demaison fonctionne du tonnerre. Le premier impayable dans un rôle de psy lui allant comme un gant, maniant à la perfection la rupture de rythme pour surprendre le public. Le second plus vrai que nature dans son costume bleu nuit, à l’apparence tellement sereine et pourtant intérieurement hurlant d’angoisse. Avec une certaine justesse, il parvient même à dépeindre, du tac-o-tac, certains tics de nos hommes politiques. Si l’un se joue à merveille des mots, l’autre n’a pas son pareil pour susciter le rire avec une attitude ou une mimique.
-Donc une bonne pièce ?
-Excellente même, une pièce que je conseille à tous recherchant une bonne soirée d’humour.
11 mars 2020
10/10
9 0
A l'ombre d'une jeune fille en verre...

Ainsi donc, je pourrai dire « j'y étais ! »

Je pourrai raconter que j'ai assisté à une leçon de théâtre !
Un magistral cours d'art dramatique donné par l'un des plus talentueux et inspirés metteurs en scène de sa génération, et par un quatuor de comédiens en état de grâce.

C'est la deuxième fois qu'Ivo Van Hove signe une mise en scène à l'Odéon, où il continue d'explorer sa vision du théâtre américain, un théâtre qu'il affectionne tout particulièrement.
Après le « Vu du pont » d'Arthur Miller, il se frotte à Tennessee Williams. Parce que le texte n'a peut-être jamais été aussi actuel.

En effet, le texte résonne furieusement avec notre monde contemporain.
Dans ces années 30, les apparences, l'idéalisation du passé, le mensonge, la réaction instantanée, le « réflexe sans réflexion », la violence facile, gratuite et décomplexée ont mené aux fascismes et puis à la guerre totale.

Ne serions nous pas en train de revivre ces années-là ?

Pour autant, de « La ménagerie de verre », de cette pièce intérieure à bien des points de vue (une pièce qui se joue pratiquement dans un huis clos oppressant, et qui explore l'intériorité des personnages), le metteur en scène parvient totalement à extirper et mettre en évidence le caractère ambivalent de cette mère et de ses enfants.

Des personnages à la fois pétris de violence et très vulnérables.
Au sein d'un monde d'une dureté implacable, ces trois-là, remplis de blessures, de doutes, de fragilités, mais aussi de non-dits et de secrets, ces trois-là vont se réfugier dans le passé ou se retirer dans leur monde.

Cette mère, ce frère et cette sœur ne cherchent qu'une seul chose, finalement : quitter leur monde.
La maman se réfugie dans un passé sudiste idéalisé, Laura la fille se calfeutre dans un monde intérieur de plus en plus lointain et inaccessible, et Tom le fils, lui, veut s'échapper de cette étouffante cellule familiale.

La fuite.

Cette vision d'Ivo Van Hove, c'est un bouleversant cri de douleur, un hurlement déchirant d'êtres qui souffrent, et ce faisant, se font souffrir.
Un cri...

Celui poussé par Isabelle Huppert, Isabelle la Magnifique, Isabelle la Formidable, Isabelle la Sidérante.
Le cri quasi inhumain, bestial, sorti des tripes, le cri qu'elle pousse lorsqu'elle comprend que son projet de trouver un « galant » à sa fille tombe à l'eau.
Un cri qui vous reste à vie, un cri inoubliable, un cri dont l'intensité et la justesse vous vrillent les oreilles et l'âme.

La comédienne est à son habitude exceptionnelle. Sa capacité à changer de registre, d'intensité, d'expression en une fraction de seconde, son jeu intense, au scalpel, l'humour acide qu'elle distille dans certaines répliques, sa faculté phénoménale d'habiter cette mère-courage pétrie de résilience qui lutte en permanence, sans concession même dans le déni, tout ceci force le respect le plus total.
Une leçon, vous dis-je !

Les trois comédiens qui l'accompagnent sur le plateau sont eux aussi excellents. Il faut l'être pour donner la réplique à une telle « monstre sacrée ».

Tom, le personnage alter-égo de Tennessee Williams, est interprété de façon irréprochable par Nahuel Perez Biscayart.
En tant que narrateur de la pièce et fils de la maison, il est lui aussi impressionnant dans sa manière de laisser planer les non-dits de son existence. Un rôle trouble et sûrement bien difficile.
On sent de façon plus qu'évidente que son Tom cache tout un pan de sa vie.

Le challenge consistant à jouer ce qu'il ne dit pas et ne fait pas est remporté haut la main.

J'ai énormément aimé la Laura de Justine Bachelet.
La jeune comédienne habille son personnage d'un subtil mélange de candeur, de force et de fragilité.
A la fois très vive ou très alanguie, parfois à la limite de la transe, telle un animal pris au piège, elle incarne parfaitement le caractère sûrement bipolaire (pour reprendre une terminologie actuelle) de Laura.

Sa longue scène avec le présumé « galant » Jim O'Connor est magnifique.
Cyril Guei et Melle Bachelet sont tous les deux d'une troublante justesse et nous émeuvent au plus haut point.

Ivo Van Hove et son scénographe Jan Versweyveld ont imaginé la maison familiale comme une espèce de souterrain troglodyte aux parois tapissées d'un tissus en velours long qui permet de laisser quantité de traces. (Notamment de visages, et je n'en dis pas plus.)
Dès le début, nous ressentons une impression étouffante, un sentiment d'enfermement inéluctable.
Impression renforcée par le rideau noir qui se baisse à de nombreuses reprises.

Nous allons rester, grâce également aux costumes d'An D'Huys, dans un très beau camaieu d'ocres, de bruns, des couleurs qui ne sont pas sans évoquer celle de la terre.

Le brun de la terre du Sud, la terre qui retient et ne laisse pas partir facilement ceux qui s'y sont enracinés, où même la pluie ne rafraîchit pas.

La terre où il faut se débattre, lutter pour exister.
La mise en scène est en effet organique, viscérale, l'action parfois violente se déroulant souvent à même le sol.

Ne manquez surtout pas cet indispensable et incontournable spectacle !
Comme une impression de toucher au sublime.
Hier soir, huit rappels, (c'est devenu très rare), et un neuvième surprenant les comédiens en train de sortir du plateau.
Les applaudissement nourris, très sonores et en rythme, les nombreux « Bravo ! » témoignaient de l'adhésion du public envers cette totale et intense réussite, hommage magnifique à Mister Williams !
10 mars 2020
7,5/10
5 0
Je découvre enfin ce Ich bin Charlotte dont j’avais entendu beaucoup de bien !

Et le moins que l’on puisse dire c’est que le personnage, tout comme l’interprétation, sont assez fascinants!

Charlotte von Mahlsdorf a réellement existé : née Lothar, à Berlin, en 1928, dans un corps d’homme donc, elle se travestit en femme dès l’adolescence. Se rebaptisant Charlotte, portant jupe et talons hauts, elle va traverser les régimes nazi et communiste et devenir une icône de la pop-culture berlinoise.

Une force de vie, de débrouillardise et de liberté marquante!

La pièce relate son histoire étonnante à travers ce « seul en scène » réussi. On glisse d’un abri pendant la guerre à un cabaret clandestin dans l’Allemagne de l’est après-guerre à un musée de meubles anciens (très bien rendu dans le décor) en étant véritablement captivés par ce destin plus qu’étonnant. J’aurais parfois aimé que certains aspects soient un peu plus développés tant le personnage est riche!

C’est avec beaucoup de talent que Thierry Lopez fait vivre non seulement Charlotte mais une multitude de personnages : des journalistes américains s’intéressant à son histoire, sa famille, ses contemporains… de quoi apporter également des touches d’humour bienvenues. Une galerie de portraits défile sous nos yeux, au fil des métamorphoses du comédien : une attitude, une intonation, chacun est parfaitement caractérisé, sacrée performance!

Et comme nous invite le comédien à le faire à la fin du spectacle, on poursuit la soirée en faisant quelques recherches sur cette Charlotte, pour découvrir en particulier son vrai visage…