21 sept. 2020
9,5/10
4
Breizh Atao !

« En hani e ankoéha é istoér e gol ur loden ag é inéan ! »
Celui qui oublie ses racines perd une part de son âme !

Ces trois-là, ils ne risquent pas de l'avoir perdue, leur âme...
Ca fait cinquante ans qu'ils jouent ensemble, depuis ce 27 décembre 1970, à Plouharmel, près de Carnac.
Gast ! Des amis de 50 ans !

Depuis, en quelque 1700 concerts, avec 3.600.000 d'albums originaux vendus, ils ont sillonné non seulement leur Bretagne natale, mais également le vaste monde, afin de revendiquer et porter haut et fort leur identité.

Aujourd'hui, dans ce Kenavo Tour, les Trois Jean (Jean Chocun, Jean-Louis Jossic et Jean-Paul Corbineau) nous disent au revoir. Et merci.

Dans la salle du Dôme de Paris, avant leur entrée en scène, impossible de ne pas sentir l'air marin de l'armor et les senteurs de la lande de l'argoat.

T-Shirts des précédentes tournées, maillots floqués de triskells, marinières blanches à manches longues Armor-Lux rayées de bleu marine (avec parfois le masque assorti, si si...), drapeaux aux hermines et bandes noires et blanches, ici, très peu de corses ou de cht'is... (ou alors devenus Bretons d'adoption.)

Le noir finit par baigner la salle.

La voix de Jossic monte des enceintes L-Acoustics.
Elle nous informe que « Bélénos, dans une overdose de muscadet, a décidé de doter les cinq musiciens du groupe de costumes représentant les quatre saisons. ».
Une nouvelle fois, tous endossent les magnifiques costumes de Claudine et Patrick Grey.

Le show peut démarrer.
Que résonnent une nouvelle fois les instruments traditionnels, le dulcimer, le psaltérion, la bombarde, le cromorne, la chalémie, la mandoline, la flûte celtique, entourés de la batterie, des guitares électriques et des claviers numériques !

Les Tri Yann, au XXème siècle dernier, ont fait partie de ceux qui ont décidé d'électrifier la musique bretonne, de lui donner à la fois une légitimité traditionnelle, et une modernité assumée.

Le cocktail détonant fonctionne toujours aussi bien.
Les tubes vont s'enchaîner, nous rappelant toute une carrière, tout un chemin musical et culturel.

Tout le public reprend en cœur les refrains, voire les couplets des titres tellement attendus, comme « Les rives du loch Lomond », « Les marins de l'île de Sein », « Guerre guerre, vente vent », « le soleil est noir », « Pelot d'Hennebont » ou encore « Si mort à mors » et surtout « Les prisons de Nantes ».

Impossible de ne pas avoir des fourmis dans les jambes et de ne pas avoir envie de transformer ce concert en Fest-Noz...

Toujours aussi spirituel, Jean-Louis Jossic assure la fonction de Monsieur Loyal.
Conteur né, dans son habit de lumière, il nous dit la Bretagne, il nous rappelle les légendes, les histoires du coin du feu.

Bien entendu, et ce depuis cinquante ans, aucun nationalisme, aucun prosélytisme de mauvais aloi ne sont portés par le message de Tri Yann.
Ici, il est « seulement » question d'affirmer une identité culturelle, parfois de façon très auto-dérisoire et qui déclenche bien des rires.

Témoin le conte des sept roues à carillon...
Ou encore la légende de la néréide Surimide, qui donna son nom à une saleté à manger...
Quant aux oreilles de M. Trump et Mme Morano, oui, elles ont dû siffler...

Message d'humanisme et de tolérance, également.
J'en veux pour preuve cette chanson consacrée à la croisade de 1096, où « des bretons partirent faire la guerre aux musulmans. […] Ceux qui revinrent avaient côtoyé des frères qui n'avaient simplement pas la même religion qu'eux. »

Les cinq musiciens et les trois chanteurs ne vont pas ménager leur peine.

On les sent toujours aussi heureux de jouer ensemble, de partager leur âme celtique avec nous autres, qui ne sommes pas nés à Lorient, Brest, Plougastel ou encore Quimper.

Les arrangements, qu'ils soient instrumentaux ou musicaux, sont toujours aussi somptueux.
Le côté électrique prend souvent le dessus, et beaucoup d'énergie passe du plateau vers la salle.
Ca pulse, ça vibre, ça cogne !

Les morceaux tendres, plus doux, avec de beaux et subtils plans d'éclairage, procurent beaucoup d'émotion. Et nous font sortir les lumières de nos téléphones portables...

Et puis, il fallut se quitter.
En sachant que ce serait la dernière fois, avec un pincement au cœur.
Pour assister à cette tournée d'adieux, il vous reste encore la possibilité de vous déplacer cette semaine à Rennes, (le 24 septembre), ou à Angers et Nantes, en décembre prochain.

Merci pour tout, vous, les trois Maîtres Jean.
Bon vent ! Kenavo !
20 sept. 2020
8/10
1
Ce n’est pas la pièce de Michalik que j’ai préférée, un peu trop mélodramatique à mon goût, mais il sait doser habilement les choses, comme toujours pas de temps mort, et l’on peut compter sur les belles chansons d’Aznavour pour ouvrir l’histoire et la refermer dans la douceur.
19 sept. 2020
9/10
8
Décidément, il y a une folie belge !

Régulièrement, la Wallonie exporte dans notre hexagone des artistes qui viennent y faire souffler un vent de fantaisie, de burlesque et d'humour ravageur...
Comme par exemple Christian Hecq, Gelück, la Charline Vanœnacker, Elliot Jennicot...

Et Sofia Teillet !


La comédienne a élu domicile au Centre Wallonie-Bruxelles, rue Quincampoix, afin de nous instruire quant à un sujet trop passé sous silence : la sexualité des orchidées !

La conférencière nous attend derrière un petit bureau, derrière un Macbook prêt à nous délivrer son pédagogique Powerpoint.

Elle est à jardin... Normal...

Ensemble strict noir, escarpins assortis, petites lunettes...
Une maîtresse de conférence comme on en connaît tant.

Et puis, elle se lève, jauge attentivement la salle, fixe les spectateurs qui s'installent, adresse des petits sourires à quelques-uns...

Nous comprendrons à la fin de spectacle pourquoi ce regard perçant et acéré sur la salle...

Nous allons assister à un brillant spectacle, d'une grande érudition et surtout d'un humour qui va déclencher une quantité impressionnantes de rires, voire de fou-rires, de la part du public qui va se passionner pour un sujet dont il ignorait totalement les tenants et les aboutissants en entrant dans la salle. (C'était mon cas personnel, il me faut bien l'avouer...)

Melle Telliet va nous délivrer la bonne parole scientifique, en incarnant ce personnage décalé, parfois surréaliste, burlesque, loufoque, qui va s'enflammer sur son sujet.

Durant une heure, la comédienne va en effet vibrer, se passionner pour ce qu'elle raconte, en ayant bien conscience que la fleur dont elle va parler, c'est celle que l'on trouve « en promo chez Monoprix et dans les chiottes des restaurants japonais. »

Elle a du métier, Sofia Telliet.
Elle nous dit un texte parfois ardu, toujours vérifié scientifiquement, un texte qu'elle rend non seulement passionnant, mais très souvent on ne peut plus drôle.
Ses ruptures, ses décalages, ses sous-entendus, sa façon de buter sur certains mots, de laisser en suspens certaines phrases d'un air entendu, ses analogies et métaphores, tout ceci relève d'une réelle cocasserie.

Avec un vrai sens des formules !
Pas gagné de réussir à placer dans un spectacle : « Il est possible qu'un bout de jambon nous bouche le conduit ! ».
Elle y parvient ! Et nous de hurler de rire !

Au sortir de la salle, nous n'ignorerons plus rien de certains aspects passionnants de l'évolution animale et végétale, comme par exemple le lancer de cailloux voici treize millions d'années, la différence entre le tyrannosaure et l'orchidée, les dangers de l'aurofécondation, les trois buts d'une vie réussie ou encore l'utilité du vomi du poussin-goëland des Galapagos.

Et puis, elle ne fait pas que raconter.
Elle mime les choses, les actions principales, elle adopte des gestuelles et des attitudes hilarantes, elle imite les fleurs, les insectes. Elle se penche souvent en avant, pour nous témoigner de la passion de son personnage !
Elle dépense ainsi beaucoup d'énergie !

Autre point jubilatoire : elle s'identifie aux créatures qu'elle présente. « L'insecte va NOUS féconder ». Ce NOUS relève d'un anthropomorphisme qui renforce encore un peu plus l'humour ambiant.

La fin du spectacle va nous proposer une vraie réflexion.

Tout va partir de la baudroie abyssale, un poisson qui vit à 3000 mètres de fond, avec une pression pas possible sur la tête, et par grand choses à boulotter.

Elle l'imite, cette rascasse des profondeurs, monte même sur son bureau. Ses mimiques sont épatantes...

Elle va tirer de ce mode de vie et la façon de se reproduire, une assez vertigineuse réflexion sur notre point commun avec la fleur, à savoir la dimension du « vivant », sur notre place dans la nature, sur ce qui nous relie les uns aux autres en tant qu'espèce humaine.
Un vrai message philosophique se dégage alors.

Du rapport qui s'installe entre Mme et M. Baudroies abyssaux, Melle Teillet va tirer une extrapolation sur la relation salle / artiste, sur les rapports et interactions entre un public de spectateurs et ce qui se passe sur un plateau.
Comme tout ceci est intelligent et pertinent !

Au final, ce brillant spectacle (je me répète volontairement), qui allie science et humour, biologie et la plus débridée des fantaisies, est de ceux qui vous font vous sentir plus intelligents après l'avoir vu !

Et de ceux qui passent beaucoup trop vite !


Sofia Teillet se produira en novembre prochain à l'Etoile du Nord, et en février 2021 au 104.
Comptez sur moi pour vous le rappeler !

Ah ! J'allais oublier ! Une pensée émue pour Melle Vincent !
18 sept. 2020
9/10
0
Joel Pommerat inspecte et décompose dans Contes et légendes la question même de notre humanité. A travers un cheminement autour de l’amour, l’amitié, la famille, on est amené à réfléchir sur la confusion des sentiments, la construction de l’identité et le positionnement de chacun dans la société et dans le groupe.

L’adolescence, vaste sujet, finalement assez peu représenté au théâtre, période trouble, instable et complexe ou la peur de l’autre est souvent au cœur de la difficulté à se développer. Les pré-adolescents se perdent dans un flux d’informations et d’injonctions contradictoires qui rend confuse et difficile cette période de recherche et de construction de soi. Le monde d’aujourd’hui semble s’être encore durci. Les réseaux sociaux, la cruauté des relations, la violence des mots, des images et des messages qu’ils reçoivent de leurs pairs, de leurs parents, et de la société laissent les jeunes désœuvrés et rend leur apprentissage d’autant plus difficile et solitaire.

Le sujet du genre a émergé ces dernières années au sein de nos sociétés et, s’il n’est pas le seul thème de la pièce, il y est largement abordé en tant que questionnement sur la représentation et la définition de soi propre à cet âge. C’est évoqué tout en finesse et sans tabou et le choix des « comédien.e.s» est en soit un coup de génie. Comme toujours Pommerat nous questionne sans nous imposer sa vision et nous « montre à voir » sans nous prémâcher la réflexion.

L’histoire se situe dans un futur proche dans lequel des robots de compagnie assurent le rôle d’éducateur, de femme/homme à tout faire et/ou de compagnon. Prétexte qui permet de nous interroger sur les rapports, les positionnements et la répartition des rôles entre hommes/femmes ou enfants/parents.

La pièce est décomposée, un peu comme La réunification des deux Corées, en fragments scéniques, alternance de tableaux drôles, émouvants, absurdes ou extrêmement réalistes.

On retrouve comme toujours chez Pommerat une justesse dans l’interpretation, une précision dans l’analyse des situations et une exigence dans l’esthétisme.

La mise en scène est épurée et intime, la beauté de la pièce s’appuyant essentiellement sur le jeu hyper réaliste des comédiens.

Les comédiens, admirablement dirigés, donnent en effet à la pièce une réelle crédibilité. Le jeu des robots est étonnant et l’interprétation des « jeunes » particulièrement troublante (qui n’est pas allé vérifier leur âge sur internet en sortant de la pièce ?!). Tout est parfaitement étudié, le langage utilisé, les attitudes, la façon de parler…impressionnant !

On peut aussi noter la précision millimétrée des enchaînements, la toujours parfaite mise en lumières d’Eric Soyer et les très belles ambiances sonores.

Le spectacle oscille entre fiction et réalité, vrai et faux, tout cherche à nous troubler, à flouter notre perception, à semer le doute sur ce que nous voyons. Confusion, illusion, ambiguïté des signes et des sens. Les choses que nous croyons permanentes le sont-elles vraiment ? La place, les rôles, le genre de chacun sont-ils immuables ?

Le titre pourrait nous faire penser à une pièce se situant dans le passé, la présence des robots à un spectacle du futur mais finalement tout est terriblement ancré dans le présent, les problématiques, les questionnements comme le langage et les codes.

L’humanité, la délicatesse et l’intelligence du théâtre de Joël Pommerat sont à nouveau prouvées.
17 sept. 2020
7,5/10
2
A Roubaix, Abel (Jean-Marie Winling) et Junon (Marie-Christine Orry) vivent depuis leur mariage dans une jolie maison. Il est teinturier, elle élève les quatre enfants qui sont nés. L’ainé, Joseph, est mort à l’âge de six ans de maladie sans pouvoir être sauvé par un don d’organe. Depuis, son fantôme hante la maison et particulièrement Henri (Stephen Butel), l’enfant conçu pour le sauver, mais en vain car incompatible, il est détesté par sa propre mère Junon. Élisabeth (Julie André), la fille ainée, et son brillant mari (Olivier Faliez) partagent cette haine, ils ont littéralement banni Henri des réunions de famille depuis 5 ans. Le dernier de la fratrie, le gentil Ivan (Eric Charon), sa belle femme Sylvia (Hélène Viviès), le neveu alcolo Simon (Jean-Christophe Laurier), et deux petits-enfants, déjà adolescents, complètent cette famille déchirée.

Ils vont se retrouver pour Noel car Junon est malade. Seule une greffe de moelle peut la sauver. Il faut que tous soient présents : Henri fait donc son come-back et sa présence souffle sur des braises qui raniment les passions et les haines.

Arnaud Desplechin, originaire de Roubaix, dissèque avec finesse les relations familiales : secrets refoulés, amours oubliés, colères intestines… Chaque faille est exploitée pour nous permettre d’entrer au cœur de cette cellule familiale dysfonctionnelle. Son écriture est acide et les répliques cinglantes fusent, faisant de ce texte qui a d’abord été un film, une base idéale pour une adaptation théâtrale.

C’est Julie Deliquet et le collectif In vitro qui ont pris possession du texte pour le monter sur les planches mais avec un style bien particulier : on y retrouve quasiment tous les dialogues du film, mais montés différemment. Etonnamment, l’histoire gagne en ampleur et sensibilité. Pendant 2h30, nous voilà dans l’œil du cyclone à regarder cette famille évoluer dans un dispositif bi frontal particulièrement agréable.

Les comédiens sont tous excellents, on assiste à une tranche de vie où chacun à un rôle bien précis. La disposition des meubles sur le plateau et les lumières nous donnent l’impression de changer de décor comme dans un film. Et puis c’est un conte de Noel, l’espoir est là.