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21 janv. 2019
9,5/10
48 0
A table, c'est servi !
Enfin... Presque !

Pour l'heure, deux sœurs devisent dans la maison de famille, entourées de quatre tableaux représentant des portraits de bons bourgeois. Elles attendent leur frère.

Des rancœurs, des jalousies, des évocations se souvenirs d'enfance mal vécus, mal digérés, sont exprimés.
On comprend très vite que la famille de ces deux-là n'est pas de tout repos.

Elles sont comédiennes parce que leur père a acheté 51 % des actions du théâtre Josefstadt. Elles vont bientôt être trois.

Leur frère ne va pas tarder à arriver, lui le « pensionnaire » de l'asile psychiatrique du Steinhoff. Appelons un chat un chat : il y est interné et bénéficie d'une permission de sortie.
Lui est un philosophe de métier, ayant toutefois raté de peu son doctorat à Cambridge.

Dene, la sœur aînée, s'est donné beaucoup de mal pour préparer un déjeuner qui va réunir la fratrie.
Ludwig arrive, et une sorte de chaos va bientôt s'installer. Un chaos familial.

Comme à son habitude, Thomas Bernhard va dire sa vision apocalyptique de la société bourgeoise autrichienne, qu'il connaît bien et qu'il pourfend allègrement !
On se souvient de sa déclaration fracassante lors d'une remise de prix, en 1968, qui poussa le ministre autrichien de l'Education à quitter la salle : « Nous, Autrichiens, sommes apathiques ; nous sommes la vie en tant que désintérêt général pour la vie. ! »

De provocations drôlissimes en imprécations jubilatoires, les trois personnages vont nous faire hurler de rire.
Tout va y passer : l'ordre bourgeois, la sacro-sainte cellule familiale, la médecine (Ah ! Le bon docteur Frege ! …), les arts en général, le théâtre et la peinture en particulier.
Pour flinguer à tout va, ça va flinguer à tout va !
Pour notre plus grand plaisir.

Pour mettre en scène cette pièce qu'elle connaît bien puisqu'elle en créa en France l'un des trois rôles, Agathe Alexis a réuni trois admirables et impressionnants comédiens.
Il faut l'être pour faire passer tout le tragi-comique, tout l'humour noir, très noir, tout le second degré de Bernahrd !

Yveline Hamon est Dene, la sœur aînée.
De sa voix un peu rocailleuse, un tablier rouge autour de la taille, elle est parfaite en figure garante de la tradition familiale.

La comédienne prend des tons outrés, des expressions horrifiées épatantes pour tenter de contrôler le chaos.
« S'il vous plaît, laissez lui les bretelles !», s'exclame-t-elle de façon drôlissime. » Sa scène avec les caleçons est formidable !
Elle joue de façon très subtile l'obsession de la géométrie de son personnage.

Anne le Guernec joue Ritter, la sœur cadette.
Son personnage se verrait bien incarner la révolte contre le poids de la tradition familiale, mais la comédienne, très subtilement, montre qu'en fait, cette volonté est loin d'être aussi limpide que cela.

Celui qui va donc incarner de façon formidable ce fou génial, cet atypique et délirant philosophe, c'est Hervé Van der Meulen.
La metteur en scène lui a réservé des scènes d'anthologie !

Ce sera un type précurseur du personnage du comédien d'Etat Bruscon, (Cf André Marcon au Déjazet...) que Thomas Bernhard, dans la pièce « Le faiseur de Théâtre » créera la même année, à savoir en 1984.

Le comédien va jeter à la face du public des imprécations obsessionnelles contre le Dr Fregge, des tirades dantesques contre le théâtre, les comédiens, des vitupérations contre la peinture (« Le seul véritable art, c'est la pâtisserie ! »...).
Une scène grandiose avec des profiteroles toutes fraiches déclenche l'hilarité générale !

Son numéro concernant le décrochage-accrochage des portraits est une scène formidable de burlesque muet.

Il dit les « horreurs » de l'auteur avec une évidente délectation : « Les peintres aussi sont des abrutis !», « Nos géniteurs nous ont mal remerciés d'avoir été leurs enfants ! »
Son interprétation est un grand moment de théâtre !

Ce spectacle est une épatante réussite, qui met en avant de façon lumineuse la folie douce, les provocations, l'anticonformisme, la mécanique dramaturgique obsessionnelle de Thomas Bernhard.
Il faut aller assister à ce déjeuner dévastateur !

Vous reprendrez bien une profiterole ?

Une pièce que j'avais vue à l'Atalante, un bon spectacle en effet !

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Mardi 22 janvier 2019